
On trouve de tout dans les boîtes à livres. Des vieilleries surtout qui ne demandent qu’à reposer en paix. Mais parfois, aussi, des pépites. Cette rubrique vous propose de jeter un coup d’œil sur ces bouquins abandonnés et glanés au hasard de déambulations livresques.
Par Yves-Daniel Crouzet (retrouvez-le sur Facebook ! et toutes ses chroniques)
Polar de contrebande
[Boîte à livres de Saint-Étienne (42)]
Les plus anciens se souviennent certainement de cette pub : « Canada Dry, ça a la couleur de l’alcool, le goût de l’alcool… mais ce n’est pas de l’alcool ! ». Eh bien La mort de Jim Licking ça a la couleur et le goût du roman noir américain… mais ce n’est pas un roman noir américain. D’ailleurs, l’auteur n’est pas américain. D’ailleurs, Leo Latimer n’est pas Leo Latimer. Leo Latimer est Léo Malet, qui lui-même s’appelle Léon. Enfin bref : La mort de Jim Licking est un succédané français d’un produit typiquement américain. Et en général, les succédanés…

Léo Malet, vous connaissez, bien sûr. Son plus célèbre personnage de roman est le détective Nestor Burma, que ceux qui n’ont pas lu ses aventures livresques ont pu découvrir en bandes dessinées sous le trait caractéristique du génial Jacques Tardi et à la télévision sous les traits, non moins caractéristiques, de l’excellent Guy Marchand (je passe sur les nombreuses autres adaptations cinématographiques, théâtrales, radiophoniques qui en ont aussi été faites).
La mort de Jim Licking a été écrit et publié en 1942 juste avant le premier Nestor Burma, qui date, quant à lui, de 1943. D’après l’introduction de Jean-Patrick Manchette, ce roman « est un ouvrage plusieurs fois intermédiaire », qui marque, je cite encore, « le passage du roman « policier » à la littérature « alimentaire » » et « prépare la naissance du roman noir français ». Si le livre est donc intéressant d’un point de vue historique, est-il bon pour autant ?

La réponse est malheureusement contenue dans ma longue introduction. La mort de Jim Licking est une copie de ce que faisaient souvent très bien les auteurs américains de l’époque, et les copies sont rarement aussi bonnes que les originaux. L’action se situe à New York et Malet (pardon Latimer) fait tout son possible pour nous rendre la ville crédible (il y parvient d’ailleurs plutôt bien, même si ça sent parfois un peu la carte postale). Le personnage principal est un journaliste qui mène son enquête, parallèlement à la police, sur le meurtre par empoisonnement d’un jeune crieur de journaux. Les suspects se succèdent, les interrogations aussi, jusqu’à ce qu’apparaisse l’incontournable femme fatale, belle (nécessairement), fragile (faussement) et dangereuse (obligatoirement). Latimer nous embarque dans une histoire compliquée dont on perd un peu le fil et les personnages (quid de l’avocat du premier suspect ? du mystérieux gangster ?). Il multiplie à plaisir les fausses pistes avant de les abandonner (pour ma part, je n’ai jamais beaucoup aimé qu’un écrivain me « promène » trop complaisamment). La résolution de l’énigme est cousue de fil blanc. Il y a longtemps que le lecteur (même non spécialiste) a compris qui était coupable. La fin est caricaturale autant qu’absurde et, donc, décevante.

Le style, malheureusement, ne sauve pas l’ensemble. Nulle gouaille parisienne (et pour cause !) n’éclaire ces pages, pas ou peu d’humour, pas de trouvailles verbales. Et pas de critique sociale comme on en trouvera plus tard dans d’autres romans et dans le néo-polar.
La mort de Jim Licking est donc un roman charnière, utile pour embrasser l’œuvre de Léo Malet et mieux la comprendre. D’ici à dire qu’il est principalement réservé à des historiens du genre, il n’y a qu’un pas.
À noter, enfin, la superbe couverture de Jean-Claude Claeys, illustrateur unique de la mythique collection « Suspense Insolite Mystère » des Nouvelles Éditions Oswald (que de chefs-d’œuvre publiés en son sein !), qui nous allèche avec une beauté dénudée dont on ne trouvera trace nulle part dans le roman. Encore l’effet Canada Dry !

Pour lire la chronique précédente : Les Années métalliques – Michel Delmuth.
Pour lire la chronique suivante : Les chefs-d’œuvre de l’épouvante – éditions Planète.