Le magicien gris Margaret Widdemer poème

« The Gray Magician » (« Le Magicien Gris ») est un poème de Margaret Widdemer, tiré de la section « The singing wood » de son recueil The Old Road to Paradise, publié en 1918 par les éditions Henry Holt & Company, une des plus anciennes maisons d’édition des États-Unis, qui ont notamment publié Robert Louis Stevenson ou Robert Frost. C’est pour ce recueil que Margaret Widdemer obtient en 1919 le prix Pulitzer dans la catégorie poésie : Widdemer est donc en son temps une poétesse reconnue, en vue dans les milieux littéraires de son temps où elle se lie avec Ezra Pound, F. Scott Fitzgerald, T. S. Eliot et Edna St. Vincent Millay. Son œuvre est pourtant tombée dans l’oubli, jugée trop conventionnelle, même si certains poèmes sont repris dans des anthologies et qu’on y trouve des éléments susceptibles d’attirer l’attention des lecteurs de fantasy…
C’est le cas du « magicien gris », associé ici à une « Terre du Milieu » qui ne pourront que paraître curieusement familiers aux lecteurs de Tolkien. J’en propose ci-dessous deux traductions, suivies de quelques remarques et du texte anglais (États-Unis).

Le Magicien Gris

[1ère proposition : traduction en alexandrins, non rimés]

Je vivais bienheureuse en Terre du Milieu,
Heureuse comme peut l’être une jeune fille
Puis le Magicien Gris apparut sur la route,
Son manteau toile d’araignée tomba sur moi :

Son manteau gris frôla mes yeux et mes oreilles
Et sous ce voile l’air entier se raréfia,
Je fus soudain en vue des Autres mystérieux,
Du peuple qui vit dans les eaux et dans le vent :

Et je ne puis sortir ramasser les fagots
Ni m’en aller chanter à l’air libre et limpide
À cause des femmes de bois et de leurs doigts
Qui attrapent mes cheveux gonflés par le vent :

Et je ne puis rester à filer mon rouet
Dans le calme de ma maison, en fredonnant,
Par la faute des femmes vertes de la mer
Qui veulent entrer et se lamentent sous le seuil :

Je voudrais qu’à un chêne le Magicien Gris
Eût été pendu ou que la mer l’eût noyé
Avant que son manteau n’ait frôlé mon visage
De sa toile, m’ôtant la Terre du Milieu.

Le magicien gris Margaret Widdemer poème
« Tête de nymphe », peinture de Sophie Gengembre Anderson, non daté.

Le Magicien Gris

[2ème proposition : traduction qui reprend le schéma de rimes de Widdemer]

Je vivais bienheureuse en Terre du Milieu
Comme une femme en ses jeunes années
Puis le Magicien Gris apparut sur la route,
Jeta sur moi son manteau toile d’araignée :

Son manteau gris frôla mes yeux et mes oreilles,
Au-dessous l’air se raréfia entièrement,
Je fus soudain en vue des Autres mystérieux,
Du peuple qui vit dans les eaux et dans le vent :

Et je ne puis sortir ramasser les fagots
À l’air libre, en chantant,
À cause des femmes de bois et de leurs doigts
Qui attrapent mes cheveux gonflés par le vent :

Et je ne puis rester à filer mon rouet
Au calme dans ma maison, ni ne chante,
Par la faute des femmes vertes de la mer
Qui veulent entrer et qui sous le seuil se lamentent :

Je voudrais que le Magicien Gris eût été pendu
À un chêne ou que la mer l’eût noyé
Avant que son manteau n’ait frôlé mon visage nu
Et que Terre du Milieu m’ait été dérobée.

The Gray Magician Margaret Widdemer fantasy poem
« Hylas et les nymphes », peinture de John William Waterhouse, 1896.

Commentaire

Les traductions ci-dessus restent des compromis : le poème de Widdemer alterne en effet les vers longs et courts, faisant rimer les deuxième et quatrième vers de chaque strophe, hormis pour la dernière qui a un schéma de rimes croisées. Cela semble correspondre au modèle de la ballade, forme en vogue chez les Romantiques anglais. Widdemer reprend ainsi une tradition bien établie, à une époque où l’avant-garde commence à remuer les milieux littéraires (lire par exemple « Oréade » d’H. D., ou encore « Since feeling is first » d’ee Cummings).
De façon intrigante, on retrouve dans « Le Magicien gris » un registre merveilleux partagé ici et là par d’autres poètes de la période (lire « Conte de fées » de Katherine Mansfield, « Ne doute plus qu’Obéron » d’Edna St. Vincent Millay), marque probable d’un sentiment de perte face à l’industrialisation du monde (on lira sur ce sujet « La mort de Pan » de Dunsany, Lovecraft ou encore Arthur Machen). Comme Dunsany ou Yeats, d’ailleurs, Widdemer semble ici s’inscrire dans le courant du « Celtic Revival », ou du moins d’un certain médiévalisme (on songe au préraphaélisme), ce qui explique qu’on retrouve des éléments communs à l’univers de Tolkien : la « Terre du Milieu » est issue du Midgard (Miðgarðr en vieux norrois) de la mythologie nordique, qu’on retrouve sous la forme « middangeard » dans Beowulf , le fameux poème écrit en vieil anglais. Le « Magicien Gris », outre sa couleur et sa magie, a également en commun avec Gandalf le Gris d’être un voyageur : référence certaine de la part de Tolkien à Odin, roi des dieux nordiques et grand voyageur (il se déguise notamment en « Harbard », soit « barbe grise » dans le Lai de Hárbardr). Si la référence est possible de la part de Widdemer, on peut aussi songer à la figure de Fear Doirich dans le Cycle Fenian de la mythologie irlandaise. il s’agit d’un mauvais druide, dont le nom Fear Doirich signifie « l’homme sombre », et qui poursuit de ses avances Sadhbh, future femme du héros Fionn Mac Cumhaill, la transformant en biche.

poème fantasy féministe
« Nymphe des eaux », peinture de Kazimierz Alchimowicz, entre 1898 et 1900.

On retrouve bien, dans le poème de Widdemer, le thème sombre du mauvais magicien qui bouleverse la vie de la jeune fille (on peut-être y voir un sous-entendu sexuel sinistre). On peut y lire également le récit imagé du passage à l’âge adulte et de la perte des illusions, même si, de façon étonnante, cela correspond ici à la perte d’une vie normale où le labeur était, certes, associé à l’innocence, mais aussi au labeur genré (ramasser des fagots, filer le rouet). La locutrice-narratrice du poème a désormais accès à un monde merveilleux, secret, mais elle est confrontée à la convoitise et à la souffrance des femmes fantastiques de cet « autre » monde : les femmes de bois paraissent envier la chevelure de l’humaine, celles des mers paraissent lui envier son foyer. On relèvera au passage l’opposition entre le statut de jeune fille (« maid ») à celui de femme (« wood-women », « sea-women »). La locutrice voudrait pouvoir filer son rouet sans craindre le temps qui passe, mais les femmes des bois et des eaux représentent le vieillissement qui guette. La Terre du Milieu devient ainsi une allégorie de la normalité et de la tranquillité, que voile désormais le « manteau toile d’araignée », dans lequel il serait tentent de voir une métaphore de la dépression, voile désormais jeté entre la jeune fille et le monde.
On soulignera l’originalité de la dernière strophe, valorisée par ses quatre rimes, dans laquelle le rejet du magicien est violent. L’image de la pendaison en particulier peut rappeler Odin, dieu des pendus qui s’était lui-même suspendu à l’Arbre Monde Yggdrasil. Pendu ou noyé, le magicien est renvoyé aux éléments de l’autre monde, mais en vain.
On pourra encore s’amuser à comparer ce « Magicien gris » à « La Femme de Bois » d’Ursula K. Le Guin, au ton positif, ou au poème « Une visite à la fée Morgane » de Sofia Samatar, où le merveilleux, la fantasy, sont aussi des moyens d’évoquer la place de la femme.

The Gray Magician Margaret Widdemer poem
« Wotan et Brunhilde endormie », peinture de Ferdinand Leeke, 1890.

The Gray Magician

I was living very merrily on Middle Earth
As merry as a maid may be
Till the Gray Magician came down along the road
And flung his cobweb cloak on me:

His cobweb cloak of gray brushed my eyes and my ears
And all the curtained air was thinned,
And I came to the sight of the quiet Other People
Who live in the water and the wind:

And I cannot go abroad to gather up the faggots,
Singing to the honest air
Because of the fingers of the brown wood-women
Catching at my blowing hair:

And I cannot sit at home and be quiet at my spinning,
Singing to the thread I spin,
Because of the crying of the green sea-women
Beneath my sill to be let in:

And I wish the Gray Magician had been swung to an oak
Or drowned in the deep green sea
Before he brushed my face with his cobweb cloak
And stole the Middle Earth from me