
On trouve de tout dans les boîtes à livres. Des vieilleries surtout qui ne demandent qu’à reposer en paix. Mais parfois, aussi, des pépites. Cette rubrique vous propose de jeter un coup d’œil sur ces bouquins abandonnés et glanés au hasard de déambulations livresques.
Par Yves-Daniel Crouzet (retrouvez-le sur Facebook ! et toutes ses chroniques)
Mystère au poil
[Boîte à livres de Paris (18ème arrondissement)]
Emmanuel Carrère a-t-il lu Richard Matheson ? C’est la question que je me suis posée en lisant son court roman La moustache. Je savais qu’un film en avait été tiré avec Vincent Lindon et Emmanuelle Devos. J’ai appris, en rédigeant cette chronique, que c’était Emmanuel Carrère lui-même qui l’avait réalisé en 2005. À l’époque, je ne m’étais pas déplacé pour le voir. « Encore un film français tourné dans une cuisine ! » avais-je songé. J’avais tort. La moustache – le roman – est un drame psychologique qui ne se déroule pas uniquement dans une cuisine. Ça se passe aussi dans une salle de bains, dans une chambre, dans un café, chez des amis, au bureau et, même, à l’autre bout du monde.
En voici le pitch : pour s’amuser et surprendre son épouse, un homme décide un matin de raser l’épaisse moustache qu’il arborait depuis plus de dix ans, sauf que personne ne s’en aperçoit. Ni sa femme, ni ses amis, ni ses collègues. Personne. Il se demande d’abord, si en voulant leur jouer un tour, il n’est pas devenu l’arroseur arrosé et s’ils ne se moquent pas de lui. Puis, il croit qu’il est en train de devenir fou. Puis, que ce sont les autres. Puis, qu’il est au centre d’une vaste conspiration visant à l’éliminer. Paranoïa ? Pas sûr.

Emmanuel Carrère nous plonge toujours plus profondément dans les tréfonds d’un esprit en pleine déroute. Nous nous posons les mêmes questions que son malheureux personnage, sans parvenir plus que lui à voir la lumière au fond du tunnel, à trouver la solution. Un personnage dont nous ne saurons d’ailleurs jamais le prénom. Comme par hasard !
Tout laisse à penser qu’il est fou, que tout se passe dans sa tête malade. Sauf que… non. Peu après la page 100, le récit bascule et nous entraîne dans une autre dimension. Celle de l’insolite, ce genre aujourd’hui désuet qui se situe à la frontière du réalisme et du fantastique dans lequel se sont brillamment illustrés des écrivains comme Roland Topor, Jacques Sternberg ou l’Américain Ambrose Bierce. Malin, l’auteur nous oblige à revenir quelques pages en arrière pour vérifier le contenu d’un dialogue et là… bang… nos certitudes explosent, nous entrons de plain-pied dans une contrée où plus rien n’est sûr, plus rien n’est acquis. Où tout s’effondre, se dissipe, s’évanouit.
C’est là, exactement à ce moment-là, que je me suis dit que Carrère avait lu Matheson. Car Richard Matheson – écrivain américain que je vénère, à qui l’on doit, notamment, Je suis une légende, L’homme qui rétrécit et, surtout, une foultitude de nouvelles bien meilleures encore –, était un maître de l’angoisse, de l’insolite et de l’épouvante. Un spécialiste du doute intérieur ; celui qui vous ronge et qui vous détruit. J’ai même identifié la nouvelle – l’une de mes préférées parmi tant d’autres chefs-d’œuvre –, qui, selon moi, pourrait avoir inspirée Emmanuel Carrère. Il s’agit d’Escamotage (1953), dans laquelle le héros voit son univers s’effacer progressivement autour de lui. Et c’est bien ce à quoi on assiste, édifié, dans La moustache. L’univers du personnage principal se désagrège, pan après pan, morceau après morceau. Il se déconstruit (le fait que Carrère ait choisi de faire de notre homme sans nom un architecte, ne doit, bien sûr, là encore, rien au hasard). Lui seul est conscient de cet effondrement. Les autres, non. Existent-ils d’ailleurs seulement ? Ici, on se rapproche d’un autre auteur grand spécialiste de la schizophrénie, Philip K. Dick, auquel (comme par hasard encore) Carrère a consacré un ouvrage, Je suis vivant et vous êtes morts : Philip K. Dick. Comme ce titre devient explicite et éclairant quand on songe à La moustache.
Disparu le voyage à Java, disparus les amis, disparu le père qui, pourtant, un peu plus tôt, avait laissé un message vocal sur le répondeur, disparu l’immeuble où habitaient les parents de notre infortuné héros. Mais ça ne s’arrête pas là ! En effet, que dire de ce planisphère sur lequel l’Espagne ne figure pas, « inexplicablement remplacée par une mer d’un bleu soutenu qui s’étendait des Pyrénées à Gibraltar » ?

Aucune tentative d’explication ou de rationalisation n’est avancée par Carrère. Nous naviguons dans ces limbes troubles où la réalité et l’étrange (le weird anglo-saxon) se côtoient. Quand le héros comprend qu’il ne peut pas lutter, que ce qui lui arrive dépasse l’entendement, il décide de s’enfuir à Hong-Kong, non pas pour échapper à sa terrible malédiction, mais pour en préserver la femme qu’il aime et ses proches. Existent-ils d’ailleurs seulement encore, eux qui ne répondent bientôt plus au téléphone ?

Emmanuel Carrère s’est sans doute demandé comment finir cette inexplicable et désespérante fuite en avant. De mon point de vue, c’est ici que le bât blesse. Il choisit, dans les toutes dernières pages, de remettre une couche d’insolite en faisant réapparaitre l’épouse dans une réalité reconstruite ou alternative, et en optant pour une fin radicale. Une fin trop facile, trop prosaïque, pour un récit qui nous avait emmenés aux confins du vertige.
Dans la même situation, Richard Matheson avait été plus audacieux en faisant disparaître (en l’escamotant, d’où le titre) son personnage dont il ne restait plus, sur une table, que la tasse de café et, génial artifice littéraire, en ne mettant pas de point final à sa nouvelle, refusant ainsi de fermer la porte de l’inconnu et de l’incompréhensible, et poussant la sidération à l’extrême.
La chute (au sens littéraire du terme) de Carrère, définitive et brutale, nous ramène à une réalité cartésienne confortable. Trop. Le roman aurait sans doute gagné à introduire un dernier doute, un ultime malaise. Mais nous aurions alors quitté le territoire rassurant de la littérature blanche pour nous aventurer sur celui, plus ambigu, des littératures de l’imaginaire. C’est peut-être ce qu’a voulu éviter Carrère.
Emmanuel Carrère a-t-il lu Richard Matheson ? demandais-je au début de cette chronique. Pour moi, il ne fait aucun doute que la réponse est oui, assurément.

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