La Maison Russie John Le Carré critique

On trouve de tout dans les boîtes à livres. Des vieilleries surtout qui ne demandent qu’à reposer en paix. Mais parfois, aussi, des pépites. Cette rubrique vous propose de jeter un coup d’œil sur ces bouquins abandonnés et glanés au hasard de déambulations livresques.

Par Yves-Daniel Crouzet (retrouvez-le sur Facebook ! et toutes ses chroniques)

L’amour pas la guerre

[Boîte à livres de Boulogne Billancourt (92)]

« Le monde change. Les espions aussi. À l’ère de la transparence, l’amour vient troubler le nouveau jeu Est-Ouest. », voici ce qu’annonce la quatrième de couverture. Pitch parfait.
Car La maison Russie est un roman d’espionnage (pouvait-on s’attendre à autre chose de John Le Carré ?) se passant à l’époque de la Perestroïka et de la Glasnost. Une époque charnière (entre 1985 et 1991) où le rideau de fer, sous l’influence de Mikhaïl Gorbatchev, s’entrouvrait et où on pouvait espérer que l’Est et l’Ouest, à défaut de se tomber dans les bras, se serreraient au moins la main et rangeraient le couteau, le poison, le revolver ou la bombe atomique qu’ils cachaient auparavant derrière leur dos.
Je crois me souvenir d’une interview de John le Carré qui s’interrogeait sur les répercussions de ce réchauffement politique sur son métier d’écrivain. Plus d’espionnage donc plus de matière première. Damned : plus d’histoires ! Qu’allait-il devenir, lui et ses confrères dont c’était le fonds de commerce s’il n’y avait plus d’agents secrets, d’infiltrations, de retournements, de déstabilisations, d’assassinats, de vols de secrets défense ? Le naïf ! Le mur de Berlin est tombé, la Guerre Froide a pris fin, mais la collecte d’informations militaires, technologiques ou commerciales n’a pas disparu pour autant.

La Maison Russie John Le Carré avis
La Maison Russie, p.98.

La Maison Russie raconte comment de petits carnets remis par une jeune femme à un éditeur britannique lors d’un salon du livre à Moscou vont mettre en grand émoi les services secrets anglais et leurs maîtres américains. Ces carnets sont-ils authentiques ou s’agit-il d’un piège tendu par les communistes ? Pour le savoir ils vont envoyer en URSS le désinvolte et badin Bartholomew « Barley » Scott Blair, un éditeur amateur de jazz, porté sur la boisson et sur les femmes, à qui étaient initialement destinés ces carnets. À Moscou il rencontre la belle Ekaterina Borissovna « Katia » Orlova, dont il tombera irrésistiblement (et un peu rapidement à mon goût) amoureux.
Le récit est raconté par Palfrey, un officier du renseignement anglais. Un procédé bancal car Palfrey endosse un peu trop souvent le point de vue du narrateur omniscient, mais qui permet au lecteur de suivre l’histoire du côté des services secrets occidentaux et de celui de Barley.
La maison Russie n’est pas un roman haletant où les rebondissements et les cliffhangers se multiplient. C’est un bouquin qui prend son temps, au risque d’être parfois ennuyeux. Je dois vous avouer que j’ai failli le lâcher autour de la page 100 (en général, c’est ma limite : si un auteur n’a pas réussi à me convaincre à ce stade, c’est qu’il n’a pas bien fait son travail.) Cependant, après avoir jeté un coup d’œil sur la fin (oui, je sais, ça ne se fait pas !), intrigué, j’ai décidé de poursuivre ma lecture. J’ai plutôt bien fait.
Le début, qui raconte comment les carnets sont tombés entre les mains des services secrets britanniques et les interrogations et inquiétudes qu’ils suscitent, est long. Il faut attendre la page 59 pour qu’apparaisse Barley et la page 132 pour qu’il prenne contact avec Katia. C’est à ce moment que le roman devient véritablement intéressant, car on laisse l’univers des espions pour entrer dans le monde des hommes et des sentiments. (Que voulez-vous, je suis un incurable romantique !) Le roman jusqu’alors très convenu et, pour tout dire, assez chiant, bascule alors dans… l’histoire d’amour.

La Maison Russie John Le Carré critique
La Maison Russie, p. 326.

John le Carré – et, là, j’enfonce des portes ouvertes, je vous prie de m’en excusez –, est bien plus qu’un simple écrivain de romans d’espionnage. Il sait écrire et comme il a lui-même fait partie du MI5, les services secrets britanniques, il nous plonge dans les arcanes du monde du renseignement. Contrairement à un Dan Brown qui ne s’embarrasse d’aucun effet littéraire (Cf. la chronique consacrée à Origine de cet auteur), le Carré aime à décrire les lieux et les ambiances. C’est le cas de l’île « secrète » au large de la Nouvelle Angleterre où Barley est soumis à de longs interrogatoires de la part de la CIA, et de Moscou et Léningrad où notre « apprenti » espion se rend. La précision de ses descriptions contribue grandement à notre immersion. Ses réflexions politiques et philosophiques apportent une réelle profondeur au récit. Ses personnages ne sont pas laissés de côté non plus (contrairement à un Dan Brown, encore). Qu’ils soient principaux ou secondaires, on apprend à connaître leurs motivations, leurs faiblesses, leurs doutes, leurs espoirs… et ils sont donc parfaitement crédibles.

La Maison Russie John Le Carré extrait
La Maison Russie, p. 342.

Barley, dont on suit pourtant les aventures, est le plus énigmatique de tous et, bien sûr, le plus attachant. Il traverse les évènements avec humour et détachement, poussé sans doute, dans un premier temps, par la recherche d’une vérité intérieure, puis par son amour pour Katia. Un amour qui le conduira à trahir son pays lorsqu’il découvrira que celle-ci est menacée. Pour la sauver, il se jouera alors des services secrets occidentaux et soviétiques, en bon joueur d’échecs qu’il est. Malin et insaisissable bonhomme ! L’amour plus fort que la haine, on a tous envie d’y croire, non ?
Dix ouvrages de John le Carré ont fait l’objet d’une adaptation au cinéma et une poignée d’autres à la télévision. Impressionnant ! La Maison Russie a, pour sa part, été adaptée au cinéma en 1990 par Fred Schepisi avec Sean Connery et Michelle Pfeiffer dans les rôles principaux. Un choix surprenant de prendre l’ancien agent 007 pour incarner le frivole et idéaliste Barley. Quant à Michelle Pfeiffer, ce n’est pas sous ses traits, un peu trop lisses et glamoureux, que j’imaginais la belle Katia. Le film n’a, semble-t-il, pas laissé un souvenir impérissable lors de sa sortie. Mais qui sait, peut-être serais-je agréablement surpris lors d’une prochaine séance de rattrapage ?

couverture de La maison Russie, roman de John Le Carré Robert Laffont
La Maison Russie, roman de John le Carré (1989), éditions Robert Laffont (1989).

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