
« A Phantasy » (« Un phantasme », qu’on pourrait aussi traduire « Une fantaisie », voire « Une Phantaisie ») est un poème de Clark Ashton Smith, le dix-huitième de la section « Poèmes en prose » de son recueil Ebony and Crystal (Ébène et Cristal) publié en 1922. Smith, malade, se consacre alors à la poésie plutôt qu’aux récits longs. Il faut dire que celle-ci avait fait sa renommée dans les cercles des poètes bohêmes californiens, à ses débuts !
Lovecraft découvre Smith et son œuvre grâce à Ebony and Crystal : il y trouve un univers proche du sien, où le fantastique côtoie le weird, avec des références à Edgar Poe, à George Sterling, aux Mille et Une Nuits, à Baudelaire (que Smith traduit), ou au symbolisme… Par la suite, Lovecraft et Smith entament une correspondance durable.
« A Phantasy » est l’un des poèmes en prose les plus courts du recueil, placé d’ailleurs entre deux poèmes longs : variation qui suggère le souci de composition de Smith.
Je propose ci-dessous une traduction personnelle du poème, suivie d’un bref commentaire et du texte en langue d’origine (anglais, États-Unis).
Un phantasme
J’ai rêvé d’une terre inconnue — une terre retirée en un temps ultérieur et un espace étranger, invérifiable ; le désert d’un passé depuis longtemps révolu, sur quoi s’est fixé le morne, l’irrévocable silence de l’infinitude ; où tout est en ruines, sinon les pierres des tombeaux et des cénotaphes ; et que seules peuplent sous la terre les tribus innombrables et sans roi des défunts.
Au-dessus de cette terre de mon rêve, avec ses cités de tombeaux et de cénotaphes, un soleil rouge et fumant maintient un jour spectral, en alternance avec l’éclat d’une lune cendreuse à travers l’éther noir où les étoiles ont depuis longtemps péri. Et, à travers le silence du temps se consumant, au-dessus des monuments altérés et des archives effritées d’une histoire d’outre-monde, voltigent dans le crépuscule final les ailes mystérieuses des séraphins, chargés de s’acquitter de commissions ineffables, ou de conférer avec les démons des abysses ; et des anges noirs, gigantesques, fraîchement revenus de missions de destruction, font halte parmi les sépulcres afin de tamiser de leurs ailes lugubres et immenses les cendres pâles d’étoiles annihilées.
Pour lire le poème précédent du même recueil :
« Des cryptes du souvenir ».
Pour lire le premier poème en prose du recueil :
« Le Voyageur ».

Commentaire
La fin est proche ! Celle de la section des poèmes en prose, et du recueil Ébène et Cristal. On ne s’étonnera pas donc que les derniers poèmes paraissent synthétiser, en quelque sorte, les thèmes et les images des précédents : importance donc du rêve et du temps, notamment du temps à des échelles qui dépassent l’entendement humain, et paysages de ruines où s’attarde le souvenir du romantisme, notamment d’un romantisme noir, puisqu’ici le thème de la mort s’associe au surnaturel pseudo-chrétien par l’évocation des séraphins, des démons des abysses et des anges noirs (quiconque a vu des films de Guillermo del Toro aura aussitôt des images en tête !).
Smith offre une nouvelle fois la vision d’un monde mort, post-humain, voire non-humain dans la mesure où, petite touche de science-fiction, il s’agit d’un autre espace. Or c’est une vision du passé, qui fonctionne ici comme une Apocalypse : voici ce qui nous attend ! De ce point de vue, Smith est un poète de l’eschatologie cosmique : il s’efforce de représenter la fin du monde au-delà de l’échelle individuelle, mais aussi de celle de l’espèce humaine. Il s’agit d’une approche pessimiste ou humble, qui rappelle le memento mori (« Souviens-toi que tu es en train de mourir »), et l’on peut formuler l’hypothèse que Smith fait de ce type de poèmes l’équivalent des vanités picturales. Le titre « phantasm », soit phantasme, atténue peut-être cette interprétation, puisque un phantasme est d’abord une vision hallucinatoire, qui relève bien de l’imaginaire.
Songeons cependant que la Première Guerre mondiale s’était achevée tout récemment, que les médias, dont le cinéma, en avait diffusé des images (Lovecraft s’en souviendra aussi). En France, Paul Valéry a des formules pour cristalliser cette impression de fin du monde possible, vers la même époque que Smith et en des termes assez comparables, quoique sur le ton de la réflexion : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.
Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire.
Elam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie… Ce seraient aussi de beaux noms. Lusitania aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux. » [« La Crise de l’Esprit », nrf 1919, voir la source repris dans Variété (Gallimard, 1924), Pléiade, Œuvres, I, p. 988 à 991.]

A PHANTASY
I have dreamt of an unknown land—a land remote in ulterior time, and alien space not ascertainable; the desert of a long-completed past, upon which has settled the bleak, irrevocable silence of infinitude; where all is ruined save the stone of tombs and cenotaphs; and where the sole peoples are the kingless, uncounted tribes of the subterranean dead.
Above this land of my dream, citied with tombs and cenotaphs, a red and smouldering sun maintains a spectral day, in alternation with an ashen moon through the black ether where the stars have long since perished. And through the hush of the consummation of time, above the riven monuments and crumbled records of alien history, flit in the final twilight the mysterious wings of seraphim, sent to fill ineffable errands, or confer with demons of the abyss; and black, gigantic angels, newly returned from missions of destruction, pause amid the sepulchers to sift from their gloomy and tremendous vans the pale ashes of annihilated stars.