
« The citizen and the traveler » (« Le citoyen et le voyageur ») est un texte en prose, une fable de Robert Louis Stevenson, douzième de son recueil de Fables écrit entre 1874 et 1894, et publié de façon posthume entre août et septembre 1895 dans le Longman’s Magazine. Ces fables ont notamment été traduites par Jorge Luis Borges, qui admirait Stevenson.
« Le citoyen et le voyageur » est une fable selon les critères spécifiques de Stevenson, qui joue avec les codes de la fable traditionnelle et les attentes du lectorat . « Le citoyen et le voyageur » en particulier repose sur l’ironie, le sous-entendu et l’ellipse, esquissant peut-être une critique de l’esprit colonial…
J’en propose ci-dessous une traduction personnelle, suivie de brèves remarques et du texte anglais.
XII. Le citoyen et le voyageur.
« Regardez autour de vous, dit le citoyen. Voici le plus grand marché du monde.
– Oh, certainement pas, répondit le voyageur.
– Eh bien, peut-être pas le plus grand, fit le citoyen, mais le meilleur, en tout cas.
– Sur ce point, vous vous trompez tout à fait, répliqua le voyageur. Je peux vous relater, moi… »
Ils enterrèrent l’étranger à la tombée de la nuit.

Pour lire la fable précédente du recueil : « Le lecteur« .
Robert Louis Stevenson, voyageur
C’est une évidence que le thème du voyage a une place d’importance dans l’œuvre de Stevenson, dont les premiers textes ont des titres assez explicites : Voyage en canoë sur les rivières du Nord (An Inland Voyage, 1878), Voyage avec un âne dans les Cévennes (Travels with a Donkey in the Cévennes, 1879). Ce dernier a même abouti à ce qu’on nomme « chemin de Stevenson » un itinéraire de randonnée à travers les Cévennes !
Voyager en France est encore bien peu pour un Écossais. Stevenson va aussi découvrir les États-Unis, de New York à la Californie, pour l’amour de Fanny Osbourne, sa future épouse. Plus tard il se rend en Suisse, et surtout pour ses dernières années en Océanie, particulièrement dans les Îles Samoa.
Sur ce sujet, lisons ce qu’en dit la chercheuse Ann C. Colley : « Au cours de ces voyages il rencontra des batteurs de grève, des commerçants, des propriétaires de plantation, des insulaires, des esclaves, des chefs, des missionnaires, des officiers de marine et des administrateurs coloniaux, qui, tous, avec leur propre point de vue, l’introduisirent à la vie insulaire et le forcèrent à prendre conscience qu’il était sorti d’un cadre familier pour entrer sur des territoires pour lesquels il ne disposait d’aucune métaphore englobante ou facile. Ses observations tels qu’elles apparaissent dans les journaux de McClure is commentary appearing in McClure’s montrent sa prise de notes assidue et illustrent ses tentatives de faire sens de ce qu’il voyait. Quand il fut sur le point de combiner ces articles avec les notes de son journal pour constituer son étude semi-anthropologique de la région, Dans les mers du Sud [In the South Seas], il laissa derrière lui les archives d’une personne qui était dévouée à la tâche, et qui pourtant peinait à rapporter ses rencontres, à les restituer de façon aussi fidèles et complètes que possible. Après que Stenvenson eut construit sa maison, Vailima, près d’Apia, le port principal de l’île samoane d’Upolu, et qu’il fut devenu un résident, il continua d’étudier la culture du Pacifique. Il se retrouva aussi mêlé aux complexités de la politique coloniale — un développement naturel, puisqu’il vivait près d’Apia, qui avait la plus importante population de blancs et qui était non seulement l’emplacement de l’administration centrale de la London Missionary Society [Société missionnaire de Londres], le quartier général des agents au service des intérêts politiques étrangers, mais également celui des bureaux de trois puissances coloniales en concurrence : l’Allemagne, la Grande-Bretagne et les États-Unis.

Ces expériences, évidemment, ne pouvaient qu’avoir un effet sur la trajectoire de sa fiction. Il continua d’écrire abondamment, souvent d’une façon romantique, et avec affection, de l’Écosse, et d’en revisiter les highlands et lowlands dans son œuvre Catriona (David Balfour), Le Maître de Ballantrae, et Hermiston, le juge pendeur. Mais Stevenson se lança aussi dans ce qui est désormais connu comme ses Contes des Mers du Sud ou sa fiction du Pacifique. Dans ces textes il fit son sujet de la présence de l’homme blanc dans le Pacifique et représenta, aussi honnêtement qu’il en était capable, les confrontations entre colons et insulaires, et les frictions qui s’ensuivirent parmi les différents groupes qui peuplaient la grève. Ces textes, ainsi que son étude du passé difficile et tumultueux des Samoa (Les Pleurs de Laupepa, sous-titré En marge de l’histoire, huit années de troubles aux Samoa, 1892), montrent à quel point il fut instruit par ces réalités perturbantes. Par conséquent, comme beaucoup l’ont prouvé, Stevenson se détachait régulièrement des récits d’aventures pour garçons, glorifiés, et du mythe impérial répandu de Robinson Crusoé, pour écrire des ballades inspirées de légendes samoanes et composer des contes, des fables et de courts romans qui s’appuyaient sur ses expériences immédiates en tant que colonial. Il mettait à nu les contradictions, les ambiguïtés et les complications (aussi bien que l’humour) qui concernaient le chevauchement des cultures et le fait qu’un postulat s’imposait à l’autre. »
Dans la mesure où l’on ignore la date précise d’écriture de la fable « Le citoyen et le voyageur », il est difficile de l’interpréter dans le contexte spécifique des années samoanes. Stevenson se garde bien d’ailleurs de fournir des détails concrets qui pourraient situer la fable, que ce soit dans le temps ou l’espace, ou encore le sexe des personnages (l’anglais s’avérant plus neutre ici que le français) : on retrouve bien ici cette portée universelle attendue de la part d’une fable, même si la morale est implicite. On peut tout de même deviner, par la dimension comique de la chute portée par la dernière phrase, factuelle, où le narrateur ne fait entendre aucun reproche à l’égard des « citoyens », que Stevenson désapprouve le voyageur indélicat et hautain, qualifié finalement d’étranger, terme ici de rejet. On se doute de ce que Stevenson aurait dit du sur-tourisme…

XII. THE CITIZEN AND THE TRAVELLER.
« LOOK round you, » said the citizen. « This is the largest market in the world. »
« Oh, surely not, » said the traveller.
« Well, perhaps not the largest, » said the citizen, « but much the best. »
« You are certainly wrong there, » said the traveller. « I can tell you . . . »
They buried the stranger at the dusk.
Source : Ann C. Colley, Robert Louis Stevenson and the Colonial Imagination, 2004, Ashgate Publishing.