Saïgon–Hanoï Cosey avis

Chaque artiste a son univers qu’il décline, au fur et à mesure du temps, dans chacune de ses œuvres. S’il est possible de reconnaître un musicien à une mélodie, un cinéaste à ses thèmes ou à ses plans, un acteur à sa gestuelle, il en va de même pour les auteurs de bande dessinée. Chaque scénariste, chaque dessinateur a son monde qu’il illustre à chaque album. C’est particulièrement vrai pour Cosey. Au fil de sa bibliographie, cet auteur complet décline des histoires tendres, fondées sur le voyage – physique ou intérieur – la nostalgie, le souvenir, souvent en relation avec une Asie éternelle. Cosey convoque tous ces thèmes dans Saïgon – Hanoï, un one-shot mettant en scène un G.I. vétéran de la guerre du Viêt-Nam.

Par Mathieu Depit

Le soir du 31 décembre, dans une campagne enneigée des États-Unis, un homme revient dans sa maison isolée. Cet homme, c’est Homer. Buriné, costaud, apparemment négligé et revenu de tout, il n’a pour seul objectif que d’allumer sa télévision pour regarder le documentaire Saïgon – Hanoï, en solitaire lors de cette soirée de Saint-Sylvestre. Alors qu’il se prépare un repas frugal et passe le temps comme il peut avant l’heure de son programme télé, il reçoit un appel téléphonique pour le moins surprenant. Au bout du fil, Felicity, 11 ans, occupe sa soirée à contacter des inconnus qu’elle a sélectionné au hasard de leur nom enregistré dans l’annuaire. Alors que Saïgon – Hanoï passe à la télévision, Homer et Felicity vont avoir une conversation qui va bouleverser leur solitude.

Saïgon–Hanoï Cosey avis
Saïgon–Hanoï, bande dessinée de Cosey, éditions Dupuis, collection Aire Libre. Vignette.

Une rencontre qui compte

Que ce soit au cinéma, en littérature ou bien encore en bande dessinée, la figure du personnage solitaire au passé lourd ou mystérieux est souvent utilisée, tant elle apporte mystère, émotion et compassion. Cosey convoque ce type d’anti-héros de deux façons, dans cette bande dessinée tendre fondée sur le voyage intérieur, la force des souvenirs et l’ouverture à l’autre. D’un côté, Homer, homme vivant seul, isolé du monde extérieur, semblant ne rien attendre d’autre de la vie que le quotidien, fait d’habitudes qui emplissent les journées sans but réel. Homer, sous son apparence calme, garde en lui des marques et des souvenirs profonds que le lecteur, au fil des pages, reliera à la guerre du Viêt-Nam.

Saïgon–Hanoï Cosey critique
Saïgon–Hanoï, bande dessinée de Cosey, éditions Dupuis, collection Aire Libre. Vignette.

De l’autre côté, Felicity. Cette enfant de 11 ans, seule de façon impromptue un soir de nouvel an, semble avoir une sagesse étonnante pour son âge. Connue du lecteur uniquement par les bulles retranscrivant sa voix, Felicity est une jeune fille qui a déjà une idée arrêtée des choses et une faculté de compréhension propre à toucher un solitaire comme Homer. Ces deux personnages, l’un isolé de la société du fait des évènements qu’il a vécus, l’autre seule à cause d’une maturité qui ne sied pas à son âge et au profil qu’on attend d’elle, sont des êtres humains simples animés par un refus de cataloguer les choses et les autres et qui ont la volonté de s’ouvrir hors des cases sociétales. S’ils savent tous les deux qu’ils ont choisi de vivre dans une certaine prison intérieure – de souvenirs pour Homer, de refus de s’abaisser à ce qu’on attend d’elle pour Felicity – au moins savent-ils, sans formule ostentatoire ou attendue, aller à l’essentiel, et cet essentiel, c’est l’autre. Les deux se comprennent et, comme un symbole, rencontrent, même de façon virtuelle, le bonheur de s’ouvrir à quelqu’un qui les comprend, un soir de nouvel an, date à laquelle on prend les résolutions pour un avenir meilleur.

Saïgon–Hanoï Cosey analyse
Saïgon–Hanoï, bande dessinée de Cosey, éditions Dupuis, collection Aire Libre. Extrait.

Quand le dessin fait parler le silence

Cosey, aux pinceaux et à la palette, fait voyager le lecteur tout au long de cette histoire qui peut être vue comme un huis clos en toute liberté. Au fur et à mesure de la conversation entre Homer et Felicity, le lecteur est plongé dans les images du documentaire télévisuel Saïgon – Hanoï qu’Homer regarde tout en parlant à sa correspondante imprévue. Dès lors, les pages de l’album se changent en carnet de voyage réel et interne. Tel un téléspectateur du programme, en parcourant les pages de la BD, on entre dans une visite du Viêt-Nam en en découvrant les lieux typiques, les visages rieurs des jeunes n’ayant pas connu la guerre et ceux des anciens portant encore l’inquiétude connue jadis. Mais cette visite est aussi celle du passé d’Homer. Et alors que les images d’Asie défilent, l’ancien G.I. s’identifie tant au reportage qu’il en fait réellement partie. Le documentaire lui rappelle-t-il son retour sur les lieux, une fois la déroute acceptée, ou bien est-il lui-même le sujet du documentaire ? Peu importe, tant les images de Cosey, son trait généreux, réaliste, mais sans détail superflu, montre bien que le présent d’Homer ne peut se détacher de son passé et des moments qu’il a vécus loin de chez lui, au bout du monde, dans un pays qui, à jamais, fait partie de son histoire.

Saïgon–Hanoï Cosey avis
Saïgon–Hanoï, bande dessinée de Cosey, éditions Dupuis, collection Aire Libre. Extrait.

Au fil de son découpage moderne, aéré et aérien, le Grand Prix de la ville d’Angoulême 2017 construit son histoire comme un album photos, l’album de la vie. Cosey sait comme personne faire parler le silence et, en parcourant les 44 planches d’un album au texte sporadique, le lecteur, plongé dans l’évasion qu’est la bande dessinée, découvre grâce à Homer et Felicity, le pouvoir que donne le temps pour pardonner, aimer et vivre. Cosey, pour faire passer ces valeurs, utilise les couleurs de façon remarquable. La palette est bleue, grise et froide pour montrer la rigueur de l’hiver américain et de la vie actuelle d’Homer, contrastant avec les couleurs jaunes, vertes et ocres d’une Asie ensorcelante au goût de souvenir et d’histoires inoubliables.

Saïgon–Hanoï Cosey critique
Saïgon–Hanoï, bande dessinée de Cosey, éditions Dupuis, collection Aire Libre. Couverture.

Saïgon – Hanoï est une bande dessinée montrant tout le talent de l’auteur incontournable qu’est Cosey. Elle s’inscrit pleinement dans le monde humaniste, tendre et nostalgique de celui qui a fait voyager les lecteurs avec sa série Jonathan ou son diptyque À la recherche de Peter Pan. Le Suisse, par sa délicatesse et son style, sait capter l’attention du lecteur et faire passer les messages d’humanité, d’amitié, d’oubli et de pardon, sans pour autant nier la dureté du monde ou les sujets graves. Un maître en son genre, un classique à ne pas manquer.