
« The sick man and the fireman » (« Le malade et le pompier ») est un texte en prose de Robert Louis Stevenson, quatrième de son recueil de Fables, écrit entre 1874 et 1894. Le recueil est publié de façon posthume entre août et septembre 1895 dans le Longman’s Magazine. Ces fables ont notamment été traduites par Jorge Luis Borges.
« Le malade et le pompier » est une fable selon les critères réinventés par Stevenson : celui-ci joue avec le modèle de la fable traditionnelle, ses codes, et les attentes du lecteur.
J’en propose ci-dessous une traduction personnelle, suivie de brèves remarques et du texte anglais.
IV. Le malade et le pompier.
Il était une fois un homme malade dans une maison en feu, chez qui se présenta un pompier.
“Ne me sauvez pas, dit le malade. Sauvez ceux qui sont forts.
– Auriez-vous la bonté de m’expliquer pourquoi ? s’enquit le pompier, car il était des plus civils.
– Rien ne saurait être plus juste, fit le malade. Les forts se doivent d’être favorisés en toutes circonstances, parce qu’ils sont plus utiles au monde. »
Le pompier médita un moment, car il était quelque peu philosophe.
“Accordé, déclara-t-il finalement, comme une partie du toit s’effondrait dans la pièce. Toutefois, pour les besoins de la discussion, à quoi exactement, selon vous, les forts sont-ils utiles ?
– Rien de plus simple, répliqua le malade, la plus grande utilité des forts est de venir en aide aux faibles.”
De nouveau le pompier se mit à réfléchir, car il n’y avait nulle trace de précipitation chez cette excellente créature.
“Je pourrais vous pardonner d’être malade, dit-il enfin, tandis que s’écroulait un pan de mur, mais je ne supporte pas que vous soyez bête à ce point.”
Sur ce, il souleva sa hache de pompier, car il avait un sens de la justice remarquable, et il fendit le malade en deux sur son lit.

Pour lire la fable suivante du recueil : V. Le diable et l’aubergiste.
Brève histoire des pompiers anglais
Avec le personnage du pompier, Stevenson fait entrer la fable dans la modernité : pas d’anthropomorphisme, ici, ni de catégories sociales (croquant, meunier, prince…) qui renvoient à un merveilleux plus ou moins médiéval, ou du moins d’Ancien Régime. Cela prête à une petite histoire des pompiers anglais : durant le XIXème siècle le Royaume-Uni voit se développer de plus en plus des brigades de pompiers, mais celles-ci existent dès le XVIIème siècle. On en compte une demi-douzaine à Londres dès cette époque.
Elles sont alors privées, formées et financées par des compagnies d’assurance. Si leur fonction première est de protéger les immeubles assurés, qui portent une marque jusqu’au XIXème siècle, les différents acteurs font preuve de pragmatisme et les pompiers interviennent sur tous les incendies : un feu s’étend sans discrimination, d’un immeuble sans assurance à un assuré, et les compagnies d’assurance veulent soigner leur image !
À Londres en particulier, à partir du XVIIIème siècle, les pompiers les plus rapides sont même récompensés pour leur empressement. La première brigade arrivée sur les lieux d’un incendie reçoit ainsi une prime de 30 shillings !
Le principal problème demeure alors l’accès à l’eau : si la Tamise est basse, les plus rapides des pompiers londoniens ne peuvent tout de même pas faire grand-chose ! Le manque d’eau est donc parfois cause de disputes entre brigades.

Il faut dire que les pompiers ont du caractère, comme de juste, et qu’il n’est pas rare qu’ils boivent de la bière au travail… Un peu d’ivresse endort la peur, allège les jambes, mais peut rendre aussi querelleur. Les brigades concurrentes en viennent parfois aux mains, et leurs disputes nuisent aux interventions, alors même qu’elles doivent s’entraider.
Ces divisions sont atténuées au fil du temps par la tendances des compagnies d’assurance à passer des accords entre elles, voire à former des coopératives. Elles cherchent par ailleurs à faire des économies, ce qui les pousse à fusionner les brigades de pompiers : cela aboutit en 1833 à la création de la London Fire Engine Establishment (LFEE).
L’incendie des Chambres du Parlement en 1834 est d’ailleurs l’occasion pour les assureurs, dont les pompiers ont affronté le feu, de rappeler au gouvernement que les bâtiments du Parlement n’étaient pas assurés, et qu’en théorie les Chambres auraient pu brûler sans intervention de leur part.
Le grand incendie de Tooley Street en 1861 (deux semaines de feu, deux millions de livres de dégâts) suscite finalement une réaction de l’état anglais, qui fonde la Metropolitan Fire Brigade en 1866, la première brigade publique… londonienne.
Car, en dehors de Londres, les communes rechignent encore un temps à financer des brigades municipales et se reposent encore sur les compagnies d’assurance, ce qui mène parfois à quelques frictions, les assureurs menaçant de ne pas protéger les bâtiments sans assurance pour obliger les municipalités à investir. Ce n’est qu’en 1929 que la dernière brigade privée est dissoute.
La raison du plus fort : Stevenson et Herbert Spencer
Le lecteur des Fables (1668) de La Fontaine, lisant cette fable de Stevenson, peut songer aussitôt à la morale du Loup et l’Agneau : « La raison du plus fort est toujours la meilleure ». Mais l’agneau, aux yeux du lecteur, paraît la proie naturelle du loup : la morale paraît sinistre, de ce point de vue, mais inéluctable.
Stevenson, quant à lui, prend le lecteur de court : le pompier ne se contente pas d’abandonner le malade, il l’exécute !
C’est qu’il est confronté à un paradoxe : il faut bien qu’il tranche, ce que Stevenson rend de façon très littérale. On peut sans doute y voir une allusion au nœud gordien, qui représente un problème sans solution apparente. La légende veut qu’Alexandre le Grand ait tranché le nœud en question d’un coup d’épée : solution radicale !
L’humour noir est d’autant plus perceptible que la situation est décalée : le malade en danger et le pompier se permettent de philosopher en pleine situation d’urgence, alors que les murs s’écroulent alentour. Voici donc que le dialogue platonicien s’invite comiquement dans la fable, toujours selon l’esthétique du mélange que privilégie Stevenson.
Dans le contexte de la fin du XIXème siècle, le sujet de la conversation, la raison d’être du plus fort, fait écho aux débats autour du darwinisme, et en particulier du « darwinisme social » ou spencérisme, tel que théorisé par le sociologue Herbert Spencer, alors au sommet de son influence. Spencer, avec son ouvrage Principles of Biology (1864), popularise l’idée d’une « survie du plus apte », l’expression anglaise « survival of the fittest » entretenant une ambiguïté, « fitness » renvoyant entre autres à la condition physique. Selon Spencer, la société était vouée à évoluer d’une forme « basse » à une forme plus élevée. Sa philosophie serait en fait utilitariste : pour maximiser le bien-être collectif, il faut se montrer altruiste et éviter de nuire à son prochain. Le malade de la fable semble reprendre à son compte cette idée, qui valorise la force en tant qu’elle permet une amélioration de la société.

L’intérêt de Stevenson pour Spencer n’est pas douteux. Il l’inclut parmi les auteurs et les œuvres de son texte « Books Which Influenced Me » [publié dans British Weekly en 1887], non sans certaines nuances : « Il n’est pas de rabbin plus persuasif, et peu de meilleurs. Quelle part de sa vaste structure endurera le passage du Temps, quelle en est la part d’argile et la part de cuivre, elle paraît trop étrange pour s’en enquérir. Mais ses mots, s’ils sont secs, sont toujours énergiques et honnêtes ; dans ses pages persiste un esprit de joie hautement abstraite, dépouillé, comme un symbole algébrique, mais pourtant plein de gaieté ; et le lecteur y trouvera un caput mortuum [résidu] de piété, contenant peu en effet de ses charmes, mais comprenant presque tout l’essentiel ; et ces deux qualités font de lui un écrivain salutaire, fortifiant par sa vigueur intellectuelle. Je serais moins qu’un chien si j’oubliais de rendre grâce à Herbert Spencer. »
Pour ce qui est du pompier, songeons à Nietzsche. 1895, le philosophe écrit dans son Antéchrist : « Les faibles et les ratés doivent périr : c’est le premier principe de notre charité. Et on devrait les aider en cela. » le pompier de Stevenson paraît incarner une interprétation tout à fait littérale de Nietzsche (Stevenson n’a pas pu lire bien sûr Antéchrist, mais le gros de l’œuvre du philosophe allemand date d’avant 1880). Le pompier peut être interprété comme une caricature des propos nietzschiens. La « justice » du pompier semble l’emporter sur l' »idéalisme » du malade, mais la maison s’effondre sans que le pompier ait rempli sa fonction première et nous rappelle que la situation est absurde.
Le malade et le pompier donc pourraient représenter deux tendances, deux pulsions de la nature humaine (il y a plusieurs « pairs » dans les fables de Stevenson) : L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de mister Hyde (1886) n’est pas loin !

IV. THE SICK MAN AND THE FIREMAN.
There was once a sick man in a burning house, to whom there entered a fireman.
“Do not save me,” said the sick man. “Save those who are strong.”
“Will you kindly tell me why?” inquired the fireman, for he was a civil fellow.
“Nothing could possibly be fairer,” said the sick man. “The strong should be preferred in all cases, because they are of more service in the world.”
The fireman pondered a while, for he was a man of some philosophy. “Granted,” said he at last, as a part of the roof fell in; “but for the sake of conversation, what would you lay down as the proper service of the strong?”
“Nothing can possibly be easier,” returned the sick man; “the proper service of the strong is to help the weak.”
Again the fireman reflected, for there was nothing hasty about this excellent creature. “I could forgive you being sick,” he said at last, as a portion of the wall fell out, “but I cannot bear your being such a fool.” And with that he heaved up his fireman’s axe, for he was eminently just, and clove the sick man to the bed.
Sources :
Paul J Sillitoe, « Did Insurance Fire Brigades let uninsured buildings burn?« , 2022
Robert Louis Stevenson, « Books Which Influenced Me » [British Weekly, 1887]