poème mer Mary Oliver

« Breakage » (« Brisure ») est un poème de Mary Oliver publié dans le numéro d’août 2003 de la prestigieuse revue Poetry, fondée autrefois par Harriet Monroe, et dont en 2003 le nouveau rédacteur en chef était le poète Christian Wiman, qui privilégiait des formes poétiques contraignantes. Mary Oliver alors était déjà lauréate pour sa poésie du prix Pulitzer (1984) et du National Book Award (1992). Influencée par Walt Whitman et Henry David Thoreau, sa poésie s’inspire de la nature et de l’émerveillement qu’elle suscite, des paysages de son Ohio natal ou de la Nouvelle-Angleterre où elle réside par la suite. Son goût pour la solitude et le monologue intérieur lui a par ailleurs valu d’être comparée à Emily Dickinson.
Je propose ci-dessous une traduction du poème, suivie de quelques notes et d’une partie du texte anglais (États-Unis).

Brisure

Je descends sur le rivage.
Comme tout brille, dans la lumière du matin !
La couronne du buccin,
le placard fracassé de la palourde,
les moules bleues, ouvertes,
les escargots de mer, d’un rose pâle et balafré de balanes —
absolument rien qui soit intact ou clos, mais en morceaux, fendu,
lâché par les mouettes sur les rochers gris et toute humidité disparue.
C’est comme une école
de petits mots,
des milliers de mots.
D’abord tu te représentes ce que ce que chacun signifie en soi,
l’anomie, le bigorneau, le pétoncle
     empli de clair de lune.

Puis tu commences, peu à peu, à lire toute l’histoire.

Notes et commentaire :

Dans son poème, Mary Oliver évoque lyriquement le bord de mer, plutôt que la mer elle-même, motif traditionnel : elle insiste en particulier sur les coquillages et leur variété, sujet plus inattendu (le lecteur français peut penser peut-être au « coquillage » de Francis Ponge dans son Parti pris des choses, en 1942). Elle utilise pour ce faire un lexique parfois imagé et en tout cas spécifique, qui ne semble pas avoir toujours qu’équivalent exact en langue française, selon que la langue vernaculaire ou le terme scientifique l’emporte. Ainsi Oliver paraît-elle nous inciter à l’émerveillement devant la diversité de la nature, mais aussi du langage qui la nomme, qui forme ici peu à peu le poème et, en quelque sorte, une petite histoire du bord de mer et des coquillages. Explorons donc…

poème coquillages
« Buccinum undatum » et son opercule, Atlas de Poche des Coquilles des Côtes de France (Manche, Océan, Méditerranée) Communes, Pittoresques ou Comestibles, 1913.

– whelk : terme anglais courant pour désigner le « buccinum undatum », soit le bulot ou buccin, mollusque gastéropode qu’on trouve fréquemment sur les plateaux de fruits de mer ; son opercule se finit par une espèce de pointe, qu’Oliver qualifie de « cusp », qui désigne notamment un bout pointu ;
– clam : nom vernaculaire qui correspond à la palourde ; le mot renvoie en fait à différents mollusques, dont la palourde grise commune ;
– mussel : équivalent de « moule », les deux mots étant communément employés pour désigner les Mytilida ;
– moon snail : littéralement « escargot de lune », qui désigne en particulier en anglais les Naticidae, des mollusques carnassiers et gastéropodes. Ils sont ainsi associés aux « escargots de mer » du français vernaculaire, qui correspond entre autres aux bulots et aux bigorneaux.

Tanea undulata, exemple de « moon snail », 2006 (source).

– barnacle : arthropode cirripède lié aux crabes et aux homards ; l’équivalent français le plus proche semble être « balane », appelé par les marins « petite bernique ». Ce crustacé s’accroche sur les coques des navires ou les baleines, et parfois sur les coquilles des escargots de mer.
– jingle : Oliver semble faire référence avec ce mot au « jingle shell », les Anomidae qui sont des mollusques. Le français n’a pas d’équivalent à priori, mais le mot anomie désigne un genre courant.

« Anomia ephippium », exemple d’anomie, 2006 (source).

– periwinkle : ce mot est utilisé pour désigner de nouveau, mais de façon générale, un petit gastéropode, le mot anglais « perinwinkle » étant un hyperonyme pouvant aussi bien renvoyer à « whelk » qu’à « moon snail », déjà mentionnés ; le mot « bigorneau » en français sert le plus souvent à désigner le « Bigorneau vrai », ou bigorneau commun, mais il englobe aussi les Littorines, qui correspond à l’anglais « perinwinkle » !
– scallop : il s’agit du nom vernaculaire anglais pour divers mollusques, les Pectinidae, que rend le mot vernaculaire français « pétoncle ».

« The Scallop », oeuvre de Maggi Hambling, plage d’Aldeburgh, 2003. Photographie d’Andrew Dunn (source).

On voit l’ambiguïté de certains de ces mots, la difficulté de les associer parfois à un seul animal. Oliver insiste également sur le fait que tout, ici, est cassé : ce sont les restes de coquilles qui témoignent de vies achevées, et du repas des mouettes. Il y a donc, au-delà de l’émerveillement, la tragédie du cycle de la nature dont ne sont visibles que des morceaux.

Breakage

I go down to the edge of the sea.
How everything shines in the morning light!
The cusp of the whelk,
the broken cupboard of the clam,
the opened, blue mussels,
moon snails, pale pink and barnacle scarred—

[pour lire la suite du poème sur le site de The Poetry Foundation]