
La bande dessinée, comme tous les arts, a une histoire, des repères et des dates clefs. Si on peut considérer que ce que l’on appelle de nos jours le « roman graphique » est apparu avec La Ballade de la mer salée de H. Pratt à la fin des années 60, la BD franco-belge ne s’y était aventurée qu’à de très rares occurrences, sans qu’aucun courant ne soit créé en ce sens. Ce courant, deux auteurs importants du 9e art ont décidé, en 1978, de l’arpenter et le rendre pérenne. En signant Ici Même, Jean-Claude Forest et Jacques Tardi ont ainsi lancé une tendance dont le succès ne se dément toujours pas de nos jours.
Par Mathieu Depit
Arthur Même est un héritier contrarié. Par un jugement ubuesque, il n’a pu conserver les domaines de ses aïeux, mais seulement rester propriétaire des hauts murs qui entourent les propriétés, dorénavant habités par d’autres. Mais dans la commune de Mornemont où vit Arthur, cette sanction est relative, car il n’existe aucun chemin de traverse, aucune rue communale et, quiconque veut rentrer ou sortir de chez lui doit franchir les murs et donc, le signaler à Même qui facture ses services d’ouverture / fermeture. Lui-même vit dans une minuscule habitation perchée sur les murailles, sans eau courante ni électricité, s’approvisionne chez l’épicier qui rejoint Mornemont en navigant sur le lac avoisinant, et passe le reste de son temps à marcher en haut de ses murs, à attendre qu’une nouvelle décision de justice ne vienne rétablir ses droits supposés et, une fois rentré chez lui, à passer d’étranges appels téléphoniques. Cette errance solitaire prend fin le jour où Julie Maillard, jeune femme aux mœurs légères et fille de propriétaires l’ayant lésé, vient perturber son existence et animer en lui un feu qu’il n’attendait pas. Mais Julie, quelques années auparavant, a vécu une passion malsaine avec le Président de la République, lequel en garde encore des souvenirs émus. Au même moment, en difficulté dans les sondages et certain de perdre les prochaines élections, l’homme politique, en exhumant une loi datant de l’Ancien Régime voit en Mornemont, aussi surnommé « le pays clos » l’endroit idéal pour se refaire. Tous les acteurs de cette intrigue ne savent pas encore qu’Arthur est la pièce centrale du destin du pays.

Un univers bien particulier
En 1978, si les périodiques Tintin et Spirou ont toujours un certain succès, celui-ci commence à s’éroder, notamment du fait de l’éclosion de la bande dessinée pour adultes. De plus, les auteurs classiques de l’après Seconde Guerre mondiale n’ont plus la production d’antan. C’est particulièrement vrai pour Hergé. Casterman, éditeur de Tintin, comprend qu’aucun nouvel album du fameux reporter à la houppe ne sortira avant longtemps et qu’il lui faut ainsi aller vers une autre direction éditoriale. Celle-ci prendra la forme du magazine (À suivre). Dans cette revue seront publiés des grands récits en noir et blanc, sans limite de longueur pour des auteurs de BD qui, en temps normal, sont soumis au carcan des albums de 46 planches. Le premier numéro de (À suivre) s’ouvre sur Ici Même, écrit par l’expérimenté Forest. Le scénariste de Barbarella propose ici une histoire qui rompt avec tous les codes de la bande dessinée classique. Le personnage principal, loin d’être un héros, est à part, marginal et hors du temps. Perdant par nature, halluciné et déjanté par son mode de vie pour le moins atypique, Arthur Même dérange autant qu’il apitoie. Forest le place dans un univers parallèle au monde tel qu’il est, à tout point de vue. En effet, Mornemont, le « pays clos » semble être à l’écart de la vie et du pays où cette ville est située. Ses habitants semblent être tous atteints, à des degrés divers, d’une sorte de folie douce et être complètement désinhibés. Arthur attend qu’un hypothétique procès lui rende ses droits et discourt seul, dans une existence sans fin, où le temps s’est arrêté et où ses appels téléphoniques bizarres et ses incessantes disputes avec les autres donnent un semblant de vie, comme si elles étaient la rançon d’une solitude qui s’exaspère. Julie, elle, vit sans se poser de questions, sans savoir classifier le bien ou le mal, sans vraiment d’espoir non plus. Forest décrit cet univers très particulier de façon à la fois poétique et étrange. Passant d’une scène à l’autre sans transition ni récitatif, il crée un climat fantastique et onirique, comme si les personnages sortaient de leur case, écrivaient eux-mêmes leur histoire, à la fois dérangeante et belle, mais en tout cas unique.

L’image de l’irréel
C’est Jacques Tardi qui signe le dessin de l’album. Celui qui était alors le tout jeune auteur complet de la série Adèle Blanc-Sec rend ici une copie soignée et presque parfaite, tant elle épouse le scénario de Forest. En utilisant son style réaliste au trait épais d’un noir de jais, son sens de la mise en page et ses aplats de sombre toujours bien placés, Tardi renforce le climat presque chimérique de l’histoire en créant un monde parfaitement adapté à Mornemont. Le lecteur, en accompagnant Arthur dans ses promenades et ses pensées, est guidé par le dessinateur qui l’embarque dans un autre monde par une approche graphique mêlant réalisme, symbolisme et idéalisme, à l’image de la fuite des enfants sur le fleuve du film La nuit du chasseur. Tardi sait aussi représenter ses personnages avec brio. Même est ainsi croqué tout en longueur, fin, squelettique, presque transparent et pourrait être un rôle dans le théâtre de l’absurde, façon Beckett. Ses grands yeux et ses cheveux mi-longs hirsutes renforcent son côté irréel, fantomatique et différent. Julie, elle, tout en chair, porte sur son visage le fatalisme et le côté franc qu’ont ceux qui ne se posent que peu de questions. C’est aussi par ses décors que Tardi provoque l’évasion et une certaine confusion voulue, chez le lecteur. Aucun signe temporel n’est laissé par le dessinateur. Si le style des bâtiments, les engins motorisés ou le style vestimentaire semble montrer que l’histoire se passe il y a une centaine d’années, rien n’est moins sûr, lorsque les éléments militaires et les agissements des politiques sont convoqués en fin d’album. Est-ce à dire que les thèmes soulevés par Ici Même sont intemporels et pourraient d’adapter à toutes les époques ?

La parution d’Ici Même dans (À suivre) marque ainsi un repère dans l’aventure déjà longue de la bande dessinée, celui des « romans en BD ». Selon le mot de Jean-Paul Mougin, c’est une « irruption sauvage de la bande dessinée dans la littérature » (ou l’inverse ?). Le sillon s’est vite tracé et a été suivi par Comès, Juillard, Cabanes, Schuiten et tant d’autres. En choisissant d’autres intrigues et un autre mode de narration et d’expression, le roman graphique n’a pas stoppé la BD classique et ce n’était d’ailleurs, bien entendu, pas son but. Il a en revanche enrichi le périmètre d’un 9e art qui, depuis, n’en finit plus de s’étoffer.