Natacha La mémoire de métal Walthéry

Afin de produire des œuvres intéressantes et durables, les auteurs doivent répondre à plusieurs contraintes, apparemment antithétiques : séduire le public de l’instant, sans céder aux modes du moment – par essence, éphémères – ni se renier. À cet égard, les scénaristes et dessinateurs classiques de bandes dessinées ont souvent su adapter les formules traditionnelles en y ajoutant leur style et leur trait pour s’inscrire dans les mœurs d’une époque, sans pour autant en être les prisonniers. Peut-être encore plus qu’un autre, le belge François Walthéry sait, depuis les années 60, traverser les époques en restant lui-même, notamment lorsqu’il est aux commandes de sa série Natacha, dont le tome 3 La mémoire de métal, propose deux histoires captivantes de la célèbre hôtesse de l’air.

Par Mathieu Depit

Dans la première histoire, La mémoire de métal, Natacha reçoit un soir la visite de sa collègue Marty. Celle-ci, apeurée et en pleurs, est pourchassée par des tueurs. Voulant apurer les dettes de son père, elle s’est lancée, sans trop réfléchir, dans un trafic de diamants. Las ! L’organisation qui l’emploie veut récupérer un mystérieux « objet » qu’elle a gardé et placé en consigne, à l’aéroport. Tandis que Marty, rattrapée par les bandits, est hors course, Natacha, en femme courageuse, doit prendre tous les risques pour aider son amie, retrouver « l’objet » et remonter la piste pour savoir ce qu’est réellement cet énigmatique colis, sujet de tant de convoitise, et trouver de l’aide pour échapper à la fois à l’organisation criminelle qui la traque, mais aussi à la police qui s’est invitée dans la danse…
Dans la seconde histoire composant l’album, Un brin de panique, qui se passe à bord du Concorde, Natacha, et l’équipage de l’avion, doivent composer avec un chantage effrayant : un terroriste, resté à terre, assure qu’une bombe est dans l’appareil et qu’elle explosera si celui-ci atterrit sans qu’une forte rançon n’ait été payée. Entre effroi tout légitime, sang-froid conservé de façon un peu poussive et nerfs qui menacent de craquer, l’hôtesse de l’air devra prendre sur elle pour ne pas céder à la panique et chercher l’auteur de l’odieux ultimatum.

Natacha La mémoire de métal avis
Planche de Natacha, La mémoire de métal, par François Walthéry.

Du divertissement « à la Lautner »

Avec ces deux histoires, François Walthéry fait quitter l’aventure un peu burlesque à son héroïne, pour l’emmener en plein polar dans ce troisième tome d’une série qui, à sa parution en 1974, commençait à devenir un hit. La mémoire de métal, inspirée d’une nouvelle de E. Borgers, détonne quelque peu dans la collection, et surtout dans les pages du gentil et poétique journal de Spirou où l’histoire est prépubliée. L’époque est aux succès des films French Connection, Le justicier dans la ville, mais aussi à Un flic ou au Cercle Rouge, soit à des fictions lourdes, violentes et âpres. Sans aller jusqu’à ces extrêmes, qui auraient dénaturé la série, Walthéry donne à son histoire une véritable ambiance de mystère inspirée du courant alors en vogue, qui renforce la dramaturgie de l’intrigue. L’action se passe de nuit, sous la neige et les averses, comme si l’optimisme d’une journée ensoleillée ne venait plus. De même, tous les symboles ou presque du récit policier sont convoqués dans ce scénario, et notamment le profil du personnage principal – en l’occurrence ici, Natacha – courageux malgré lui, entraîné par amitié dans une course-poursuite effrayante sans vraiment en connaître le but, entre des bandits sans scrupules et une police qui fait fausse route. Afin d’alléger le côté lourd de l’histoire, de petits gags sont placés ici ou là, donnant à la BD un côté « polar français du samedi soir façon Lautner », et surtout une accroche pour le lecteur en bas âge. On notera que dans La mémoire de métal, il n’est à aucun moment question d’avion ou de voyage… Cette incongruité pour une héroïne hôtesse de l’air est gommée par Un brin de panique. Scénarisée par M. Wasterlain, l’histoire se passe en grande partie dans un avion de la Bardaf, compagnie qui emploie Natacha, son incontournable collègue steward Walter, mais aussi le commandant Turbo, qui fait ici sa première apparition. Le scénario de cette BD est – malheureusement – intemporel, puisqu’il traite d’une alerte à la bombe. Comme dans La mémoire de métal, le sujet est donc grave et traité comme tel, notamment lorsque la peur s’empare du personnel navigant au fur et à mesure que la sommation du terroriste se resserre. Ici aussi, la violence de l’intrigue est tempérée par quelques blagues réussies permettant de faire passer la pilule aux lecteurs de Spirou « champion de la bonne humeur ».

Natacha La mémoire de métal critique
Planche de Natacha, La mémoire de métal, par François Walthéry.

À l’école de Marcinelle

François Walthéry, aux pinceaux de ces deux histoires, s’affiche réellement comme l’une des valeurs sûres de la tradition de la bande dessinée franco-belge façon « Dupuis ». La firme de Marcinelle, propriétaire du journal Spirou, a connu une époque faste et pleine de succès de 1945 à 1968. À la fin de cet âge d’or, les grandes heures du « Fab 4 », composé de Franquin (qui, épuisé, abandonne la série Spirou et Fantasio), Peyo (maître de Walthéry), Morris (parti pour Pilote) et Roba (star désormais confirmée) sont passées et l’éditeur cherche un nouveau héraut. Par son trait semi réaliste ultra dynamique et parfaitement lisible, François Walthéry, qui connait un succès de plus en plus évident, s’impose comme étant le nouveau meneur de l’école de Marcinelle. Le liégeois, formé par Peyo, apprécié des lecteurs par sa reprise du dessin de Benoît Brisefer mais aussi pour avoir créé une des premières héroïnes montrant sa féminité et une réelle personnalité, participe ainsi à l’adaptation de Spirou à la modernité, à une époque où la BD s’ouvre et ne représente plus seulement les « gentils héros qui gagnent toujours à la fin ». La mémoire de métal participe pleinement à cette petite révolution chez Dupuis. Walthéry adapte parfaitement son dessin à la certaine violence des scénarios et se montre parfaitement à l’aise dans les scènes de poursuites automobiles, de bagarres, et adopte des cadrages cinématographiques tout droit venus des films du nouvel Hollywood de l’époque. À noter que le dessinateur parsème ça et là l’ouvrage de caricatures ou références à ses collègues / amis (on reconnait Maurice Tillieux, le grand scénariste, représenté en bandit ; ou un hôtel nommé « Roba ») ou à des célébrités médiatiques (le commissaire a les traits de Bourrel, des « Cinq dernières minutes » et Natacha est plus « Mireille Darc » que jamais). La relative froideur et dureté de La mémoire de métal s’explique aussi peut-être par le fait que lorsqu’il dessine ces deux histoires, Walthéry perd son papa, lui qui n’a alors que 28 ans. L’ambiance si marquante de ces BD est également due aux belles couleurs du Studio Leonardo Vittorio, qui maitrise les atmosphères de nuit comme personne !

Natacha La mémoire de métal
Couverture de Natacha, La mémoire de métal, par François Walthéry, éditions Dupuis.

La mémoire de métal est constituée de deux histoires qui font passer la série Natacha de l’aventure exotique et humoristique des deux premiers tomes, à des histoires policières plus noires et adultes. En ce sens, François Walthéry, créateur de l’héroïne, s’adapte à son époque, tout en magnifiant son style, à la fois héritier des maîtres des l’école de Marcinelle et résolument moderne. Le disciple de Peyo montre ici qu’il est parfaitement armé pour devenir, lui aussi, une star de la bande dessinée, statut qu’il conserve et consolide encore aujourd’hui, alors que Natacha, la belle hôtesse de l’air, poursuit toujours son épopée !