
S’ils se nourrissent de sources diverses pour élaborer leurs travaux, les scénaristes puisent aussi dans une histoire qu’ils connaissent plus que toute autre : la leur. Passionnés par l’actualité ou la fiction sous toutes ses formes, les auteurs, par pragmatisme, sentimentalité ou pure volonté, peuvent recourir à un passé personnel ou familial qu’ils cherchent à faire revivre par le truchement de leur plume. Et lorsque cette histoire est épique, forte, glorieuse et inédite, le résultat n’en est que plus beau et flamboyant. C’est le cas dans L’arme absolue, 8ème tome de la série Lefranc où le scénariste Jacques Martin s’inspire de l’épopée de son père, pilote d’avion dans les années 1920.
Par Mathieu Depit
Tout commence à Paris en 1928, lorsque le héros de guerre Pierre Lorrain est chargé par un mystérieux commanditaire d’une dangereuse mission : aller récupérer en Autriche un étrange personnage et le ramener en France. Accompagné de la jolie Yvonne et persuadé par la somme qui lui est promise pour cette opération, l’aviateur accepte. Au retour, cependant, son avion s’écrase dans la campagne alsacienne ; Lorrain et son équipage sont déclarés morts. Cinquante ans plus tard, Michel Lorrain, orphelin de Pierre depuis son jeune âge, reçoit une lettre de son père, estampillée à Obernai, en Alsace. Il charge le fameux reporter Guy Lefranc d’aller enquêter, à la recherche de l’expéditeur de cette intrigante missive.

Arrivé sur place, Lefranc se heurte à des obstacles inattendus : les pistes qu’il suit se révèlent pleines de dangers, ses interlocuteurs semblent avoir peur. Après avoir reçu des menaces et échappé miraculeusement à un attentat, le journaliste va se rendre compte que l’affaire dépasse largement le cadre privé de la famille Lorrain. Et si le mystère de la disparition de l’aviateur, vieille de plus d’un demi-siècle, était lié à un enjeu international des plus inquiétants ? Dans les bucoliques décors de l’automne alsacien, Lefranc devra rester sur ses gardes et bénéficier d’une aide inattendue pour résoudre l’épineuse énigme.
Quand le passé éclaire le présent
C’est donc en Alsace, sur les terres de sa première aventure, que Lefranc est entrainé dans cette enquête inédite, où il doit faire la lumière sur une disparition vieille de cinquante ans. S’inspirant des héros oubliés de la première guerre mondiale, le scénariste Jacques Martin, passionné d’aviation et lui-même fils d’aviateur, élabore une histoire pouvant se lire selon plusieurs grilles. D’un côté, le lecteur suit la quête personnelle de Michel Lorrain, qui a chargé Lefranc de savoir si son père, qu’il croyait disparu, est toujours en vie ; de l’autre, les recherches du journaliste vont aller bien au-delà de cette histoire familiale pour remonter – comme souvent dans la série – jusqu’à un complot qui va menacer l’humanité toute entière.

L’arme absolue est ainsi construite comme tous les scénarios classiques de Lefranc : d’un évènement presque isolé du reste de l’actualité – un fils qui reçoit une lettre personnelle – le personnage va découvrir une menace et de gros enjeux internationaux représentant un danger pour la planète, ici, une organisation séculaire et historique travaillant sur une arme terrible. Utilisant force dialogues et récitatifs, sur un rythme parfois lent mais sans négliger l’action, Martin développe une histoire où le présent est expliqué par le passé qu’il essaie, parfois avec peine, de comprendre et analyser. Il n’oublie pas, pour ce faire, les poncifs de la série – les différentes voitures utilisées, une certaine noblesse des personnages et l’antagoniste obligatoire de Lefranc – ainsi que les grosses ficelles du scénariste professionnel qu’il est, et notamment les énormes coups de chance du personnage principal. De quoi créer une BD classique de chez classique, digne de cette série culte.

La nostalgie d’un paysage
C’est Gilles Chaillet qui se charge du dessin de L’arme absolue. Le parisien, repreneur des visuels de la série depuis le tome 5 déploie ici tout son talent pour délivrer de la formidable ouvrage. Son trait classique, précis, sans fioriture ou hachure superficielle est tout à fait pertinent, adapté à l’histoire et au « style Martin », à l’image de la formidable couverture montrant l’avion de Pierre Lorrain, de face, se posant sur le cimetière enneigé d’un petit village des Alpes autrichiennes. Mais là où tout le talent de Chaillet se ressent, c’est lorsqu’il illustre le poétique paysage alsacien où Lefranc, cinquante ans après Lorrain, va poser ses valises le temps de résoudre l’énigme de la disparition de l’aviateur. Illustrant à merveille la ville d’Obernai, la campagne environnante ainsi que les ruines d’anciens châteaux, celui qui s’est aussi rendu célèbre en dessinant la série historique Vasco apporte une touche presque cinématographique au déjà très romanesque scénario de Martin. Mais là où l’aspect visuel de l’album prend un sens nostalgique et presque poétique, c’est au niveau des couleurs. Parfaitement réalisées par Chantal Defachelle, celles-ci, brunes, rousses, épurées tout en étant flamboyantes, représentent tout à fait le climat automnal de petites villes et villages de l’Est de la France, où Lefranc va déambuler tout au long des 48 pages de l’album. La mise en couleurs absolument réussie de cette bande dessinée classique apporte au lecteur un climat, une ambiance résolument nostalgique ainsi que l’assurance d’une lecture réconfortante que les albums du 9ème art traditionnel savent apporter.

L’arme absolue, 8ème opus des aventures du journaliste Lefranc, montre, encore une fois le talent et la virtuosité de ses auteurs. Jacques Martin, légende de la BD dite « patrimoine », auteur d’Alix et collaborateur d’Hergé, y déroule un scénario policier et d’aventures résolument classiques dont il puise l’origine dans son histoire familiale. Chaillet, disciple du grand homme, rejoint parfaitement le style, à la fois sobre et puissant de Martin, tandis que les couleurs de Defachelle illuminent l’ensemble. C’est bien ici la preuve que, comme en littérature, les BD des Maîtres ne finiront jamais de lasser les lecteurs.