
On trouve de tout dans les boîtes à livres. Des vieilleries surtout qui ne demandent qu’à reposer en paix. Mais parfois, aussi, des pépites. Cette rubrique vous propose de jeter un coup d’œil sur ces bouquins abandonnés et glanés au hasard de déambulations livresques.
Par Yves-Daniel Crouzet (retrouvez-le sur Facebook ! et toutes ses chroniques)
À dormir debout
[Boîte à livres de Malakoff (92)]
Preston & Child écrivent leurs livres à distance. À plusieurs centaines de kilomètres l’un de l’autre, nous dit la présentation. Ils bossent par téléphone, fax (sérieux !?) et Internet. Ce sont-ils déjà seulement rencontrés ? Ont-ils bu un verre ensemble ? Partagé une pizza ? Je n’en sais rien et je m’en moque, comme vous sans doute. Ce serait pourtant intéressant de savoir comment on écrit un roman à quatre mains et quatre yeux. Qui fait quoi ? Qui se charge de l’intrigue ? Des éléments scientifiques ? « Tu prends quoi, Preston ? Le méchant comme d’habitude ? » « Ah non Child, j’en ai marre, c’est toujours moi ! Refile-moi plutôt l’héroïne. En plus, elle est super mignonne ! ». Je doute que ce soit ça, mais ce serait rigolo.
Ce dont je suis à peu près sûr, c’est que dans Cauchemar génétique c’est Douglas Preston qui s’est chargé d’écrire les séquences où les personnages traversent le désert à cheval puisque d’après Wikipédia, il a effectué de nombreux voyages et périples à dos d’équidés, et que c’est Lincoln Child qui s’est occupé de l’aspect technique et informatique puisqu’il a été analyste. Tous deux ont été éditeurs et semblent particulièrement apprécier le genre horreur. Ça se ressent dans Cauchemar génétique qui est ce qu’on peut appeler un techno-thriller d’aventures.
Les deux compères (ou pas !) sont méchamment productifs puisqu’ils ont commis une quarantaine de romans ensemble depuis 1995, sans parler des œuvres écrites en solo ou avec d’autres collaborateurs. Impressionnant, non ? On peut donc dire que ce sont des poids lourds de la littérature de gare, leurs bouquins n’étant pas à proprement parler des essais philosophiques. Bon, je m’arrête là car je sens poindre en moi une pointe de vilaine jalousie devant tant de succès !

Mais alors Cauchemar génétique est-ce que c’est bien ? Quand je commence une chronique par une aussi longue introduction, c’est que je n’ai pas grand-chose à en dire. Voilà, vous savez tout des coulisses ! C’est bien fait, c’est sûr. C’est flippant, c’est sûr. C’est ce qu’on appelle un page turner. Le lecteur ne s’ennuie pas. Aucun temps mort. Des rebondissements réguliers. Des cliffhangers. De l’action. Du suspense. Des personnages plutôt bien écrits. Les 574 pages se lisent sans difficultés. Évasion et divertissement garantis. Bon alors, quoi ? Ça veut dire que c’est bien, non ? Oui, c’est bien, mais… mais c’est convenu et pour tout dire sans surprise comme ces épisodes de séries TV qu’on regarde d’un œil distrait et sans déplaisir un dimanche après-midi pluvieux.

Cauchemar génétique nous raconte l’histoire de Guy Carson (un descendant du fameux Kit Carson que seuls les plus vieux d’entre nous peuvent connaître. J’invite les autres à aller jeter un œil sur vos meilleurs amis : Google ou ChatGPT), chargé de trouver le moyen d’intégrer un gène anti grippe dans le génome humain. Pour cela, il travaille sur un variant de la grippe, un virus si redoutable et si hautement contagieux, qu’il pourrait anéantir toute la race humaine. Bref, un virus exterminateur, un virus apocalypse. Brrrr ! Avec d’autres chercheurs, il fait ses recherches retranché dans un laboratoire hyper super sécurisé, enfoui sous terre au Nouveau-Mexique. Mais, surprise, tout ne va pas se passer comme prévu (ben, tiens !). Un accident va survenir. Les questions fusent alors, de plus en plus nombreuses. Pourquoi le prédécesseur de Carson est-il devenu fou ? Simple burn-out ou autre chose ? Que cherche vraiment Brent Scopes le génie qui dirige le laboratoire ? Et si Pur-Blood, le sang artificiel, précédente découverte du labo qui s’apprête à être commercialisé, n’était pas si pur que ça ? Et si c’était lui qui rendait fou ceux à qui il a été injecté ? Le Docteur Levine, ancien ami de Scope et, désormais, son principal adversaire, enquête avec l’appui d’un génie de l’informatique qui se fait appeler Le Mime. Beaucoup d’ingrédients pour un thriller technologique glaçant (et si ça arrivait ?!) qui vire au récit d’aventures avec fuite du héros et de sa jeune, belle et agaçante collaboratrice, dans le désert, poursuivis par le méchant de service. Comme souvent avec ce genre de livres, la fin est spectaculaire et un peu tirée par les cheveux. Mais qu’importe ! Tous les ingrédients du succès sont là. Best-seller assuré. Et c’est bien ce que je disais. C’est un peu trop parfait. Tout est soigneusement pesé et préparé. Le plat (ou le gâteau, choisissez) que nous servent Preston & Child est parfait, aux petits oignons, mais où est l’inventivité ? L’émotion ? Elles sont absentes. On referme le livre comme on l’a ouvert, sans être plus avancés. On sait déjà qu’on n’en gardera au mieux qu’un vague souvenir, que c’était plaisant, mais sans plus. Le conseillera-t-on à quelqu’un ? Oui, sans doute, si on nous interroge à ce sujet. « Un agréable moment de lecture. » pourra-t-on même dire. « De quoi ça parle ? » « Heu…, de virus et de sang contaminé. »

Bah, le livre fait le job, c’est-à-dire nous distraire et c’est déjà pas mal. Que demander de plus ? Qui suis-je pour faire la fine bouche, moi qui déteste les livres qui, sous prétexte de nous passer un message, nous ennuient ? Qui ne supporte pas les auteurs qui s’écoutent écrire ? Oui, c’est vrai. Mais il existe des livres qui savent faire les deux : divertir et donner à réfléchir. Ils ne sont pas si nombreux que ça. J’ai bien quelques noms en tête et, je suis sûr que, vous aussi, vous avez les vôtres. De quoi faire, ensemble, cette fameuse bibliothèque idéale. Ou, plus sûrement, s’écharper !

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