
« The Distinguished Stranger » (« L’étranger distingué ») est un texte en prose de Robert Louis Stevenson, treizième du recueil de Fables qu’il écrit entre 1874 et 1894. L’œuvre est publiée pour la première fois après la mort de l’auteur, entre août et septembre 1895, dans le Longman’s Magazine. Ces fables ont exercé une certaine influence sur Jorge Luis Borges, admirateur de Stevenson, dont il fut un traducteur.
Ainsi, « L’étranger distingué » est une fable selon les critères de Stevenson, qui joue avec les codes de la fable traditionnelle et les attentes des lecteurs. Le ton est celui de la satire, l’auteur ironisant aussi bien au sujet de la religion que de la politique, des idéologies de son époque en général qui, condensées, évoquent parfois singulièrement les nôtres… avec pour cette fois une légère touche de science-fiction !
Je propose ci-dessous une traduction personnelle de la fable, suivie d’un bref commentaire et du texte anglais.
XIII. L’étranger distingué.
Il était une fois un visiteur venu d’une planète proche qui arriva sur terre. Il fut accueilli à l’endroit où il était descendu par un grand philosophe, qui devait lui montrer toutes choses.
Tout d’abord ils franchirent un bois, et l’étranger leva les yeux vers les arbres. « Qui avons-nous là ? s’enquit-il.
– Ce ne sont que des végétaux, répondit le philosophe. Ils sont vivants, mais ne sont pas du tout intéressants.
– Je n’en suis pas certain, dit l’étranger. Ils semblent avoir de très bonnes manières. Ne parlent-ils jamais ?
– Ils n’ont pas ce don, fit le philosophe.
– Pourtant, je crois les entendre chanter, fit l’autre.
– Ce n’est que le vent dans les feuillages, déclara le philosophe. Je vous expliquerai la théorie des vents : c’est très intéressant.
– Alors, dit l’étranger, je souhaiterais savoir ce qu’ils pensent.
– Ils ne sont pas capable de pensée, insista le philosophe.
– Je n’en suis pas certain, répliqua l’étranger, et, apposant la main sur un tronc, il dit : j’aime ces gens.
– Ce ne sont pas des gens du tout, dit le philosophe. Venez avec moi. »
Ils traversèrent ensuite un pré où il y avait des vaches.
« Voici des gens malpropres, dit l’étranger.
– Ce ne sont pas des gens du tout, répondit le philosophe ; et il expliqua ce qu’est une vache en des termes scientifiques que j’ai oubliés.
– C’est du pareil au même pour moi, fit l’étranger. Mais pourquoi ne lèvent-elles jamais les yeux ?
– Parce qu’elles sont graminivores, précisa le philosophe ; et se maintenir en vie grâce à l’herbe, qui n’est pas pas très nutritive, requiert une attention si entière qu’elles n’ont pas le temps de penser, ou de parler, ou de regarder le paysage, ou de se nettoyer.
– Eh bien, dit l’étranger, c’est une façon de vivre, cela ne fait pas de doute. Mais je préfère les gens à la tête verdoyante. »
Puis ils entrèrent dans une ville, et les rues étaient pleines d’hommes et de femmes.
« Voici des gens bien singuliers, remarqua l’étranger.
– Ils sont le peuple de la plus grande nation au monde, dit le philosophe.
– Vraiment ? fit l’étranger. Ils n’en ont pas tellement l’air. »

Pour lire la fable précédente du recueil : « Le citoyen et le voyageur« .
Commentaire
Stevenson admirait-il Voltaire ? Dès 1888, la romancière et critique Thérèse Bentzon évoque par exemple dans la Revue des Deux Mondes les « incomparables contes de voltaire, dont l’auteur de Prince Otto [Stevenson] s’est fortement pénétré. » C’est tout de même peu. Difficile cependant de ne pas voir un souvenir de Micromégas (1752) dans la fable de « L’étranger distingué » : dans ce conte philosophique, Voltaire imaginait un géant venu de la planète Sirius, et un autre de Saturne, qui venaient tous deux rendre visite à notre planète terre.
Citons donc l’incipit de Micromégas : « Dans une de ces planètes qui tournent autour de l’étoile nommée Sirius, il y avait un jeune homme de beaucoup d’esprit, que j’ai eu l’honneur de connaître dans le dernier voyage qu’il fit sur notre petite fourmilière ; il s’appelait Micromégas, nom qui convient fort à tous les grands […] et il se mit à voyager de planète en planète, pour achever de se former l’esprit et le cœur, comme l’on dit. » Bien sûr le modèle du voyageur de l’étrange ne s’arrête pas à Voltaire : on peut notamment songer en France à l’Histoire comique des États et Empires de la Lune de Cyrano de Bergerac, au Gargantua de Rabelais… mais, du côté de la littérature anglo-saxonne, ce sont Les Voyages de Gulliver (1721) de Jonathan Swift qui ont pu influencer Stevenson. Les deux auteurs du moins partagent le goût de la satire ! Quoi qu’il en soit, on voit bien comment le regard et les réactions de « l’étranger », qu’il soit ou non d’une autre planète, est utilisé pour critiquer ironiquement les mœurs de la société occidentale, en particulier anglaise (« la plus grande nation au monde » ne peut guère être autre chose que le Royaume-Uni, dans le contexte de la fin du XIXème siècle).
« L’étranger distingué » est de ce point de vue assez proche de la fable précédente, « Le citoyen et le voyageur » (« The citizen and the traveler », avec en complément des remarques sur le rapport de Stevenson au voyage), ce qui contribue à donner une impression de continuité thématique du recueil, malgré son caractère inachevé.
On peut par ailleurs s’amuser à rapprocher la fable de Stevenson de la nouvelle « Le jugement du sage » (The Judgement of the Sage ») de Stephen Crane, où la figure du philosophe est ambiguë… Mais si le philosophe de Crane est une variation autour de la figure du « sage », celui de Stevenson se rapproche plutôt de celle du philosophe des Lumières, moins tourné vers la métaphysique que les sciences. Mais, satire oblige, ce philosophe s’avère assez tranchant dans ses avis, et en tout cas anthropocentriste (sinon chauvin !). Son rapport à la science ne va pas non plus sans vaine érudition : la référence à la théorie antique des vents, due à Aristote (voir sur ce sujet le commentaire du poème d’Housman, « From far, from eve and morning »), contribue à en faire un pédant ridicule. Les explications données au sujet des vaches évoquent un biologiste, à une époque où Darwin et sa théorie de l’évolution sont vigoureusement contestées (Stevenson est quant à lui particulièrement influencé par Herbert Spencer, théoricien d’un « darwinisme social », voir la fable « Le malade et le pompier« ). Par contraste, l’étranger, dans son intérêt pour les arbres et les vaches, suggère quelque chose d’une pensée écologique.
Il n’est donc peut-être pas absurde de voir en cet « étranger » un avatar d’Henry David Thoreau, défenseur des animaux et amoureux des forêts, rendu célèbre par son ouvrage Walden ou la Vie dans les bois (1854). Stevenson lui a consacré un essai, Henry David Thoreau: His Character and Opinions (1880). Stevenson, qui s’appuie sur des témoignages de seconde main, y dresse un portrait satirique de Thoreau, dont voici un passage : « La satisfaction et le ravissement de vivre de Thoreau était, on peut le dire, comme une plante qu’il avait arrosée et dont il avait pris soin avec une sollicitude féminine […]. En un mot, Thoreau était un planqué. » Mais Stevenson se montre plus mesuré par la suite, reconnaissant ainsi dans Familiar Studies of Men & Books (1882) : « Thoreau, l’ascète ensoleillé, pur et restrictif, a exercé sur moi un grand charme. » [« Upon me this pure, narrow, sunnily-ascetic Thoreau had exercised a great charm.]
Une fois encore, la morale de la fable de Stevenson, si tant qu’il y en ait une, n’est pas évidente : le philosophe, bien sûr, afflige par son manque de sensibilité, mais l’étranger a la qualité ambiguë d’être distingué (le titre crée aussitôt un biais !), c’est-à-dire… snob, et son dédain final des humains, à cause des apparences, en ferait plutôt une figure de misanthrope, forme de vaine prétention à la supériorité, dans la logique de Stevenson (les critiques de Thoreau le taxaient de misanthropie !).
Petit détail stylistique, cette fable, qui a droit à la fameuse formule d’ouverture des contes (« Il était une fois ») a pour originalité de compter une rare intervention directe du narrateur : « des termes scientifiques que j’ai oubliés », qui souligne bien l’ironie de Stevenson à l’égard des pédants.

XIII. THE DISTINGUISHED STRANGER.
ONCE upon a time there came to this earth a visitor from a neighbouring planet. And he was met at the place of his descent by a great philosopher, who was to show him everything.
First of all they came through a wood, and the stranger looked upon the trees. « Whom have we here? » said he.
« These are only vegetables, » said the philosopher. « They are alive, but not at all interesting. »
« I don’t know about that, » said the stranger. « They seem to have very good manners. Do they never speak? »
« They lack the gift, » said the philosopher.
« Yet I think I hear them sing, » said the other.
« That is only the wind among the leaves, » said the philosopher. « I will explain to you the theory of winds: it is very interesting. »
« Well, » said the stranger, « I wish I knew what they are thinking. »
« They cannot think, » said the philosopher.
« I don’t know about that, » returned the stranger: and then laying his hand upon a trunk: « I like these people, » said he.
« They are not people at all, » said the philosopher. « Come along. »
Next they came through a meadow where there were cows.
« These are very dirty people, » said the stranger.
« They are not people at all, » said the philosopher; and he explained what a cow is in scientific words which I have forgotten.
« That is all one to me, » said the stranger. « But why do they never look up? » »Because they are graminivorous, » said the philosopher; « and to live upon grass, which is not highly nutritious, requires so close an attention to business that they have no time to think, or speak, or look at the scenery, or keep themselves clean. »
« Well, » said the stranger, « that is one way to live, no doubt. But I prefer the people with the green heads. »
Next they came into a city, and the streets were full of men and women.
« These are very odd people, » said the stranger.
« They are the people of the greatest nation in the world, » said the philosopher.
« Are they indeed? » said the stranger. « They scarcely look so. »