
Le 1er novembre 2006, le magazine Wired a mis en ligne des nouvelles de 6 mots, ou micronouvelles, attribuées à trente-trois écrivains et cinq « designers ». Une de ces nouvelles était due à William Gibson, auteur américano-canadien de science-fiction célèbre notamment pour son roman Neuromancien (Neuromancer, 1984), qui lui vaut d’être considéré comme le parrain du sous-genre nommé cyberpunk, ce dernier ayant pour sujet les effets de la technologie sur l’humain.
Justement, Wired est un magazine bimensuel américain qui aborde « l’impact des nouvelles technologies sur la culture, l’économie et la politique », dont évidemment celles en lien avec l’informatique.
Cependant la nouvelle de Gibson (sa plus courte !) n’évoque pas tant la technologie que la politique, même si elle semble reposer sur une spéculation uchronique : en effet, les années 2000 aux États-Unis sont celles des conséquences des attentats du 11 septembre 2001 et de la présidence de George W. Bush, qui déclare la « guerre contre le terrorisme » (« war on terrorism ») puis la « guerre contre la terreur » (« war on terror »), qui servira à justifier la guerre en Irak, entre autres. Gibson s’appuie sur ce contexte pour suggérer, de façon très condensée, un autre monde.
Je propose ci-dessous deux traductions de la nouvelle, suivie de quelques remarques et du texte anglais (États-Unis).
La nouvelle
[1ère traduction : pour respecter la contrainte des six mots]
Bush disait vrai. L’enfer gela.
[2ème traduction]
Bush disait la vérité. L’enfer a gelé.
William Gibson et les attaques du 11 septembre 2001
Si brève soit-elle, la nouvelle de Gibson fait explicitement référence à la présidence de Bush, durant laquelle l’auteur a manifesté son opposition à la politique menée par le gouvernement américaine. Le magazine Dissent évoque par exemple la position de Gibson à l’époque, dans un article daté lui de 2016 et intitulé « Back to the Future » : « Gibson lui-même a suggéré que Pattern Recognition [Identification des schémas, roman de 2003] avait été contraint de faire face au présent par les attaques du 11 septembre et leurs “conséquences psychiques”, et que les livres qui ont suivi étaient des réactions à d’autres événements contemporains, incluant “les abysses de l’administration Bush et de l’invasion de l’Iraq” et “la crise financière mondiale comme une sorte d’événement nodal ». C’est comme si “futur” et “histoire” étaient dans une opposition dialectique dans l’écriture de Gibson. Il pouvait imaginer l’avenir aussi longtemps qu’il croyait que les Américains vivaient dans une espèce de terreau infini de Fukuyama, à la fin de l’histoire ; une fois que l’histoire reparut sous la forme du 11 septembre et ses suites, l’avenir dut céder la place à l’histoire. » [1]
La mention spécifique de Fukuyama renvoie au livre fameux de celui-ci, La Fin de l’histoire et le Dernier Homme (1992), qui voyait dans la fin de la guerre froide la victoire de la démocratie et du libéralisme. Au début des années 2000, Fukuyama soutenait d’ailleurs la guerre en Irak, avant de prendre ses distances avec l’administration Bush et même de critiquer le néo-conservatisme en 2006 (et depuis Trump, Fukuyama semble avoir beaucoup relativisé sa « fin de l’histoire »).

Rattrapé par l’histoire, donc, Gibson signe à l’époque des romans qu’on peut qualifier d’engagés, contre la droite américaine, donc : Pattern Recognition est suivi en 2007 par le roman Spook Country, considéré comme l’un (le) texte le plus politique de Gibson. L’auteur l’assume par ailleurs, dans un entretien accordé au Brisbane Times (septembre 2007) : « D’une certaine façon le 11 septembre fut le début véritable du 21ème siècle [et] à ce stade c’est peut-être encore notre seul récit fondamental. Mais la façon dont nous y avons réagi est aussi en train de changer les choses pour d’autres peuples dans le monde. Maintenant donc ça devient une part de leurs récits, et leurs récits auront des versions différentes de la cause et des effets de l’événement. Donc, c’est comme un choc sismique, un de ceux dont les secousses se poursuivent sur la durée. À son épicentre, il y a le 11 septembre. » [2]
Dans un autre entretien du 6 septembre 2007, cette fois pour le Washington Post, Gibson ajoute, concernant l’administration Bush et son intérêt romanesque : « J’aime le pur déni de réalité, à la façon néo-staliniste. C’est ce qui fait que ça fonctionne. C’est intéressant. J’aimerais le voir devenir moins intéressant. Mais j’ignore si ça le deviendra forcément. »[3]
Si on peut se douter de ce que Gibson pense aujourd’hui de l’ère de la post-vérité à la Trump, on voit en tout cas ce que l’auteur avait en tête au moment d’écrire sa micronouvelle, et on peut insister sur l’importance qu’il donne au « pur déni de réalité » : rappelons notamment que la guerre en Irak est déclenchée à cause d’une série de mensonges d’état de la part de l’administration Bush (on peut lire sur ce sujet l’article « Armes d’intoxication massive » sous-titré « Mensonges d’Etat » du Monde diplomatique), mensonges qui étaient clairement perçus en 2006, lorsque Gibson écrit son texte.

L’enfer de la guerre
Affirmer dans une nouvelle aussi brève que « Bush disait la vérité », c’est donc, outre suggérer une lecture ironique qui doit logiquement mener à une critique de Bush, postuler une sorte d’univers parallèle, dont les conséquences sont aussitôt formulées : « L’enfer a gelé. » Simple métaphore ? La tournure fait directement référence à l’expression anglaise « when hell freezes over », soit « quand l’enfer sera gelé », image qui entre en opposition bien sûr avec la représentation traditionnelle de l’enfer chrétien du feu éternel (sur cette question, on pourra lire le poème « Feu et Glace » de Robert Frost, et la note concernant L’Enfer de Dante), et qui suggère quelque chose d’impossible, qui n’arrivera jamais. Associée à Bush, la référence à l’enfer, par sa connotation, peut également renvoyer au fait que Bush s’est appuyé sur une rhétorique religieuse lors de sa présidence, étant considéré comme un « born again », un individu qui, s’étant éloigné du droit chemin, s’est réconcilié avec Dieu. Mais l’expression a été aussi fréquemment utilisée à l’époque dans les médias pour critiquer la politique militaire américaine voulue par Bush. Donnons un exemple avec cet extrait d’un article de NBC News du 21 novembre 2006, signé par Keith Olbermann et intitulé « Lessons from the Vietnam War » : « you [Bush] can keep sending in Americans until hell freezes over and it will not matter » [« vous pouvez continuer d’envoyer des troupes américaines jusqu’à ce que l’enfer gèle, et ça n’aura pas d’importance »]. C’est une façon de décrire de façon imagée le jusqu’au-boutisme de Bush, alors que les guerres américaines au Moyen-Orient s’enlisaient (difficile là encore de ne pas songer, en 2026, à Trump et à l’Iran).
Ajoutons par ailleurs qu’en mettant en parallèle les deux propositions, « Bush disait la vérité. L’enfer a gelé », Gibson semble par antiphrase faire entendre le contraire : puisqu’il est impossible que l’enfer gèle, Bush ne peut pas avoir dit la vérité…
Uchronie et post-apocalypse
Pour synthétiser : la micronouvelle de Gibson repose sur des sous-entendus et des connotations qui devaient être immédiatement évocatrices pour le lecteur anglophone de l’époque. Elle laisse pourtant en suspens des implications sinistres : si l’enfer a gelé, c’est vraisemblablement que la guerre contre la terreur s’est achevée… et que les soldats américains se sont fait tuer jusqu’au dernier. La face sombre de la « prophétie » de Bush serait ainsi accomplie, et la vérité ici n’est pas à aller chercher dans les causes avancées pour justifier la guerre, mais dans la rhétorique utilisée pour la décrire et en faire un programme. Citons un discours de Bush lui-même, daté du 20 septembre 2001 : « Notre guerre contre la terreur commence avec Al-Qaïda, mais elle ne s’arrête pas là. Elle ne s’arrêtera pas avant que tous les groupes terroristes internationaux aient été trouvés, stoppés et vaincus. » [4] Bush, évidemment, envisageait sinon la victoire, du moins une guerre sans fin.
On peut toutefois imaginer avec Gibson une autre possibilité. Si Bush avait dit la vérité au sujet de l’Irak de Saddam Hussein, qu’il accusait de détenir des armes de destruction massive, alors le pire était envisageable : l’utilisation de l’arme nucléaire lors de la guerre entre l’Irak et les États-Unis aboutissant à une destruction totale, et donc à un hiver nucléaire. Or, en 2006, le mensonge d’état de Bush au sujet de la présence d’armes de destruction massive en Irak était de notoriété publique, et il ne gelait toujours pas en enfer, dont on sait qu’il est pavé de bonnes intentions.
En six mots ironiques, Gibson raconte ainsi la vanité tragique des années de « war on terror », nous invitant à mener un petit exercice d’uchronie aux conclusions imparables : si Bush avait dit la vérité, alors nous étions condamnés à un monde post-apocalyptique. Bush a menti, et le mensonge a créé un autre monde : toutes les fictions n’ont pas le même pouvoir.

Very short story – William Gibson
« Bush told the truth. Hell froze. »
Notes
[1] « Gibson himself suggested that Pattern Recognition was wrestled into the present by the attacks of 9/11 and its “psychic aftermath,” and that the books following it responded to other contemporary events, including “the deep end of the Bush administration and the invasion of Iraq” and “the global financial crisis as some sort of nodal event.” It is as if “future” and “history” were in dialectical opposition in Gibson’s writing. He could imagine the future only as long as he thought Americans were living in some kind of endless Fukuyama terrain at the end of history; once history showed up again in the form of 9/11 and its aftermath, the future had to cede place to history. So what does that tell us about Gibson choosing to go back to the future? »
[2] « In some ways September 11 was the true beginning of the 21st century [and] at this point it is still perhaps only our narrative. But the way we have responded to it is changing things for other people in the world, too. So it is now becoming part of their narratives and their narratives will have different versions of the cause and its effects of the event. So it is like this seismic shock, one whose waves are still moving up the time line. At its epicentre is 9/11. »
[3] « I like the sheer sort of neo-Stalinist denial of reality. That’s what makes it work. It’s interesting. I’d like to see it get less interesting. But I don’t know that it necessarily will. »
[4] « Our war on terror begins with al Qaeda, but it does not end there. It will not end until every terrorist group of global reach has been found, stopped and defeated. »