
« Doubt no more that Oberon » (« Ne doute plus qu’Obéron ») est un poème d’Edna St. Vincent Millay, inclus dans son recueil Second April publié en juillet 1921. Le recueil est dédié à sa mécène Caroline B. Dow, et connaît plusieurs rééditions du vivant de Millay, qui se fait une réputation en tant que poétesse et féministe et devient alors une figure de la bohème de Greenwich Village. Elle obtient en 1923 le prix Pulitzer de poésie pour une série de poèmes (« The Ballad of the Harp-Weaver, » « A Few Figs from Thistles, » et « Eight Sonnets »), étant ainsi la première femme à obtenir ce prix prestigieux.
Je propose ci-dessous une traduction personnelle du poème en français, suivie de quelques remarques et du poème en anglais (États-Unis).
Ne doute plus qu’Obéron
Ne doute plus qu’Obéron —
Ne doute jamais que Pan
A vécu, joué de la flûte, et couru
Après les nymphes dans la forêt noire
Au jours heureux de la crédulité —
A vécu, et mené une troupe de fées
Par-dessus la terre indulgente !
Ah ! car dans cette austère et douloureuse
Époque que l’homme a jaugée du regard,
Celle de la mort des faunes et des fées,
Le cornouiller ose encore élever —
En arbre plein de vigueur, du tronc aux racines —
Des bols d’ivoire où ne pèse aucun fruit,
Ainsi que les étourneaux et les geais —
Des oiseaux qui ne peuvent même pas chanter —
Osent revenir au printemps !
Notes : le poème anglais est rimé selon le schéma : AAABBCCDDCDEEFFEGG, avec des rimes imparfaites qui reposent sur des allitérations et assonances.

Commentaire : la mort des fées
Entre l’industrialisation et les conséquences de la Première Guerre mondiale, les années 1920 ne semblaient guère favorables à la vision d’un monde merveilleux (lire sur ce sujet « La mort de Pan » de Dunsany, Lovecraft ou encore Arthur Machen). Au désenchantement de la société occidentale s’ajoute pour Millay une crise personnelle : au début de l’année 1921, subissant une grossesse non désirée, elle fait le choix d’avorter en utilisant des plantes, ce qui fragilise sa santé (sur cette question, vers la même époque, on pourra lire aussi la poétesse Nora May French). On comprend bien dans ce contexte l’importance du thème de la mort et du deuil dans son recueil Second April (où on trouve des titres comme « Elegy before death », « To a poet that died young », « Lament », « The death of Autumn »…), la tonalité élégiaque de l’ensemble étant contredite par cette évocation d’un nouveau printemps, annoncé ou espéré. Or les années suivantes sont favorables à la poétesse, qui triomphe sur la scène littéraire américaine et s’engage de plus en plus politiquement, par exemple durant l’affaire Sacco et Vanzetti (1927).
Millay donc constate la mort des fées, mais aussi de façon plus optimiste que quelque chose de merveilleux perdure dans la simple évocation de la nature, dans une approche assez comparable, par exemple, à celle de Katherine Mansfield dans son poème « Conte de fées ». Il est tentant de voir, dans cette crise du merveilleux qui hante le lyrisme du début du XXème siècle, l’annonce de la crise du lyrisme tout court : ainsi, si les années 1920 sont celles du succès pour Millay, son aura ternit dans les décennies suivantes alors que s’impose la littérature moderniste (voir Robert Frost, Virginia Woolf, Yeats…).

Doubt no more that Oberon— Edna St. Vincent Millay
Doubt no more that Oberon—
Never doubt that Pan
Lived, and played a reed, and ran
After nymphs in a dark forest
In the merry, credulous days,—
Lived, and led a fairy band
Over the indulgent land!
Ah, for in this dourest, sorest
Age man’s eye has looked upon,
Death to fauns and death to fays,
Still the dog-wood dares to raise—
Healthy tree, with trunk and root—
Ivory bowls that bear no fruit,
And the starlings and the jays—
Birds that cannot even sing—
Dare to come again in spring!