Lydia Davis nouvelle

« Conversation in Hotel Lounge » (« Conversation dans un lounge d’hôtel ») est une nouvelle très brève de l’américaine Lydia Davis, publiée le 11 juillet 2015 dans le numéro 4 du magazine en ligne New Flash Fiction Review. Il s’agissait du numéro d’été de la deuxième année d’existence du magazine, édité par un invité, Robert Shapard, spécialiste du genre de la « flash fiction », soit la micronouvelle ou le micro-récit.
Lydia Davis est une nouvelliste célébrée outre-Atlantique, également poétesse et traductrice du français (elle a traduit Proust, Flaubert, Simenon !), qui a remporté notamment le Man Booker Prize en 2013 pour l’ensemble de son œuvre.
« Conversation dans un lounge d’hôtel », comme ce titre l’mplique, rapporte une conversation entre amies surprise par hasard dans le lounge d’un hôtel. Quoi de plus naturel ? Le « lounge », ce type de bar à l’ambiance feutrée, encourage à l’intimité et aux confessions… sauf qu’il y a une chute.
On pourra lire le texte en langue d’origine (anglais, États-Unis) sur le site new flash fiction review, magazine en ligne spécialisé dans la nouvelle brève (« flash fiction ») et les textes brefs de non-fiction.

Je propose ci-dessous une traduction personnelle de la nouvelle, suivie d’un rapide commentaire.

Conversation dans un lounge d’hôtel – Lydia Davis

Deux femmes sont assises ensemble sur le sofa du lounge de l’hôtel, penchées l’une vers l’autre en pleine conversation. Je traverse la pièce pour rejoindre ma chambre.
La première femme, d’une façon bruyante, distinctement : « Je n’avais jamais eu de fun, avant ! »
Je suis surprise et intriguée – elles causent vraiment à cœur ouvert ! J’essaie d’imaginer sa vie jusque-là. J’essaie d’imaginer ce dont elle a pu faire l’expérience, dernièrement, et aussi la révélation que ce doit être pour elle – le concept du fun. Mes pensées ne prennent que quelques secondes.
La seconde femme, qui parle doucement, inaudible : « [chuchotis, chuchota] ».
La première : « Non, non. Fun est un mot chinois. Fun, c’est du mandarin. Ça désigne… une sorte de nouille de riz. »

Lydia Davis micronouvelle
Beef chow fun, photographie de « stu_spivack« . Les nouilles, c’est fun.

Un exemple de micronouvelle

Voici donc un exemple de « flash fiction » ou de micronouvelle à l’américaine, par une maîtresse du genre. Lydia Davis, prenant ses distances avec la fiction, se présente elle-même comme pratiquant le « storytelling« , ce qui l’amène à condenser (et transformer) des expériences vécues et à faire du langage lui-même l’objet du récit. « Conversation dans un lounge d’hôtel » est un exemple parmi d’autres de cette manière : le cadre, contemporain, est présenté factuellement, sans essor descriptif, les personnages sont genrés, sans autre détermination, et si la narratrice (la nouvelle d’ailleurs ne précise pas s’il s’agit spécifiquement d’une femme, mais Davis tend à se mettre elle-même en scène dans ses textes) partage quelques réflexions, c’est avant tout pour retarder et renforcer l’effet de la chute.

micronouvelle exemple
« Un bar aux Folies Bergère », peinture de Manet, vers 1881 ou 1882.

Celle-ci est comique, reposant sur un quiproquo et un jeu avec les mots. La narratrice, qui n’est pas fiable et trompe donc le lecteur, a mal évalué la situation et incite d’abord à une interprétation plus profonde : on peut ainsi songer à la fonction sociale du bar, ce « troisième lieu » qui permet des échanges authentiques, ou encore à un sous-texte féministe puisqu’ici c’est l’amitié, la complicité entre femmes qui permet une « révélation » et une réévaluation de vie autour du concept de « fun », mot anglais qui évoque le plaisir et le divertissement et qui a trouvé un écho en France, au point qu’il n’est même plus besoin de le traduire ! Le fun, donc, ici, se trouve en fait dans l’élément de surprise final, que la narratrice ne perd pas de temps à expliciter : il se passe de commentaire !
D’ailleurs, fun fact : il semble qu’aux États-Unis, les nouilles chinoises n’avaient pas le droit de s’appeler « nouilles » jusqu’en 1992, car faites sans œuf, voire sans blé, on les désignait donc « imitation noodles » ou « alimentary paste » !
Autre détail : il paraîtrait que « fun » soit en fait une translittération du cantonais. La translittération en mandarin serait plutôt « fen ». Ainsi, le chow fun de la photo ci-dessus serait le nom courant utilisé dans les restaurants chinois en Amérique du Nord : un nom issu du cantonnais, donc, là où le mandarin donnerait à priori chao fen ! On ne peut pas se fier aux conversations de bar…
Soulignons pour conclure l’importance dans la nouvelle de l’imagination : ainsi peut-on dire que la narratrice « se raconte des histoires », que c’est bien cette envie de chercher du sens dans ce qui l’entoure qui est à l’origine du récit, façon en quelque sorte de raconter des « vies imaginaires » ancrées dans le quotidien, bien que celui-ci soit somme toute sophistiqué : le « lounge » n’est pas le bistrot de quartier, et tout le monde n’a pas le souci d’utiliser le mandarin pour évoquer ses nouilles…