
The Judgement of the Sage (« Le jugement du sage ») est une nouvelle de Stephen Crane publiée en 1895 dans The Bookman: A Literary Journal (v. 2 no. 1). Fils d’un pasteur de l’église épiscopale méthodiste, Crane se montre critique de la religion cette nouvelle est essentiellement une satire des récits bibliques, notamment des paraboles : on peut y voir une référence au jugement de Salomon, roi d’Israël qui tranche habilement un litige entre deux femmes. Comme dans une parabole, Crane ne donne pas de morale explicite, laissant ouverte l’interprétation, voire suggérant que toute interprétation est futile.
Je propose ci-dessous une traduction personnelle de la nouvelle, suivies de brèves remarques et du texte en langue d’origine (anglais, États-Unis).
Le jugement du sage
Un mendiant allait de par les rues, traînant ses lamentations. Là, quelque homme vint à lui et lui donna du pain, disant : « Je te donne cette miche, parce que c’est la volonté de Dieu. »
Un autre vint au mendiant et lui donna du pain, disant : « Prends cette miche ; je te la donne, parce que tu as faim. »
Or, il y avait une opposition continuelle parmi les citoyens de cette cité concernant qui devait être considéré comme l’homme le plus pieux, et l’affaire des dons au mendiant suscitèrent des discussions.
Les gens se réunissaient en petits groupes et se disputaient avec hargne, sans rime ni raison. On fit appel au mendiant, mais il se prosterna humblement, comme il sied à quelqu’un de sa condition, et répondit : « C’est une circonstance bien singulière que les miches aient été d’une même taille et d’une même qualité. Comment, alors, puis-je décider lequel de ces hommes m’a donné du pain de la façon la plus pieuse ? »
Les gens entendirent parler d’un philosophe qui voyageait dans le pays, et quelqu’un dit : « Songez, nous qui ne donnons pas de pain aux mendiants, nous ne sommes pas capable de juger ceux qui ont donné du pain aux mendiants. Consultons donc le sage.
– Mais, fit un autre, il se peut que ce philosophe, étant donné ta règle qu’il faut avoir donné du pain avant de juger qui donne le pain, ne soit pas apte.
– Cela n’importe pas du tout aux philosophes vraiment grands. »
Ainsi se mirent-ils en quête du sage, et bientôt ils tombèrent sur lui, qui flânait à sa convenance, à la manière des philosophes.
« Ô, sage des plus illustres, s’écrièrent-ils.
– Oui, répondit promptement le philosophe.
– Ô, sage des plus illustres, il y a deux hommes dans notre cité, et l’un a donné du pain à un mendiant, en disant : « parce que c’est la volonté de Dieu ». Et l’autre a donné du pain au mendiant, disant : « parce que tu as faim ». Or, lequel des deux, ô, sage des plus illustres, est l’homme le plus pieux ?
– Eh ? fit le philosophe.
– Lequel des deux, ô, sage des plus illustres, est l’homme le plus pieux ? »
– Mes amis, dit le philosophe gracieusement, s’adressant à l’assemblée, je vois que vous me méprenez pour un sage illustre. Je ne suis pas celui que vous cherchez. Toutefois, j’ai vu un homme correspondant à cette description qui passait par ici, il y a quelque temps. En vous pressant, vous le rattraperez peut-être. Adieu. »
Contexte
« The Judgement of the Sage » est publié dans The Bookman, journal littéraire fondé en 1895, année de parution du texte, et qui connaît vite le succès, se faisant connaître pour sa liste de bestsellers du moment ! Or 1895 est une année importante pour Stephen Crane, qui publie en septembre son roman majeur The Red Badge of Courage (La Conquête du courage), classique américain qui aborde la guerre de Sécession et rend son auteur célèbre. Il a à peine vingt-quatre ans. Auparavant en janvier 1895, Crane, qui vit à New York, a fait un grand voyage dans l’ouest américain, allant aussi au Mexique. C’est l’occasion pour lui de découvrir la paysannerie mexicaine, qui l’impressionne par son courage, et d’écrire des articles : il vit alors dans une relative pauvreté, dont le succès de The Red Badge of Courage va le sortir un temps (dès l’année suivante, un scandale de mœurs ruine sa réputation !).
« The Judgement of the Sage » est donc la brève nouvelle d’un tout jeune homme dont la plume est déjà bien exercée, à un moment où son avenir semble très prometteur : le ton en est donc assez logiquement léger (aux tournures qui évoquent les paraboles en répondent d’autres plus familières, comme « tombèrent sur lui » !), même si évidemment sarcastique. La satire de la religion, même prudente (il n’est pas question ici de la Bible en tant que telle), reste un exercice délicat ! Reste la dimension sociale : Crane paraît bien se moquer des discoureurs emprunts de religiosité qui se préoccupent moins du pauvre que du statut des « pieux », dont l’aveuglement les conduit à déambuler vainement. Quant au philosophe, contrairement à Salomon, qui exerce le pouvoir, il a la malice d’éviter toute responsabilité et de refuser le rôle de guide dans une affaire qui ne le concerne pas. On remarquera cependant l’importance ici du thème du double : deux hommes sont la cause de toute l’affaire, le « sage » envoie la foule après un autre lui-même… ainsi que l’absence des femmes ! De là à conclure que Crane a en tête quelque sermon de son pasteur de père…

The Judgement of the Sage
A beggar crept wailing through the streets of a city. A certain man came to him there and gave him bread, saying: « I give you this loaf, because of God’s word. » Another came to the beggar and gave him bread, saying: « Take this loaf; I give it because you are hungry. »
Now there was a continual rivalry among the citizens of this town as to who should appear to be the most pious man, and the event of the gifts to the beggar made discussion. People gathered in knots and argued furiously to no particular purpose. They appealed to the beggar, but he bowed humbly to the ground, as befitted one of his condition, and answered: « It is a singular circumstance that the loaves were of one size and of the same quality. How, then, can I decide which of these men gave bread more piously? »
The people heard of a philosopher who travelled through their country, and one said: « Behold, we who give not bread to beggars are not capable of judging those who have given bread to beggars. Let us, then, consult this wise man. »
« But, » said some, « mayhap this philosopher, according to your rule that one must have given bread before judging they who give bread, will not be capable. »
« That is an indifferent matter to all truly great philosophers. » So they made search for the wise man, and in time they came upon him, strolling along at his ease in the manner of philosophers.
« Oh, most illustrious sage, » they cried.
« Yes, » said the philosopher promptly.
« Oh, most illustrious sage, there are two men in our city, and one gave bread to a beggar, saying: ‘Because of God’s word.’ And the other gave bread to the beggar, saying: ‘Because you are hungry.’ Now, which of these, oh, most illustrious sage, is the more pious man? »
« Eh? » said the philosopher.
« Which of these, oh, most illustrious sage, is the more pious man? »
« My friends, » said the philosopher suavely addressing the concourse, « I see that you mistake me for an illustrious sage. I am not he whom you seek. However, I saw a man answering my description pass here some time ago. With speed you may overtake him. Adieu. »