Le Passage Justin Cronin éditions Pocket avis

On trouve de tout dans les boîtes à livres. Des vieilleries surtout qui ne demandent qu’à reposer en paix. Mais parfois, aussi, des pépites. Cette rubrique vous propose de jeter un coup d’œil sur ces bouquins abandonnés et glanés au hasard de déambulations livresques.

Par Yves-Daniel Crouzet (retrouvez-le sur Facebook !)

Passage sans fin

[Boîte à livres d’Issy-les-Moulineaux]

Et moi qui croyais que les éditeurs n’aimaient pas les récits hybrides, Le Passage en est pourtant le parfait contrexemple. Dans ce volumineux roman (1265 pages, rien que pour le tome 1 !) il y en a pour tous les goûts comme vous allez pouvoir le constater.
Le Passage commence comme un drame familial : une petite fille est abandonnée par sa mère, paumée meurtrière. Ça continue comme un roman d’aventures dans la jungle bolivienne, où des savants accompagnés par des militaires américains sont à la recherche d’un secret qui pourrait bien changer la face du monde (et, accessoirement, permettre la création de super soldats dans le genre Wolverine, sans les griffes mais avec des canines aiguisées). Ça se poursuit comme un roman policier dans lequel deux agents du FBI offrent à douze condamnés à mort la possibilité d’échapper à leur funeste destin, en échange d’une contrepartie non précisée. « Signez ici mon bon monsieur, on s’occupe du reste ! » Les « malheureux » ne savent pas qu’ils seront utilisés comme cobayes et qu’ils deviendront des vampires : les viruls. On entre ici dans le roman d’épouvante.
Bien sûr, les monstres finissent par s’échapper du laboratoire, le virus se répand (ça ne vous rappelle rien ?), et une bonne partie de la population y passe. Là, on est dans le récit de fin du monde.
Enfin presque…
Une centaine d’années s’écoule. Sur une terre ravagée et désolée, un groupe de rescapés essaye de survivre, menacé par les terribles viruls. Bienvenue dans le post-apo ou récit postapocalyptique. Il ne manque donc que la romance dont on sent quand même timidement poindre la queue (ceci dit sans malice).

Le Passage Justin Cronin éditions Pocket avis
Le Passage, extrait p.402.

Sur la 4ème de couverture, Hubert Prolongeau de Télérama (le label du bon goût, n’est-ce pas ?) indique que Le Passage « fait penser (…) au meilleur Stephen King » (curieux ce singulier ! C’est lequel, selon vous, mon cher Hubert ? Le Fléau, à tout hasard ?) et c’est vrai qu’on ne peut pas s’empêcher de penser au roman du roi King en le lisant. Un sacré pavé que, déjà, j’avais trouvé beaucoup trop long.
Le Passage est un livre ambitieux. Diversité des techniques de narration : récit classique, échanges de mails, journaux intimes. Diversité des genres abordés : aventure, policier, science-fiction, fantastique. Par l’ampleur du projet aussi : Cronin nous convie aux événements qui ont conduit à la fin de notre monde, aux efforts des survivants pour s’en sortir et au début du match retour qui devrait voir les humains triompher des viruls. Il l’est, par contre, beaucoup moins par son thème principal (la survie d’un petit groupe d’humains dans un monde post-apo) qu’on retrouve dans une multitude de romans, bandes dessinées, séries, films. Le livre a un goût de déjà-vu pour tous ceux qui aiment les histoires de zombies, et les communautés dysfonctionnelles mais attachantes.
Le Passage est surtout beaucoup trop long. Le début jusqu’à l’apocalypse (424 pages, quand même !) m’avait passionné. Le brusque changement de registre m’a moins convaincu. Trop long. Pas assez nerveux. Il faut attendre cent quarante nouvelles pages pour qu’il se passe enfin quelque chose. On entre ensuite dans un autre long tunnel narratif de près de deux cents pages, avant de voir apparaître un des douze cobayes initiaux. Et il est sacrément méchant !
Je me suis donc passablement ennuyé entre les pages 450 et 800 (à vue de nez), au cours desquelles Cronin, pour conserver l’attention ses lecteurs, joue avec leurs nerfs en passant d’un personnage à l’autre et en accumulant les cliffhangers un peu artificiels. D’habitude, j’aurais abandonné, mais les retours de lecture glanés ici et là étaient souvent excellents et on me promettait que les quatre cents dernières pages seraient palpitantes. Bof.

Le Passage Justin Cronin éditions Pocket critique
Le Passage, extrait p.798.

Amy, la petite fille contaminée sur les frêles épaules de laquelle repose peut-être le sort de l’Humanité est, finalement, le personnage le moins détaillé et c’est dommage. J’aurais aimé que l’auteur s’attarde un peu plus sur elle, sur ses pensées, sur ses pouvoirs (et qu’on ne me dise pas que ça vient ensuite dans les tomes deux et trois !). Faute de caractérisation suffisante, je me suis aussi un peu perdu dans les personnages (allez retrouver un nom que vous avez zappé dans un pareil pavé !).

Le Passage Justin Cronin éditions Pocket chronique
Le Passage, extrait p.978.

J’avais récupéré le tome deux (intitulé « Les douze ») en même temps que le premier dans une boîte à livres. J’ai vu qu’il y en avait aussi un troisième (« La cité des miroirs »). Ouch ! Je n’aurais pas le courage de lire encore mille cinq cents pages (j’ai compté.). Deux mille six cents pages au total ! L’équivalent de dix romans de Robert Bloch, de cinq « Dracula », de trois ou quatre Stephen King (le bougre est prolixe lui aussi, quand il s’y met). Oui, je sais, ça ne se fait pas de comparer. Ça ne veut rien dire. « Comparaison n’est pas raison. » Toussa toussa. Mais, quand même ! H.P. Lovecraft (si on exclut son abondante correspondance) n’a pas écrit le tiers de ces trois mille cinq cents pages. Je sais que beaucoup de lecteurs aiment les gros bouquins pour pouvoir s’y immerger. Pas moi, même s’il peut y avoir des exceptions (cf. ma chronique sur La Religion).
Allez, je vais me faire quelques nouvelles pour me remettre de ma déception. Vingt, trente pages, c’est bien, non ? Journal d’un monstre de Richard Matheson en fait à peine quatre et c’est pourtant un chef-d’œuvre.
Ouais, je sais, je suis d’une parfaite mauvaise foi !

Le Passage Justin Cronin éditions Pocket avis
Le Passage, Justin Cronin (2010), éditions Pocket (2013)

Pour lire la chronique précédente : L’Exécuteur – Guerre à la Mafia – Don Pendleton.