
On trouve de tout dans les boîtes à livres. Des vieilleries surtout qui ne demandent qu’à reposer en paix. Mais parfois, aussi, des pépites. Cette rubrique vous propose de jeter un coup d’œil sur ces bouquins abandonnés et glanés au hasard de déambulations livresques.
Par Yves-Daniel Crouzet (retrouvez-le sur Facebook !)
Le capital des Marx
[Boîte à livres de Mazet-Saint-Voy (43)]
Je suis un grand fan des Marx Brothers depuis que j’ai vu Une nuit à Casablanca au cinéma en 1946. Pardon, en 1978. C’était, si je m’en souviens bien, au Méliès, un cinéma d’art et d’essai de Saint-Étienne. J’avais été épaté et conquis par le burlesque complémentaire des trois frères, par les grimaces et facéties de Harpo, le muet lubrique et lunaire, par le baratin d’escroc et la gouaille de Chico, le faux italien, et, surtout, par l’incroyable logorrhée nonsensique et incendiaire de Groucho, l’homme à la moustache peinte, qui n’avait pas son égal pour ridiculiser les bellâtres, les fats, les prétentieux, les mondains, les pudibondes et les manipulatrices. Une nuit à Casablanca n’est jamais cité comme l’un des meilleurs films des Marx, sans doute à raison, mais c’était pour moi le premier contact avec leur folie furieuse et libératrice. Je le recommande sans réserve à ceux qui ne connaissent pas les trois frangins, car c’est un excellent best of de tous leurs meilleurs gags cartoonesques.

Quand j’ai vu dans une boîte à livres les têtes des Marx sur la couverture de Chico, banco, bobo de Stuart Kaminsky, je me suis immédiatement jeté sur le bouquin, espérant en tirer une bonne dose de nostalgie et de rires déjantés.
Erreur. Le roman, paru dans la collection Grands détectives des éditions 10/18, n’est pas un livre comique même s’il ne manque pas d’humour. C’est un roman policier dans lequel la mafia menace de tuer Chico Marx s’il ne paye pas les cent vingt mille dollars, perdus au jeu, qu’il lui doit. Il faut savoir que dans la vraie vie Chico était un joueur invétéré, à tel point que ses frères durent empocher ses cachets et les lui reverser sous forme de rente pour éviter qu’il ne finisse à la rue ou, peut-être, assassiné par ses créanciers.
Dans Chico, banco, bobo, Louis B. Mayer (le patron de la Metro Goldwyn du même nom) désireux de sauvegarder son capital artistique et financier, confie au détective Toby Peters le soin de faire la lumière sur cette affaire, afin d’éviter, autant que possible, qu’une de ses vedettes ne finisse avec une balle dans la tête ou les pieds lestés de ciment au fond d’une rivière. Une publicité qui serait du plus mauvais effet pour le grand studio.

Stuart Kaminsky, écrivain mais aussi scénariste, s’était fait une spécialité de raconter des histoires dans le monde du cinéma des années 40 qui étaient aussi l’âge d’or du grand banditisme. C’est ainsi que dans Chico, banco, bobo, outre les frères Marx, on croise aussi Al Capone et Frank Nitti.
Est-ce que ça suffit à faire un bon roman ? Pas vraiment. L’intrigue embrouillée m’a rappelé les pulps de cette lointaine époque. Ceux de William Irish, de David Goodis, de Raymond Chandler, ou de Léo Latimer. Les personnages (détectives, gangsters, flics, femmes) sont archétypaux, on les a rencontrés mille fois au détour d’un vieux roman policier ou d’un vieux film en noir et blanc. Le principal intérêt du livre c’est, bien sûr, la reconstitution d’une époque et Kaminsky y parvient haut la main. Je pense, toutefois, que j’aurais pris plus de plaisir à ma lecture si la narration avait été moins désuète et avait adopté les codes romanesques de notre époque. Allez, je me suis tout de même régalé avec les scènes, trop rares, où apparaissent les frères Marx et avec les dialogues que place Kaminsky dans la bouche de Groucho. Des dialogues que ce maître du verbe loufoque n’aurait sans doute pas reniés.

Malgré cette appréciation mitigée, il n’est pas impossible que je revienne aux aventures de Toby Peters, le détective privé. Notamment celles mettant en scène des figures légendaires telles que Errol Flynn, Cary Grant, Charlie Chaplin, W.C. Field, Peter Lorre, Clark Gable ou Mae West. Ne serait-ce que pour en apprendre un peu plus sur leur histoire et leurs petits travers.

Pour lire la chronique précédente : Est-ce un meurtre ? – Diana Ramsay.