
Tous les auteurs, quel que soit le type de fiction dans lequel ils exercent disposent d’une arme redoutable et sans limite : le pouvoir de leur imagination. Ce pouvoir, qui a la faculté de faire voyager les lecteurs vers un ailleurs insoupçonné, est particulièrement acéré en bande dessiné. Le scénariste, devant sa feuille blanche peut s’aventurer vers une multitude de chemins, décrire les actions les plus incroyables qui soient, sans se sentir inhibé, et suivre la route sans fin de sa créativité. Le dessinateur, lui, par le truchement magique de son pinceau ou de sa plume, n’a de limite à son travail que le bord de sa feuille. Autrement dit, associé à son scénariste, il peut inventer un monde, créer un univers et embarquer le lecteur dans la plus formidable ou la plus déboussolante des histoires. C’est le cas du duo Peeters / Schuiten, lorsqu’ils imaginent les fascinantes Cités Obscures, série qu’ils ouvrent par Les murailles de Samaris.
Par Mathieu Depit
La vieille ville de Xhystos se ronge d’inquiétude… Que se passe-t-il à Samaris ? La mystérieuse et lointaine cité, qu’on imagine pourvoyeuse de troubles, n’a pas donné signe de vie depuis deux ans. Le conseil de Xhystos, composé de vieux bourgeois sans chaleur, décide d’envoyer un éclaireur à Samaris pour comprendre et évaluer la situation. Franz, jeune homme un peu lassé qu’un évènement survienne dans cette vieille puissance fatiguée qu’est Xhystos, accepte cette mission. Rien ne peut le retenir de ce qu’il imagine être une aventure, ni sa fiancée Anna, ni ses amis qui lui rappellent que personne n’est jamais revenu d’un tel voyage. Après un harassant trajet, Franz découvre Samaris. Dès son arrivée, il est saisi d’un malaise. La ville, tout en semblant classique et rayonnante dégage une atmosphère inquiétante. Les rues sont suffocantes, étrangement identiques, les habitants bizarres et presque absents. De plus, même si rien n’a l’air de pouvoir expliquer l’absence de nouvelles de Samaris, depuis qu’il y est arrivé, Franz se sent épuisé et perçoit un insupportable bruit, qui résonne à ses oreilles, tel un avertissement. Quel mystère cache Samaris, derrière ses lourdes murailles ?

Un monde contre soi
Pour son premier essai en bande dessinée, le scénariste Benoît Peeters choisit de créer un monde et un univers unique, qui repose sur des fondements à la fois classiques et totalement modernes. Il imagine en effet des villes et cités s’apparentant à celles que le lecteur connaît, tout en bousculant les certitudes à l’aide de menus détails ayant toute leur importance. Xhystos est toute entière bâtie en style Art Nouveau, aux étonnants immeubles hauts, métalliques et ouverts sur l’extérieur. Peuplée d’hommes et de femmes vêtus façon 18e siècle et écrivant à la plume, elle semble être un monde parallèle situé dans le passé. Mais pourquoi les moyens de transport utilisés pour se rendre à Samaris sont-ils résolument actuels, voir futuristes ? Samaris, mystérieuse et envoutante, est érigée telle une cité orientale. Les lourds murs des rues où l’on se perd semblent ne pas avoir de fin et se multiplier à l’infini. Les personnages, que ce soit à Xhystos ou à Samaris, n’ont l’air d’être que de minuscules figurants, au piège dans des bâtiments faisant figure de colosses.

Car c’est bien cette architecture, dans les deux villes, qui agit comme acteur principal de cet album étrange à l’atmosphère suffocante. Franz semble comme perdu face à un mystère qui ne dit pas son nom. Pourquoi est-il là ? Pourquoi l’a-t-on choisi ? Comme dans un film de Polanski, il sent que quelque chose, peut-être une immense machination, est à l’œuvre et qu’il est le seul à l’ignorer, le rongeant de l’intérieur, le condamnant à l’attente insupportable d’un évènement sur lequel il n’a pas prise. Peeters souligne cette attente, cette angoisse, en construisant sa narration à l’aide d’un récitatif court, simple, uniquement fondé sur les idées de son personnage, de sorte que le lecteur se trouve, comme lui, coincé dans l’étau insupportable subi, sans savoir pourquoi. Alors que les rues et les murailles de Samaris jouent avec Franz, l’univers bizarre et addictif des Cités Obscures se met en place et mobilise le lecteur. Celui-ci, comme Franz, devra essayer de comprendre par lui-même et de faire preuve de créativité pour sortir de cette histoire qu’il finira avec l’étrange impression que les mystères ne peuvent tous être chassés.

Un monde à construire
Le voyage vers les profondeurs de Samaris est mis en image par François Schuiten. Le belge, dans un style réaliste à la fois classique, imaginatif et froid est totalement en phase avec le scénario de Peeters, tellement imaginatif qu’il peut sembler difficile à illustrer. Cependant, les deux auteurs, complices depuis leurs années d’écoliers travaillent de concert à l’élaboration de l’album et le dessinateur, impliqué, est ainsi résolument à l’aise pour représenter les étonnants et gigantesques décors de Xhystos et Samaris. Fils et frère d’architecte, Schuiten, Grand Prix de la ville d’Angoulême 2002, apporte toute la minutie et la technique requise pour coucher sur les planches les rues et bâtisses de cités et faire, ça et là, figurer des indices sur les clefs d’un décorum labyrinthique et fascinant. Schuiten utilise les cases à hauteur de personnage pour faire ressentir la frustration et la désolation de Franz, en les alternant avec une mise en page faite de grandes cases vues de haut, pour que le lecteur s’imprègne de l’univers entier, montrant ainsi que même la connaissance globale de celui-ci apporte encore plus de mystères et de questions, face à une quête dont la résolution semble impossible. Par ce biais ,le lecteur, intrigué, s’identifie à Franz et compatit avec ce personnage isolé, faible face à un monde aux rouages inattendus. Schuiten représente d’ailleurs l’évolution du jeune homme, d’abord fringant, froid et presque dur, évoluant vers un personnage usé, vieillit, fatigué, ayant perdu ses ressources.

Avec Les murailles de Samaris, le duo Peeters / Schuiten débute sa série phare des Cités Obscures et en pose les fondements principaux : une bande dessinée à la fois étrange, fascinante et presque inquiétante. Poussant plus loin les rives de la créativité, convoquant l’ombre de Kafka, Buzatti ou Gracq, les deux auteurs, dans l’inspiration d’imaginaire sans limite de la bande dessinée des années 80, initient là une série culte, à la lecture exigeante et forte.