Graph Stanley G. Weinbaum science-fiction short story nouvelle

« Graph » (« Graphique », ou « Diagramme », voire « Graphe ») est une nouvelle de science-fiction de Stanley G. Weinbaum, publiée à titre posthume en septembre 1936 dans le fanzine pulp intitulé Fantasy Magazine, dont c’était le quatrième numéro anniversaire. « Graph » est la seule nouvelle de la publication, qui regroupe par ailleurs un feuilleton et divers essais.
Stanley G. Weinbaum est une « comète » de la science-fiction américaine, qui s’est fait connaître en 1934 avec la nouvelle A Martian Odyssey (Odyssée martienne), dans laquelle il imaginait un extra-terrestre marquant par son originalité. L’auteur publie régulièrement jusqu’à sa mort en 1936, d’un cancer du poumon.
On ne s’étonnera donc pas de voir qu’il aborde le thème de la médecine dans sa nouvelle, qu’il parsème par ailleurs de quelques mots et expressions en yiddish, Weinbaum étant issu d’une famille juive.
Je propose ci-dessous une traduction personnelle de la nouvelle, suivie d’un bref commentaire et du texte anglais (États-Unis).

Graphique – Stanley G. Weinbaum

« Vous voici de nouveau en voie de guérison, dit le Dr. Felix Kurtius, qui lança négligemment sa mallette noire sur le bureau. Voyons voir à quel point c’est permanent, cette fois ! »
Isaac Levinson — LE Levinson de la vente par correspondance — rabaissa sa manche et toisa le docteur d’un air sardonique.
« Merci, grogna-t-il. On me l’a déjà faite, celle-là.
— Vous vous sentez mieux, n’est-ce pas ? »
Le roi du commerce opina du chef avec réticence, parcourant du regard son bureau sophistiqué.
« C’est sûr, dit-il. Mais pour combien de temps ? Et quand bien même, pourquoi vous ne faites rien ? Est-ce là la nouvelle façon de pratiquer la médecine — laisser le patient se remettre tout seul ? Pour ça, je n’ai pas besoin d’un médecin !
— Je vous ai fait part de mes suggestions, rétorqua Kurtius. Il y a trois ans et demi — la première fois que vous m’avez appelé — je vous ai dit quoi faire. Puisque vous avez refusé de suivre mes conseils, ne me faites pas de reproches !
— Des vacances ! ricana Levinson. Se reposer — changer — voyager — prendre sa retraite ! Est-ce que je pourrais laisser mes affaires en l’état ?
— Bien sûr que oui ! Qu’est-ce qu’un peu plus d’argent pour vous — ou un peu moins ?
— L’argent — bah ! C’est mon entreprise qui a besoin de moi.
— C’est la même chose.
— Non, dit Levinson de façon abrupte. Ce n’est pas la même chose ! Mes actionnaires, mes employés, j’ai des obligations envers eux. Il faut gérer correctement les affaires, sinon les uns perdent de l’argent, les autres leur travail. Est-ce que je pouvais laisser un quelconque schlémil bâcler le boulot, et pendant ce temps raconter comment le plus gros tarpon m’a échappé ? Oser !
— Ce ne sont que des excuses, fit remarquer Kurtius. Ce que vous dites, c’est que vous ne vouliez pas partir.
— Je ne pouvais pas, voilà ce que j’ai dit.
— Vous ne vouliez pas, voilà ce que ça signifie. »
Le docteur fit un geste vers le mobilier du bureau de son patient.
« Vous n’allez pas me faire croire que vous êtes occupé au point de ne pas avoir le temps de marcher jusqu’à mon cabinet, à deux pâtés de maison, n’est-ce pas ? Au lieu de me faire appeler pour vous examiner ici ? »
En silence, Levinson désigna la pile de papiers sur son bureau.
« Et voilà à quoi vous êtes marié ! se moqua Kurtius. Des tableaux, des bilans, des statistiques. N’importe quel commis pourrait les compiler pour vous.
— Les tableaux et les statistiques, grogna Levinson, sont l’élément vital de mes affaires.
— Et vos affaires sont votre élément vital !
— Pourtant vous voulez que je m’en éloigne.
— C’est ma prescription. Aucun homme ne peut vivre année après année en se consumant lui-même. Vous ne pouvez pas ; c’est là tout votre problème. C’est pour ça que la médecine ou les opérations sont parfaitement inutiles dans votre cas.
— Bah ! fit Levinson en fronçant de nouveau les sourcils. J’ai dans l’idée que vous autres médecins recommander le repos comme traitement quand vous ne savez pas ce qui cloche. Je ne veux pas me reposer ; je veux quelque chose qui me mettra d’aplomb pour continuer à travailler. Je ne crois pas que ce soient mes affaires qui me font du mal ; pendant vingt-cinq ans, j’ai vécu, mangé, dormi et rêvé cette entreprise et, jusqu’à la première fois où je vous ai appelé, je n’ai jamais éprouvé une heure d’indisposition. Et maintenant, ces fichues alternances — mieux, pire, mieux pire — comment pourrait-ce être dû à mes affaires ?
— Eh bien, fit remarquer Kurtius, il n’y a pas moyen de vous le prouver. Je vous ai fait part de mon diagnostic ; c’est tout ce que je peux faire. Vous découvrirez tôt ou tard que j’ai raison.
— Je n’y crois pas, dit Levinson, entêté.
— Eh bien, comme je disais, il n’y a pas moyen de vous le prouver.
— Vous autres docteurs, continua Levinson, gaspillez votre énergie à traiter les symptômes plutôt que les causes : puisque je suis fatigué, je dois aller quelque part et me reposer ; puisque je ne peux pas dormir, je dois sortir ici ou là et faire de l’exercice ; puisque je n’ai pas l’appétit, je dois m’éloigner de mon entreprise ! Pourquoi ne trouvez-vous pas pourquoi je suis fatigué, pourquoi je ne peux pas dormi ou manger ? Que je gère mes affaires un an à votre façon, et en un an je suis sur la paille — machullah !
— N’avez-vous jamais entendu parler de troubles fonctionnels ? s’enquit doucement Kurtius.
— C’est moi le docteur, ou c’est vous ?
— Les troubles fonctionnels sont ceux où rien ne cloche avec le patient — c’est-à-dire, au niveau de l’organisme. Rien ne cloche, hormis dans l’esprit ou le système nerveux.
— Ha ! Elle est imaginaire, ma maladie !
— Elle n’est pas imaginaire. Les troubles fonctionnels sont tout aussi réels que les troubles des organes, et parfois sacrément plus difficiles à traiter — en particulier, ajouta-t-il, si le patient ne veut pas coopérer.
— Et vous croyez que mes affaires font ça ?
— Comme je viens de vous le dire.
— Bah ! Je n’ai eu aucun problème pendant plus de vingt ans. Et pourquoi est-ce que je vais mieux, puis de nouveau plus mal ? Vous devriez mener une étude sur vos cas.
— Vous croyez que je ne le fais pas ? riposta Kurtius. Je peux vous donner par cœur l’historique de ce cas. D’ailleurs, voyez donc ! Voici quelque chose que vous devriez être capable de comprendre ! »
Il tendit le bras vers sa mallette noire, constata que l’attache s’était ouverte, répandant un stéthoscope et un ou deux papiers sur le bureau encombré. Il s’empara d’une feuille et l’étala devant son patient.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? grogna Levinson.
— Un graphique de votre métabolisme, répliqua le docteur. Mener une étude sur mes cas, hé ! Voici votre diagramme, mois après mois, depuis trois ans et demi ! »
Levinson parcourut les lignes noires irrégulières. Soudain ses yeux s’étrécirent, il se pencha plus près. Un instant après, il éclata d’un rire moqueur.
« Qu’y a-t-il ? s’enquit Kurtius, perdant patience.
— Le diagramme ! gloussa Levinson. Hé, hé ! C’est un bilan de nos ventes que je regardais avant que vous arriviez ! Le dossier du patient, hein ? »
Kurtius jeta un œil sur la feuille, fronça des sourcils perplexes, puis, tout à coup, laissa échapper un rire bruyant.
« Ho, ho ! s’écria-t-il, tapant du plat de la main sur le bureau. Comme c’est drôle ! Oh, mon Dieu !
— Qu’y a-t-il de si drôle ? demanda son patient.
— Le graphique ! Le bilan des ventes ! s’exclama le docteur. Vos affaires ne vous affectent pas, hein ? Regardez ! »
Il tira un autre bout de papier de sa mallette, l’étala à côté du premier.
« Voici votre métabolisme ! Regardez ça ! »
Pic pour pic, vallée pour vallée, les deux graphiques étaient identiques !

nouvelle de science-fiction à lire en ligne
« Portrait d’Olympe Hériot, homme d’affaires », 1891, par Théobald Chartran.

Notes :
Weinbaum utilise quelques termes yiddish.
Un schlemiehl, ou schlémil, désigne un malchanceux irrémédiable, un maladroit, voire un incompétent.
Je ne suis pas certain de la signification d’Oser : peut-être quelque chose comme « hors de question », un terme en lien avec « oytser », quelque chose d’indésirable ?
machullah renverrait à l’idée de banqueroute, de faillite (source).

Science-fiction médicale

La part de science-fiction dans Graph paraît bien légère dans la nouvelle, mais… Il faut garder en tête que les troubles fonctionnels ou troubles neurologiques fonctionnels, n’étaient pas de notoriété publique dans les années 1930 ! Ils ne sont d’ailleurs un diagnostic à part entière que depuis 2013 (source : Harvard) ! Si le mal n’est pas nouveau, il faut dire que la façon de le désigner a varié au fil du temps : au XIXème siècle en France, le fameux neurologue Charcot utilise encore l' »hystérie » comme diagnostic pour des femmes dont la maladie n’est pas clairement identifiée, et qui relèverait aujourd’hui du trouble fonctionnel.
Résultat, les médecins avaient tendance à rediriger leurs patients vers les psychiatres. Or, moins de la moitié des personnes souffrant de troubles neurologiques fonctionnels pouvait associer leurs symptômes à un trouble psychiatrique. Le cœur du problème, pour les médecins, semble notamment que pendant longtemps, aucune lésion cérébrale n’était observable grâce aux scanners : il a fallu attendre 2010 pour que des médecins aient la preuve d’anomalies cérébrales !
Que Weinbaum se soit penché sur le sujet a donc quelque chose de visionnaire, si modeste que soit sa nouvelle : les termes mêmes de « troubles fonctionnels » n’étaient pas répandus à l’époque. On peut mentionner l’importance de l’essai The Psychology of Functional Neurosis (1920) du psychologue Harry Levi Hollingworth, qui a étudié les soldats de la Première Guerre mondiale victimes d’obusite (sur ce sujet, on peut lire le commentaire du poème « Last Post » de Robert Graves). Il s’agit d’un ouvrage pionnier de la psychologie clinique ! De plus, Hollingworth avait fait parler de lui en témoignant en faveur de l’entreprise Coca-Cola, qui était l’accusé d’un procès dont l’enjeu était… les effets psychologiques de la consommation de caféine !
Pour donner un autre exemple : en France, en 1935, on trouve par ailleurs la mention de troubles fonctionnels des membres supérieurs dans une étude de 1935 : Dépression mélancolique et troubles fonctionnels des membres supérieurs (par L. Marchand, J. Fortineau et Mlle Petit).
Difficile pour autant de savoir à quelle littérature scientifique avait accès Weinbaum. Le fait est qu’il établit un lien explicite entre psychologie et organisme, y ajoutant une dimension satirique : son chef d’entreprise juif caricatural, obsédé par les affaires au point que ses chiffres de vente correspondent exactement à son état de santé. Le capitalisme comme métaphore du vivant ! La nouvelle « Graph » peut ainsi se lire comme une blague, dont la chute se veut comique, mais aussi morale. Elle repose aussi toutefois sur une forme d’anticipation médicale, Weinbaum extrapolant à partir de l’état des connaissances de son temps alors même que, selon les mots de son docteur Kurtius : « il n’y a pas moyen de vous le prouver » ! Dernier détail : sa mise en avant des « graphiques » suggère aussi l’importance et la nécessité des études de cas sur le sujet, à une époque où la médecine en manquait ! On est bien loin en effet du malade imaginaire…

Stanley G. Weinbaum nouvelle de science-fiction
Couverture du Fantasy Magazine de septembre 1936, illustration pour la nouvelle Spider Island de Jack Williamson, par Clay Ferguson, Jr. (?).

Fantasy Magazine

Le fanzine, ou magazine amateur, Fantasy Magazine a succédé au Science Fiction Digest et existé de 1934 à janvier 1937. Julius Schwartz en était le rédacteur en chef. Schwartz était aussi, avec son comparse Mort Weisinger, le fondateur de l’agence littéraire Solar Sales Service (1934), la première spécialisée en science-fiction : parmi ses premiers clients se trouvait Stanley G. Weinbaum, et, plus tard, un certain Ray Bradbury… C’est en tout cas cette proximité entre Schwarz et Weinbaum qui peut expliquer la publication posthume de « Graph ».
Weinbaum avait publié par ailleurs dans le numéro de septembre 1935 du Fantasy Magazine, numéro d’un prestige particulier, peut-être : on y trouve la nouvelle The Challenge from Beyond, relevant du mythe de Cthulhu, écrite en collaboration par Howard Phillips Lovecraft, Frank Belknap Long, Robert E. Howard, C. L. Moore et Abraham Merritt… excusez du peu !
Le Fantasy Magazine était donc un espace d’expérimentation pour des auteurs qui allaient devenir des classiques des genres de la science-fiction, de la fantasy et du fantastique !

Graph Stanley G. Weinbaum science-fiction short story
« Portrait d’un docteur », entre 1935 et 1938, peinture de Francis Picabia.

Graph – Stanley G. Weinbaum

« You’re on the mend again, » said Dr. Felix Kurtius, tossing his black case carelessly on the desk. « Let’s see how permanent it is this time! »
Isaac Levinson — mail-order Levinson — rolled down his sleeve and stared sardonically at the doctor.
« Thanks, » he growled. « I’ve heard that before. »
« You’re feeling better, aren’t you? »
The merchandise king nodded reluctantly, staring about his elaborate office. « Sure, » he said. « But for how long? And anyway, why don’t you do something? Is this the new medical practice — to let a patient get well by himself? For that I don’t need a doctor! »
« I gave you my suggestions, » retorted Kurtius. « Three and a half years ago — when you first called me — I told you what to do. Don’t blame me because you refuse to follow my advice. »
« Vacations! » sneered Levinson. « Rest — change — travel — retire! Could I leave my business with conditions like they were? »
« You certainly could! What’s a little more money to you — or a little less? »
« Money — bah! It’s my business that needs me. »
« Same thing. »
« No, » said Levinson abruptly. « Not the same thing! My stockholders, my employees, I have obligations to them. The business must be run right, or the one loses money and the other jobs. Could I let some schlemiehl make a botch of things while I was telling how the biggest tarpon got away from me. Oser! »
« Just excuses, » observed Kurtius. « What you mean is that you didn’t want to leave. »
« Couldn’t is what I said. »
« Wouldn’t is what you mean. »
The doctor gestured at the fittings of his patient’s office. « You don’t mean to tell me you’re so busy that you haven’t time to walk two blocks to my office, do you? — Instead of having me call here to examine you? »
Levinson silently indicated the welter of papers on his desk.
« And that’s what you’ve wedded to! » scoffed Kurtius. « Charts, summaries, statistics. » Any clerk could tabulate them for you. »
« Charts and statistics, » growled Levinson, « are the life-blood of my business. »
« And your business is the life-blood of you! »
« Yet you want I should get away from it. »
« That’s my advice. No man can live year after year on his own blood. You can’t; that’s the whole trouble with you. That’s why medicine or operations are perfectly useless in your case. »
« Bah! » Levinson was frowning again. « I have a notion that you doctors recommend the rest cure when you don’t know what’s wrong. I don’t want to rest; 1 want something that will put me in shape to keep on working. I don’t believe it’s my business that’s doing this to me; for twenty-five years I’ve lived, eaten, slept, and dreamt this business, and never, until that first time I called you, have I felt an hour’s sickness. And now these damned spells — better, worse, better worse — How could it be my business? »
« Well, » observed Kurtius, « there’s no way of proving it to you. I’ve told you my diagnosis; that’s all I can do. You’ll find out sooner or later that I am right. »
« I don’t believe it. » said Levinson stubbornly.
« Well, as I said, there’s no way of proving it to you. »
« You doctors, » continued Levinson, « spend your efforts treating symptoms instead of causes, Because I am tired, I must go somewhere and rest; because I can’t sleep, I must get out somewhere and exercise; because I have no appetite, I must go away from my business! Why don’t you find why I am tired, and can’t sleep or eat? I should run my business like that and in a year I’d be broke — machullah! »
« Didn’t you ever hear of functional disorders? » Queried Kurtius mildly.
« Am 1 the doctor or you? »
« Functional disorders are those where there’s nothing the matter with the patient — that is organically. Nothing wrong except in the mind or nervous system. »
« Hah! Imaginary sickness I’ve got. »
« It’s not imaginary. Functional troubles are just as real as organic ones, and sometimes a damn sight harder to treat — Especially, » he added, « if the patient won’t cooperate. »
« And you think my business is doing that? »
« Just as I told you. »
« Bah! For more than twenty years I have had no trouble. And why do I get better and then worse again? You should make a study of your cases. »
« Do you think I don’t? » snapped Kurtius. « I can give you this case history by heart. Why, look here! Here’s something you ought to be able to understand! »
He reached toward his black bag, noting that the catch had opened, spilling a stethoscope and a parer or two on the littered desk. He seized a paper and spread it out before his patient.µ
« What’s that? » grunted Levinson.
« Graph of your metabolism, » replied the doctor. « Make a study of my cases, eh! Here’s your chart month by month for three and a half years. »
Levinson scanned the irregular black lines. Suddenly he narrowed his eyes, leaned closer. A moment more and he burst into a snickering laugh.
« What’s the matter? » queried Kurtius impatiently.
« The chart! » chuckled Levinson. « Hee-hee! It’s a graph of our sales I was looking at before you came! Case-record, huh? »
Kurtius glanced at the paper, frowned perplexedly, and suddenly gave vent to a shout of laughter. « Ho! » He roared, slapping the desk. « Funny! Oh, Lord! »
« What’s that funny? » asked his patient.
« The graph! The sales-chart! » bellowed the doctor. « Your business doesn’t affect you, eh? Look! »
He pulled another bit of paper from his bag, spread it beside the first.
« Here’s your metabolism! Look it over! »
Peak for peak, valley for valley, the two graphs were identical!
End