Doc Savage L’homme aux mille têtes couverture James Bama

On trouve de tout dans les boîtes à livres. Des vieilleries surtout qui ne demandent qu’à reposer en paix. Mais parfois, aussi, des pépites. Cette rubrique vous propose de jeter un coup d’œil sur ces bouquins abandonnés et glanés au hasard de déambulations livresques.

Par Yves-Daniel Crouzet (retrouvez-le sur Facebook ! et toutes ses chroniques)

Quoi de neuf, doc ?

[Boîte à livres de Saint-Didier-enVelay]

Après Bob Morane il y a quelques semaines, me voici donc avec Doc Savage, « L’homme de bronze », un autre des six compagnons de l’aventure des éditions Pocket Marabout dans ces lointaines années 60 et 70. Pour mémoire, il y avait aussi Kim Carnot l’agent secret, Dylan Stark le cow-boy (les débuts de Pierre Pelot, immense écrivain !), Nick Jordan, un autre agent secret, et Jo Gaillard le capitaine de vaisseau marchand (adapté à la télévision par Christian-Jaque et Bernard Borderie, avec Bernard Fresson en marin bougon). J’avoue avoir moins fréquenté ces vénérables héros car leurs aventures ne flirtaient pas, comme celles de Bob et de Doc, avec le fantastique et la science-fiction. Dans le cadre de cette rubrique, il faudra quand même un jour que je m’y essaie.

Doc Savage L’homme aux mille têtes pulp
Doc Savage, L’homme aux mille têtes, extrait de la page 11.

Doc Savage donc. Quel formidable personnage ! Sans doute un des tout premiers super-héros pulp (avec The Shadow et Tarzan) de la culture populaire moderne. Un géant doté d’un physique herculéen et d’une force à l’avenant. Un savant hors pair dans tous les domaines. Un inventeur de génie et un intrépide justicier volant au secours de la veuve et de l’orphelin (en fait, surtout de belles jeunes femmes). Bien avant ce parvenu de Superman, il avait déjà sa Forteresse de la solitude où il allait se réfugier pour méditer et inventer des gadgets délirants. Mais ce qui fait surtout l’intérêt de « Doc » qui, sinon, ne serait qu’un demi-dieu sans saveur, c’est l’équipe qu’il a constituée autour de lui : cinq compagnons aux qualités et aux capacités complémentaires. Les voici : Monk, l’homme singe, génie de la chimie et son inséparable frère ennemi Ham, le Dandy, avocat muni d’une canne-épée ; Renny, le géant, ingénieur au visage lugubre qui n’aime rien tant que de fracasser les portes à coups de poing ; Long Tom, le souffreteux, expert en électricité et Johnny (William Harper Littlejohn), géologue et archéologue de renom, qui emploie un vocabulaire alambiqué. Tous des experts dans leurs spécialités. Tous des combattants aguerris. Ils épaulent Doc Savage dans ses aventures (comme s’il en avait besoin !) et, surtout, le mettent dans le pétrin en tombant régulièrement dans les pièges tendus par leurs ennemis. Ce sont eux, leurs disputes et leurs interactions, qui font l’intérêt de la série.

Doc Savage L’homme aux mille têtes, critique
Doc Savage, L’homme aux mille têtes, extrait de la page 110.

Le personnage et ses acolytes, conçus dans les années 30, nous promènent dans un monde mystérieux et rétrofuturiste où la science était encore parée (je sais, c’est contradictoire) d’une aura de magie. Un monde où les inventions les plus folles sont possibles. Où les civilisations disparues existent. Où l’intérieur de la Terre recèle des monstres préhistoriques. Nous sommes dans l’univers des Pulp magazines, et ça tombe bien car Doc Savage a eu droit à son propre titre aux côtés de Weird Tales, Amazing Stories, Black Mask, Spicy Adventure Stories et bien d’autres tout aussi exotiques. Si vous voulez vous faire une idée de l’ambiance de ces récits, je vous invite à revoir (oui je sais, ça risque de vous demander un gros effort !) Capitaine Sky et le Monde de demain de Kerry Conran avec Jude Law, Gwyneth Paltrow et Angelina Jolie, sorti en 2004.
Comme un autre géant de la culture pulp, le Conan de Robert E. Howard, le personnage a connu un regain d’intérêt dans les années 60 grâce aux éblouissantes, merveilleuses, incroyables, couvertures de Jim Bama. Il a été adapté plusieurs fois en comics dès les années 40, puis par Marvel (allez jeter un œil sur les récentes et superbes intégrales Marvel des éditions Neofelis. Un beau cadeau pour la fin d’année !), par DC et Dark Horse pour ne citer que les éditeurs plus connus. Même le cinéma s’en est emparé en 1975, pour l’effroyable Doc Savage arrive avec Ron Eli (le Tarzan du feuilleton télévisé des années 60). Un Doc Savage qui, dans sa version française… zozotait ! Comment la société de doublage a-t-elle pu employer un type avec un trouble de la prononciation pour incarner cette figure emblématique et hyper sérieuse de la culture pulp (Doc Savage ne se distingue pas particulièrement par son sens de l’humour ! Il laisse ça à Monk et Ham.) ? On imagine ce que serait devenue la saga Star Wars avec un Dark Vador bègue !

Doc Savage L’homme aux mille têtes, extrait
Doc Savage, L’homme aux mille têtes, extrait de la page 138.

Bon et alors, qu’est-ce que vaut un Doc Savage aujourd’hui et, plus spécifiquement, L’homme aux mille têtes ? Eh bien, je ne vais pas vous mentir : il ne s’agit pas d’un chef d’œuvre. C’est toujours plus ou moins les mêmes ressorts dramatiques qui sont utilisés par Kenneth Robeson (en réalité Lester Dent et le collectif d’auteurs qui travaillaient sur le personnage) : un appel au secours, une belle jeune femme en détresse, un mystère qui fleure bon le surnaturel, une flopée de méchants caricaturaux, des rebondissements, des combats sur terre et dans le ciel, une cité perdue maléfique et, enfin, la résolution de l’énigme qui nous révèle les dessous (toujours très prosaïques et donc décevants) du mystère.
Qu’importe ! Doc Savage vaut mieux que la somme de ses aventures (près de 200 !) c’est une atmosphère, un concept. Le meilleur, sans doute, je n’ai pas peur de le dire, jamais imaginé pour une équipe de super-héros. Alors, si au détour d’un vide-grenier, dans une boîte à livres ou chez un bouquiniste, vous trouvez un exemplaire des aventures de l’homme de bronze, laissez-vous tenter. Délectez-vous de la magnifique couverture de Jim Bama, retrouvez votre âme d’enfant, et plongez-vous dans un monde suranné de mystères, d’aventures, d’exotisme et de savants fous ! Vous serez peut-être déçu, mais je suis certain que vous sortirez quand même de votre lecture avec un sourire aux lèvres et un doux parfum de nostalgie au cœur.

PS : les plus curieux d’entre vous liront avec amusement La jungle nue de Philip José Farmer (l’un des auteurs les plus intéressants et iconoclastes de la SF des années 50 à 70) qui nous propose la lutte fratricide et incestueuse entre Doc Savage et Tarzan, ces deux géants de la littérature pulp. Pour lecteurs avertis uniquement !

Doc Savage, L’homme aux mille têtes, Kenneth Robeson (1933), Pocket Marabout (1967).

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