
« From the Crypts of Memory » (« Des cryptes du souvenir ») est le dix-septième poème de la section « Poèmes en prose » du recueil Ebony and Crystal (Ébène et Cristal) de Clark Ashton Smith, publié en 1922. Smith, affaibli par la maladie, délaisse les récits longs pour revenir à la poésie, qui à ses débuts avait fait sa renommée dans les cercles des poètes bohêmes californiens.
Lovecraft découvre l’œuvre de Smith en lisant Ebony and Crystal : il y reconnaît un univers proche du sien, mêlant fantastique et weird, les références à Edgar Poe, à George Sterling, aux Mille et Une Nuits, à Baudelaire (que Smith traduit), ou encore au symbolisme… Lovecraft écrit ensuite à Smith et les deux hommes entament une correspondance.
« From the Crypts of Memory » est l’un des plus longs poèmes en prose du recueil, et on pourrait tout aussi bien le lire comme une courte nouvelle. Un narrateur anonyme y évoque le lent effondrement d’une civilisation, à la fin des temps.
Je propose ci-dessous une traduction personnelle du poème, suivie d’un bref commentaire et du texte en langue d’origine (anglais, États-Unis).
Des cryptes du souvenir
Il y a des éternités, en un temps dont les mondes merveilleux se sont effondrés, et dont les soleils majestueux sont moins qu’une ombre, je demeurai dans une étoile dont la course, en décadence depuis les hauteurs célestes et irrémédiables du passé, touchait même alors l’abysse dans quoi, affirment les astronomes, son cycle immémorial devrait trouver une sombre et désastreuse fin.
Ah ! quelle étrange étoile vouée à l’abîme — plus étrange qu’aucun rêve des rêveurs peuplant les sphères de ce jour d’hui, ou qu’aucune vision qui plana jamais sur les êtres visionnaires, durant leurs rétrospections du passé sidéral ! Là, au cours des cycles d’une histoire que leurs archives empilées, inscrites dans le bronze, désespéraient de contenir dans des tablettes, les morts en étaient venus à dépasser infiniment en nombre les vivants. Et, bâties dans une pierre qui était indestructible sinon dans la fournaise de soleils, leurs cités se dressaient à côté de celles des vivants, telles les prodigieuses métropoles des Titans dont les murs enténèbrent les villages vicinaux. Aussi, par-dessus tout cela, s’étirait la voûte d’un noir funèbre des cieux cryptiques — un dôme d’ombres sans fin, où le soleil lugubre, suspendu comme une seule lampe énorme, échouait à resplendir et, ôtant ses feux du visage de l’éther insoluble, darda un rayon nébuleux, désespérant, sur les horizons vagues du lointain, et les perspectives voilées de terres infiniment chimériques.
Nous étions un peuple sombre, secret, accablé de bien des chagrins — nous qui demeurions sous ce ciel d’éternel crépuscule, transpercé par les tombeaux immenses et les obélisques du passé. Dans notre sang se trouvait la froidure de l’antique nuit du temps ; et nos pouls s’affaiblissaient, dans la prescience alanguie de la léthargie du Léthé. Au-dessus de nos cours et de nos champs, tels des vampires invisibles et apathiques issus de mausolées, s’élevaient et flottaient les heures noires, dont les ailes distillaient une maléfique langueur faite de maux ombreux et du désespoir de cycles péris. Les cieux mêmes s’emplissaient d’oppression, au-dessous d’eux nous respirions comme dans un sépulcre, pour toujours scellé avec tous ses marasmes de corruption et de décomposition lente, ainsi que ses ténèbres impénétrables, sinon aux vers dévorateurs.
Nous vivions obscurément, et nous aimions comme dans les rêves — les rêves ternes et mystiques qui survolent le rivage du sommeil inconcevable. Nous ressentions pour nos femmes, à la beauté pâle, spectrale, le même désir que les défunts peuvent éprouver à l’égard du lis fantôme des hydromels hadéens. Nous passions nos journées à parcourir les ruines de cités isolées, immémoriales, dont les palais de cuivre chantourné, et les rues qui s’étiraient entre des rangées d’obélisques d’or gravé, s’étalaient ternes et effroyables dans la lumière morte, ou s’abîmaient à jamais dans des mers d’ombre stagnante ; des cités dont les vastes sanctuaires de fer conservaient leur obscurité de stupeur et mystère primordiaux, et d’où les simulacres de dieux oubliés depuis des siècles levaient des yeux inaltérables vers les cieux sans espoir, et voyaient la nuit au-delà, le néant ultime. En proie à la langueur, nous entretenions nos jardins, dont les lis gris dissimulaient un parfum nécromantique, qui avaient le pouvoir d’évoquer pour nous les rêves morts et spectraux du passé. Ou, allant au hasard par les champs cendreux d’un automne perpétuel, nous cherchions les immortelles rares, mystiques, aux feuilles sombres et aux pétales pâles, qui s’épanouissaient sous des saules aux frondaisons blafardes, semblables à des voiles ; ou bien, nous versions des larmes, rosée tout imprégnée d’un doux népenthès, auprès du flot silencieux des eaux achérontiques.
Et l’un après l’autre nous mourions, nous perdant dans la poussière du temps accumulé. Nous savions les années pareilles à des ombres passantes, et la mort elle-même comme la soumission du crépuscule à la nuit.
Pour lire le poème précédent du même recueil :
« Tiré d’une lettre » (ou « La Muse d’Atlantis ») (« From a letter »).
Pour lire le poème suivant du même recueil :
« Un phantasme » (« A phantasm »).
Pour lire le premier poème en prose du recueil :
« Le Voyageur« .
Notes :
– Léthé : fleuve de l’oubli des Enfers de la mythologie grecque (voir notamment « Un songe du Léthé » de Smith) ;
– hydromels hadéens : « hadéen » est un adjectif dérivé du nom du dieu grec des Enfers, Hadès ; l’hydromel est la boisson des dieux de la mythologie grecque, qui contribuerait à leur immortalité ; Smith suggèrerait donc ici une sorte d’immortalité infernale ;
– immortelles : l’anglais emprunte le mot au français pour désigner une espèce de fleurs de jardin (en particulier la Xeranthemum annuum), mais Smith l’orthographie étrangement, « immorteles » ; la fleur symbolise l’immortalité, de façon transparente, et la couleur de ses pétales oscille entre le blanc argenté, le gris et le violet ;
– achérontiques : adjectif qui fait référence à l’Achéron, fleuve des Enfers grecs que traverse le passeur Charon, qui guide les morts ;

Commentaire
Ce long poème en prose offre au lecteur les caractéristiques de la « purple prose », soit une écriture précieuse qui multiplie ici les adjectifs, parfois redondants. Si donc « From the Crypts of Memory » est l’un des poèmes en prose le plus long du recueil Ébène et Cristal, voire le plus long, c’est aussi l’un des plus touffus ! On y trouve de l’archaïsme (« hath », « to-day »), du mot rare et chargé de références (voir notamment les notes), et également des motifs attendus, l’immortalité, la mélancolie, le tragique, les fleurs… Les références à la mythologie grecque peuvent en particulier renvoyer à Homère.
On peut encore songer à Baudelaire, à son poème « Le Léthé », où en plus du fleuve des Enfers grecs on trouve la mention du népenthès :
« Je sucerai, pour noyer ma rancœur,
Le népenthès et la bonne cigüe
Aux bouts charmants de cette gorge aigüe
Qui n’a jamais emprisonné de cœur. » [poème XXX des Fleurs du mal, édition de 1857]
Mais le Léthé et le népenthès se trouvent aussi dans la poésie d’Edgar Allan Poe, ainsi dans le « Corbeau », d’ailleurs dans la traduction de Baudelaire : « ton Dieu t’a donné par ses anges, il t’a envoyé du répit, du répit et du népenthès dans tes ressouvenirs de Lénore ! »
Le poème donc évoque une civilisation de jardiniers morbides. Il s’agit peut-être d’une variation « cosmique » sur le thème des morts grecs (des « ombres ») qui attendent de franchir le fleuve de l’oubli (Léthé) pour enfin accéder à l’au-delà. Les voici donc dans une espèce de purgatoire, où la mort est omniprésente sans être une fin réelle, et où les souvenirs et les rêves sont le seul bien, mais qui entretient la souffrance.
Qu’il s’agisse du style ou des thèmes, on devine bien que ce poème en prose dut plaire à Lovecraft (voir, pour comparer, ses diverses œuvres) ! Le pessimisme qui se dégage ici du texte de Smith correspond bien, pour ce qui est du ton, au désespoir et parfois à la résignation exprimés par les narrateurs de Lovecraft (voir sur ce point l’influence de la philosophie de Schopenhauer, avec « Ex Oblivione« ).

FROM THE CRYPTS OF MEMORY
Aeons of aeons ago, in an epoch whose marvelous worlds have crumbled, and whose mighty suns are less than shadow, I dwelt in a star whose course, decadent from the high, irremeable heavens of the past, was even then verging upon the abyss in which, said astronomers, its immemorial cycle should find a dark and disastrous close.
Ah, strange was that gulf-forgotten star—how stranger than any dreams of dreamers in the spheres of to-day, or than any vision that hath soared upon visionaries, in their retrospection of the sideral past! There, through cycles of a history whose piled and bronze-writ records were hopeless of tabulation, the dead had come to outnumber infinitely the living. And built of a stone that was indestructible save in the furnace of suns, their cities rose beside those of the living like the prodigious metropoli of Titans, with walls that overgloom the vicinal villages. And over all was the black funereal vault of the cryptic heavens—a dome of infinite shadows, where the dismal sun, suspended like a sole, enormous lamp, failed to illumine, and drawing back its fires from the face of the irresolvable ether, threw a baffled and despairing beam on the vague remote horizons, and shrouded vistas illimitable of the visionary land.
We were a sombre, secret, many-sorrowed people—we who dwelt beneath that sky of eternal twilight, pierced by the towering tombs and obelisks of the past. In our blood was the chill of the ancient night of time; and our pulses flagged with a creeping prescience of the lentor of Lethe. Over our courts and fields, like invisible sluggish vampires born of mausoleums, rose and hovered the black hours, with wings that distilled a malefic languor made from the shadowy woe and despair of perished cycles. The very skies were fraught with oppression, and we breathed beneath them as in a sepulcher, forever sealed with all its stagnancies of corruption and slow decay, and darkness impenetrable save to the fretting worm.
Vaguely we lived, and loved as in dreams—the dim and mystic dreams that hover upon the verge of fathomless sleep. We felt for our women, with their pale and spectral beauty, the same desire that the dead may feel for the phantom lilies of Hadean meads. Our days were spent in roaming through the ruins of lone and immemorial cities, whose palaces of fretted copper, and streets that ran between lines of carven golden obelisks, lay dim and ghastly with the dead light, or were drowned forever in seas of stagnant shadow; cities whose vast and iron-builded fanes preserved their gloom of primordial mystery and awe, from which the simulacra of century-forgotten gods looked forth with unalterable eyes to the hopeless heavens, and saw the ulterior night, the ultimate oblivion. Languidly we kept our gardens, whose grey lilies concealed a necromantic perfume, that had power to evoke for us the dead and spectral dreams of the past. Or, wandering through ashen fields of perennial autumn, we sought the rare and mystic immorteles, with sombre leaves and pallid petals, that bloomed beneath willows of wan and veil-like foliage: or wept with a sweet and nepenthe-laden dew by the flowing silence of Acherontic waters. And one by one we died and were lost in the dust of accumulated time. We knew the years as a passing of shadows, and death itself as the yielding of twilight unto night.