Papillon épinglé Gérard de Villiers

On trouve de tout dans les boîtes à livres. Des vieilleries surtout qui ne demandent qu’à reposer en paix. Mais parfois, aussi, des pépites. Cette rubrique vous propose de jeter un coup d’œil sur ces bouquins abandonnés et glanés au hasard de déambulations livresques.

Par Yves-Daniel Crouzet (retrouvez-le sur Facebook ! et toutes ses chroniques)

La chasse au Papillon

[Boîte à livres d’Issy les Moulineaux (92)]

Gérard de Villiers est surtout connu pour sa série de romans consacrée à Son Altesse Sérénissime Malko Linge, ou plus simplement SAS, copie avouée de James Bond, mais un James Bond plongé dans le bain d’une actualité internationale brûlante comme en témoignent ces titres explicites : Bin Laden : la traque, Coup d’Etat à Tripoli, Tuez le Dalaï Lama, Le Trésor de Saddam, La traque Carlos, L’or d’Al-Quaïda, Kill Henri Kissinger, Objectif Reagan, La vengeance du Kremlin… Les deux cents aventures de SAS – dont les couvertures avec leurs alléchantes pin-up, attiraient irrésistiblement l’œil du mâle hétérosexuel testostéroné dans les librairies de gare – se sont écoulées à 150 millions d’exemplaires de 1965 à 2013. Bon, je sais, ça ne se fait pas de parler argent et succès populaire en France, mais quand même ! De Villiers a aussi été éditeur. On lui doit les croustillants (graveleux ? racoleurs ?) Brigades Mondaines, Police des mœurs, des romans d’actions comme les séries L’exécuteur et L’implacable, de la SF avec L’Aventurier des étoiles, Blade, Le survivant, mais aussi (eh oui !) la réédition d’œuvres de Serge Brussolo (Les intégrales), plus des inédits d’icelui dans la catégorie épouvante, et bien d’autres choses encore. Une figure de l’édition, quoi. Pourtant, à son décès en 2013, une ministre de la culture dont tout le monde a oublié le passage a refusé de lui rendre hommage. C’est vrai que le bonhomme était plutôt sulfureux !

Papillon épinglé Gérard de Villiers
Papillon épinglé, p.109.

Mais, là, c’est du journaliste d’investigation dont je vais vous parler, et plus spécifiquement de son livre d’enquête sur Henri Charrière alias Papillon, le bagnard de Guyane, l’évadé de l’île du diable, l’auteur de Papillon dont Franklin J. Schaffner tira un excellent film en 1973, avec Steve McQueen et Dustin Hoffman. Un classique du cinéma du dimanche soir d’autrefois.
À sa sortie en 1969, l’autobiographie d’Henri Charrière eut un extraordinaire succès. 13 millions d’exemplaires vendus dans le monde, excusez du peu ! Papillon devint, tout à coup, une célébrité médiatique. On le vit sur des photos aux côtés de Claudia Cardinale, de Johnny Halliday, Sylvie Vartan, Françoise Hardy et Eric Tabarly à Saint-Tropez. Il tint même le rôle principal du film Popsy Pop, de Jean Herman, en 1972.
Sauf qu’assez vite des doutes commencèrent à poindre sur l’authenticité de ses aventures carcérales. Le bagnard les aurait exagérées. Pire, il les aurait empruntées à d’autres détenus. Gérard de Villiers partit donc mener l’enquête. Qu’est-ce qui était vrai, qu’est-ce qui ne l’était pas ? Pour cela, il se rendit en Guyane et au Vénézuéla. Il rencontra Henri Charrière bien sûr, et il interviewa d’anciens bagnards, des matons, des femmes de matons et divers autres individus qui avaient connu Papillon ou qui avaient connaissance des évasions relatées dans le livre.

Papillon épinglé Gérard de Villiers critique
Papillon épinglé, p.189.

Son constat, dévoilé dans Papillon épinglé (titre malin !), est sans appel : Papillon était un beau menteur ! De Villiers met en évidence les incohérences, les erreurs de dates, les invraisemblances, les affabulations. Son enquête est passionnante pour qui s’intéresse un peu au personnage et au sujet (c’est-à-dire plus personne aujourd’hui, à part quelques vieux schnocks comme moi !).
C’est que moi aussi, j’y ai été, au bagne ! Cinq ans dans les années 80 – 90. J’entends déjà certains s’écrier : « Ben tiens ! En voilà un autre fieffé menteur, le bagne était depuis longtemps fermé ! » C’est vrai. Mais pendant mon séjour en Guyane j’ai pu me rendre à plusieurs reprises aux Îles du Salut, au bagne des Annamites, à celui de Saint Jean et bien sûr à celui de Saint-Laurent du Maroni. À Saint-Laurent, j’ai même rencontré un des derniers survivants du bagne. Souvenirs !

Papillon épinglé Gérard de Villiers
Papillon épinglé, p.197.

Dans Papillon épinglé, Gérard de Villiers ne fait pas d’enquête à charge. Il ne cherche pas à démolir. Il nous livre le résultat de ses recherches, indique quand il ne sait pas, démontre les affabulations, pointe les erreurs. Et elles sont nombreuses. On sent, pourtant, qu’il a de l’affection pour ce bagnard hâbleur qui, lorsqu’il l’a rencontré, vivait à Caracas au Vénézuéla. En creux, il nous montre que si le bagne de Guyane, à l’époque de Papillon, n’était pas un parcours de santé, certains prisonniers ne s’accommodaient pas trop mal de leur situation (les « garçons de famille » qui travaillaient chez des particuliers, par exemple). Que le pire, finalement, ce n’était pas tant la peine elle-même, que le « doublage » qui parfois l’accompagnait, car elle obligeait le prisonnier à doubler sa peine dans le pays, avant de pouvoir revenir en métropole. Exclus de la société, traités comme des parias, les ex-bagnards se retrouvaient dépourvus de moyens de subsistance et beaucoup replongeaient ou mouraient.
L’enfer du bagne était bien réel (sinon pourquoi tous ces types auraient tenté de s’évader ?).Alors quand certains hommes politiques parlent de remettre en service le bagne de Guyane, ils feraient bien de se rappeler qu’on l’appelait aussi « La guillotine sèche ». La mort sans le sang.
Papillon épinglé retrace également la vie de Papillon au Vénézuéla après le bagne. Une vie riche en aventures encore. Henri Charrière l’évoquera en 1972 dans son deuxième ouvrage intitulé Banco. Quelle est la part d’inventions et d’affabulations, cette fois ? Je l’ignore. À ma connaissance, personne ne s’est penché sur la question. Mais,après tout, qu’importe, Papillon était un excellent conteur et tout conteur n’est-il pas par essence un sacré menteur ?

Papillon épinglé enquête de Gérard de Villiers Éditions Presse de la Cité
Papillon épinglé, enquête de Gérard de Villiers (1970), Éditions Presse de la Cité (1970).

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