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« The Present » (« Le présent », ou encore « Le cadeau ») est un poème de Michael Donaghy publié dans le recueil posthume Collected Poems, publié en 2009 aux éditions Picador. Fils d’immigrés irlandais installés à New York, Donaghy grandit dans le Bronx tumultueux des années 1960. Après des études à Chicago, il s’installe à Londres où il vit avec son mari et leur fils jusqu’à sa mort soudaine en 2004, due à une hémorragie cérébrale. Influencé notamment par Yeats, Donaghy est considéré comme un « poète métaphysique », mêlant des images étonnantes, voire paradoxales, qui sont censées s’adresser davantage à l’intellect qu’à la sensibilité, selon la perception courante des poètes métaphysiques anglais du XVIIème siècle. Dans »The present », Donaghy associe ainsi l’astronomie et l’amour, proposant en quelque sorte une variation autour du « carpe diem ».
Je propose ci-dessous deux traductions du poème, dont une rimée, suivie d’un bref commentaire et du texte anglais (États-Unis).

Le présent

Car le présent n’est là qu’une seule lune,
bien que chaque étang serein en rende une autre.

Mais le disque brillant qui luit dans le lagon noir,
perçu par l’astrophysicien ou l’amoureux,

date de plusieurs millisecondes. Même cette lumière
compte sept minutes de plus que sa source.

Et les étoiles que nous croyons voir lors des nuits sans lunes
sont éteintes depuis longtemps. Et, bien sûr,

ce moment même, tandis que tu lis ce vers,
s’achève littéralement en un rien de temps.

Oublie ici-et-maintenant. Nous n’avons pas de temps
mais cet engin de caprice et d’esprit.

Alors fais-moi ce présent : ta main dans la mienne,
et nous vivrons nos vies en son creux.

Le présent

Car le présent n’est qu’une lune,
que chaque étang rend à qui veut.

Mais le disque brillant dans la lagune,
saisi par l’astrophysicien ou l’amoureux,

a quelques millisecondes. Même cette clarté
a sept minutes de plus qu’à son commencement.

Et les étoiles dans l’obscurité
se sont éteintes autrefois. Aussi, évidemment,

cet instant même, où tu lis cet alexandrin,
s’est littéralement évanoui.

Oublie ici-et-maintenant. Le temps n’est rien,
mais cet instrument de licence et d’esprit.

Fais-moi ce présent : ta main dans ma main,
et nos vies se dérouleront ainsi.

Michael Donaghy poème traduit
Michael Donaghy, Collected Poems, 2009, éditions Picador.

Commentaire

Le découpage en distiques de « The Present » déguise peut-être un sonnet : le poème compte quatorze vers, et on peut discerner une « volta », une rupture, dans les six derniers vers (qui constitue ainsi une forme de sizain unifié), puisque à ce moment-là le locuteur s’adresse directement à un destinataire anonyme (« tu »), ce qui amène à une conclusion lyrique amoureuse. Les huit premiers vers (équivalent aux deux quatrains d’un sonnet, donc), étaient eux consacrés à des considérations descriptives, rappelant quelques vérités astronomiques. Toujours d’un point de vue formel, on relèvera le schéma de rimes : AB AB CD CD EF [E]F EF. La répartition des rimes va elle aussi dans le sens d’un regroupement possible entre quatrains et sizain. À noter toutefois la rime très approximative du vers 11 [E], « time » ne rimant pas avec « line » ou « mine », sinon par assonance (ma traduction rimée ne rend pas bien cela).
La vitesse de la lumière est une constante physique de l’univers : autant dire un sujet vertigineux ! Mais aussi, ancien : il semble que c’est Isaac Newton qui formule l’hypothèse que la lumière franchit la distance séparant le soleil de la terre en sept ou huit minutes (Opticks, 1704). La durée exacte est en fait de 8 minutes et 19 secondes… Entre la lune et la terre, cette durée se réduit à un petit peu plus d’une seconde.
Les chiffres de Donaghy sont donc à peu près exacts : l’enjeu bien sûr n’est pas tant l’exactitude scientifique que dans le constat de la relativité du temps, et l’illusion de la perception. L’amoureux, comme l’astrophysicien, demande la lune… ou plutôt, finalement, de « cueillir le jour », pour reprendre la formule du fameux carpe diem hérité des Odes d’Horace : « Pendant que nous parlons, le temps jaloux s’enfuit. Cueille le jour, et ne crois pas au lendemain. » [traduction de Leconte de Lisle, 1873]
Le poème aboutit donc à l’ambiguïté du mot « présent », qui désigne à la fois un moment et un cadeau, ambiguïté que le mot français restitue également.

le présent Michael Donaghy le cadeau the present traduction
Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte, 1884-1886, peinture de Georges Seurat.

The present

For the present there is just one moon,
though every level pond gives back another.

But the bright disc shining in the black lagoon,
perceived by astrophysicist and lover,

is milliseconds old. And even that light’s
seven minutes older than its source.

And the stars we think we see on moonless nights
are long extinguished. And, of course,

this very moment, as you read this line,
is literally gone before you know it.

Forget the here-and-now. We have no time
but this device of wantonness and wit.

Make me this present then: your hand in mine,
and we’ll live out our lives in it.