Bastards Ayerdhal critique

On trouve de tout dans les boîtes à livres. Des vieilleries surtout qui ne demandent qu’à reposer en paix. Mais parfois, aussi, des pépites. Cette rubrique vous propose de jeter un coup d’œil sur ces bouquins abandonnés et glanés au hasard de déambulations livresques.

Par Yves-Daniel Crouzet (retrouvez-le sur Facebook ! et toutes ses chroniques)

Croquer la pomme

[Boîte à livres d’Issy-les-Moulineaux (92)]

Depuis qu’il a eu le prix Pulitzer, l’écrivain Alexander Byrd est à court d’inspiration. Sur le conseil d’un ami écrivain, il va se lancer à la recherche d’une mystérieuse petite vieille qui a dégommé, façon fauve en furie, ses trois agresseurs dans une ruelle de New York. L’ayant retrouvée, il va être bien malgré lui plongé dans une guerre des agences secrètes et confronté à un mystère millénaire.
Bastards débute comme un thriller, tourne au roman d’espionnage, avant de basculer dans le fantastique bien après son mitan. Pour accompagner son héros dans ses aventures, Ayerdhal convoque des figures littéraires comme Norman Spinrad, Paul Auster ou Jérôme Charyn. C’est amusant. Il fait aussi évoluer autour de lui quantité de femmes qui toutes trouvent Byrd infiniment désirable, et ce grâce à l’ankh qu’il porte autour du cou et que lui a donné Cat-Oldie, la petite vieille. Il baise donc à couilles rabattues. Tant mieux pour lui.

Bastards Ayerdhal avis
Bastards, extrait p. 151.

Cat-Oldie, dont le vrai nom est Janet Bond (pour info : c’est elle qui a inspiré le nom de James Bond à Ian Fleming) est forte. Très forte. Elle sait tout. Elle anticipe tout. Elle est partout. Elle est… surhumaine. N’était-elle déjà pas déjà vieille quand Houdini, son ami, était encore de ce monde ? Qui est-elle ? Pour qui travaille-t-elle ou pour qui a-t-elle travaillé ? Voici les questions que le lecteur intrigué se pose. Janet Bond règne dans l’ombre sur une sororie de bastards (c’est comme ça que sont appelées ses filles), toutes très belles, douées et dangereuses. Au fil d’une intrigue foisonnante (pour ne pas dire décousue) on croise des chats et des pumas, des malfrats irlandais, des gangs hispaniques, des loups, des agents secrets, un serpent, des écrivains et leurs compagnes. Un joyeux foutoir, quoi !

Bastards Ayerdhal critique
Bastards, extrait p. 270.

J’ai cru voir un Gros Minet

Au début du roman, Ayerdhal introduit des personnages secondaires importants qu’il sacrifie ensuite ou écarte de façon brutale, nous laissant non pas attristés par leur sort (il aurait fallu pour cela d’abord nous intéresser à eux, ce qui n’est pas vraiment le cas. Ça, Stephen King le fait très bien, l’enfoiré !), mais interloqués. On a un peu l’impression qu’il s’est débarrassé de personnages devenus brusquement encombrants. À la place, il nous laisse une portée de filles (attention : le terme « portée » n’est pas péjoratif. Lisez le roman et vous comprendrez) et on finit par s’y perdre. Le héros, Alexander dit Xander, n’est pas particulièrement charismatique. Il subit les évènements dans le sillage des nombreuses femmes qui l’entourent. On se demande bien pourquoi Janet Bond l’a choisi ! Parce qu’il écrit bien, semble-t-il.

Bastards Ayerdhal chronique
Bastards, extrait p. 357.

Ayerdhal s’est visiblement beaucoup amusé avec cette histoire de félidés, d’abord publiée en épisodes. Emporté par son imagination et sa jubilation, il nous en met plein la vue. Ça tire dans tous les sens, ça explose, des scènes de sexe passionnées jalonnent le récit, les coups de théâtre se multiplient. C’est peu crédible, comme dans un film hollywoodien produit dans les années 1990 et 2000 par Jerry Bruckheimer. De temps en temps, il fait une pause et nous livre quelques réflexions sur l’écriture, s’attarde sur les mets et les vins que consomment ses protagonistes, nous promène avec maestria dans le dédale des institutions de sécurité américaines (NYPD, CIA, NSA, FBI).
Le fantastique proprement dit intervient très tardivement, même si le lecteur, en avance sur Xander, a déjà compris de quoi il s’agissait. On assiste alors à un combat qui a débuté il y a bien longtemps du côté du Nil et qui ne semble pas près de finir.
Un roman d’action pure donc, sans grand enjeu narratif (hormis découvrir le secret de Cat-Oldie et échapper à des hordes d’assassins), dont la fin ouverte laisse entrevoir une possibilité de suite qui malheureusement, du fait du décès de l’auteur, ne verra pas le jour.
Bastards a obtenu le prix Rosny Aîné en 2015.

Bastards, roman d’Ayerdhal
éditions Au diable vauvert (2014)
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