
“The Hashish-Eater; or the Apocalypse of evil” (« Le Mangeur de haschisch ; ou l’Apocalypse du mal ») est un poème en vers blancs (non rimés) de Clark Ashton Smith publié en 1922 dans son recueil Ebony and Crystal, où l’on retrouve l’influence d’Edgar Allan Poe, de Baudelaire, du symbolisme et du poète bohême californien George Sterling. Il s’agit sans doute du poème le plus marquant du poème, long de près de six cents vers ! Howard Phillips Lovecraft, auteur incontournable du fantastique, compte parmi les admirateurs du poème.
Je propose ci-dessous une traduction personnelle de la première « section » du poème, suivie d’un bref commentaire et de cette même section en anglais (États-Unis).
Le Mangeur de haschisch ; ou l’Apocalypse du mal
À genoux : je suis l’empereur des rêves ;
Je me couronne, moi, du soleil au million de couleurs
Celui de mondes secrets, inouïs, et je revêts
Leurs trainées célestes, lorsque je prends mon essor,
Trônant sur le zénith qui s’élève, et j’illumine
L’infini des horizons enfuis vers l’espace.
Comme des monstres déchaînés qui rugissent pour être rassasiés,
Les océans crêtés de feu montent encore et encore,
Exhortés par la malice de lunes jalouses
À me suivre toujours ; des montagnes cornues
Aux pics adamantins des plus acérés, aux mâchoires
Volcaniques, dans l’éclat du soufre de leurs langues de lave,
Usurpent les cieux en tonitruant, mais en vain ;
Et des continents d’arbres serpentins,
Aux troncs visqueux qui s’épaississent lieue après lieue,
Suivent de près mon vol à travers des âges réduits en cendres
Par cette suprême ascension. Les sorciers,
Et les rois maléfiques armés principalement
De rouleaux en peau de dragon couleur fauve, sur quoi
Se tortillent toujours comme des vers des runes de flammes,
Voudraient m’arrêter ; les sirènes des étoiles,
Aux chants écumeux de lumière, façonnés dans des fragrances d’argent,
Voudraient m’attirer par ruse à leurs récifs cristallins ; des lunes
Où demeurent des démons sénescents, au regard de vipère,
Avec d’antiques gnomes à la sagesse abominable,
Dressent leurs cornes de glace en travers de mon chemin :
Mais rien ne me détourne du but décrété
Par des soleils, des éons, et des guerres immortelles,
Chantés par des lunes et des atomes ; le but dont le nom
Est le secret entier de glyphes oubliés,
Gravé par des dieux pécheurs en rubis torrides
Qui terminent un livre de cuivre ; le but
Où mon extase envolée pourrait demeurer,
Parmi les cieux les plus amples, multipliés pour contenir
Mes hordes d’avatars revêtus du tonnerre,
Et les armées prométhéennes de ma pensée,
Qui brandissent le foudre. Là, j’en appelle à
Mes souvenirs, intolérablement vêtus
D’une lumière que les pics du paradis arborent peut-être,
Et je dirige l’Armageddon de mes rêves,
Dont l’immédiat cri de triomphe est devenu
La musique même de l’immensité : Car leurs pieds
Prennent appui sur d’innombrables mondes,
Retirés dans des époques étranges, et leurs bras
Levés sont des piliers qui ont la force d’exalter
Avec une aisance ineffable les trônes indénombrables
De tous les dieux qui sont ou qui seront,
Ou de soutenir les sièges de Set et d’Asmodée
Au-dessus du septième paradis. […]
Pour lire le poème en entier (en anglais, États-Unis) sur le site The Eldritch Dark : « The Hashish Eater -or- the Apocalypse of Evil ».
Pour lire le premier poème en prose du recueil « Ébène et Cristal » de Clark Ashton Smith :
« Le Voyageur ».
Pour lire une nouvelle de Clark Ashton Smith : « Le prince Alcouz et le magicien« .

Contexte : une histoire du haschisch littéraire
Quand il écrit ce poème, Smith est dans une période délicate et, alors que son premier recueil, The Star-Treader and Other Poems (1912), lui avait valu une certaine renommée parmi les poètes bohêmes californiens, Ebony and Crystal passe inaperçu. Ce recueil est d’ailleurs imprimé à cinq cent vingt-cinq exemplaires avec le concours du Auburn Journal, journal californien, et semble-t-il essentiellement financé par George Sterling, chef de file des bohêmes, qui en écrit la préface, et dont le poème « A Wine of Wizardry » est vraisemblablement une influence pour « The Hashish-Eater ». Ajoutons que Smith dédie le recueil à Samuel Loveman, traducteur notamment de Baudelaire (dont les poèmes en prose inspirent ceux de Smith !) et de Verlaine, et ami de Lovecraft.
L’avis de Lovecraft
Lovecraft, justement, entame une correspondance avec Smith après avoir lu Ebony and Crystal, dont il fera une critique positive dans un magazine amateur, L’Alouette: A Magazine of Verse, en janvier 1924, insistant notamment sur « The Hashish-Eater » : « Le condensé de la vision exotique de M. Smith est peut-être obtenu dans la longue procession fantasmatique de pentamètres en vers blancs intitulée : « Le Mangeur de haschisch ; ou l’Apocalypse du mal ». Dans cette plongée frénétique dans des gouffres sans nom de terreur interstellaire, le Californien offre un spectacle narcotique, haut en couleur, de vermillon vénéneux et ombres paralysantes dont la teneur n’est égalée que par les moyens de son verbe ; un verbe impliquant l’un des lexiques parmi les plus opulents et les plus soigneusement choisis qu’un écrivain de langue anglaise ait jamais employé. »

Influences : De Quincey, Ludlow, Sterling
D’après Murray Ewing, les lettres de Smith évoquent des sources d’inspiration diverses pour « The Hashish-Eater ». On peut ainsi mentionner, sans surprise, l’influence de Thomas de Quincey et de son célèbre récit autobiographique, Confessions d’un mangeur d’opium anglais (1822), où l’auteur décrit les effets du laudanum sur sa vie. Ces Confessions… ont d’ailleurs été partiellement traduites par Baudelaire dans ses propres Paradis artificiels (1860), ce qui suggère assez quelle communauté d’esprit relie ces différents écrivains ! De Quincey rapporte régulièrement les visions issues de sa consommation de laudanum, les rapprochant parfois de poèmes qu’il a lus (il cite Coleridge, Wordsworth…).
Sur le thème marin et du « tyran », qui fait écho à la première section de « The Hashish-Eater », on peut citer par exemple : « Les eaux changèrent de caractère. Les lacs limpides, brillants comme des miroirs, devinrent des mers, des océans. Alors se produisit une modification terrible. Lentement, pendant des mois, se déroula la menace d’une torture permanente qui, en fait, d’ailleurs, ne me quitta plus jusqu’à la fin. Souvent déjà la figure de l’homme s’était mêlée à mes rêves, mais jamais d’une façon despotique : elle n’avait eu aucun pouvoir particulier de me tourmenter. Ce que j’ai appelé la Tyrannie de la Face humaine commença seulement alors à s’imposer. Peut-être la vie que j’avais menée à Londres y fut-elle pour quelque chose. Quoi qu’il en soit, ce fut sur les eaux agitées de l’océan que les visages commencèrent à se montrer: la mer apparaissait jonchée de figures innombrables tournées vers les cieux ; des visages implorants, furieux, désespérés, surgissaient par milliers, par myriades, par générations, par siècles; mon agitation était infinie… mon esprit vacillait, suivait les mouvements de l’océan. » [traduction de Henry Borjane, Thomas de Quincey, Confessions d’un mangeur d’opium anglais, éditions Sillage, 2014]
Dans une lettre de 1923 adressée à Frank Belknap Long (autre ami de Lovecraft !), Smith mentionne également un autre ouvrage autobiographique, Le Mangeur de haschisch (1857) de Fitz Hugh Ludlow. Celui-ci rapporte les réflexions et visions suscitées par sa consommation de cannabis, dont on peut citer un bref extrait (je traduis) : « Devant moi s’étirait une perspective sans fin. […] J’étais condamné à traverser une étendue d’espace implacable. Une âme à peine délivrée, qui s’envole pour un voyage au-delà de la plus lointaine étoile visible, ne pourrait pas être plus submergée que je l’étais en ce moment par sa conception nouvellement acquise du caractère sublime de la distance. Je commençai solennellement mon périple infini. » On peut s’amuser à relever que Le Mangeur de haschisch est aussi une référence de Lovecraft, qui en achète un exemplaire en 1925 à nul autre que… Samuel Loveman, ami qu’il a en commun avec Smith !

George Sterling, mentor et soutien de Smith, est bien sûr une autre référence incontournable. Le poème le plus fameux de Sterling, « A Wine of Wizardry » (publié en septembre 1907 dans le… Cosmopolitan, le célèbre magazine féminin !) a eu un écho national lors de sa parution. C’est en grande partie dû au fait qu’Ambrose Bierce, auteur déjà célèbre, dans une postface au poème, qualifie Sterling de « plus grand poète de ce côté de l’Atlantique », suscitant aussitôt critiques et protestations. Mais Smith, lisant « A Wine of Wizardry » à l’âge de quinze ans, est transporté par les visions fantastiques de Sterling, qui contribuent à sa vocation de poète. Or, comme « The Hashish-Eater », « A Wine of Wizardry » est un long poème en vers blancs où la fantasy se mêle à l’horreur.
Smith paraît d’ailleurs embarrassé par cette comparaison. À Sterling, il cite deux autres poètes comme influences dans une lettre du 29 mars 1920 : « Hascheesh » (1861) de Thomas Bailey Aldrich, auteur des cercles bohêmes new yorkais des années 1860, et « Haschisch » (1899) d’Arthur Symons, auteur symboliste et décadent anglais, traducteur notamment de Baudelaire. Les échos sont perceptibles. Aldrich écrit ainsi ; « Les cieux s’inclinaient sur moi en flammes splendides ;
Les sept Pléiades, changées en lyres magiques,
Jouaient un air tandis que j’avançais ; mon regard découvrit
Un Palais qui se formait devant les cieux ».
Et l’on peut lire de la part de Symons :
« À cet instant, lorsque tu tournas vers moi le visage,
Un démon sembla bondir à travers l’espace ;
Son mouvement me suffoqua de peur. »
Dans une lettre datée du 10 juillet 1920, Smith écrit encore à Sterling : « Je suis navré que les gens considèrent “The H. Eater” comme un simple prolongement d’“A Wine of Wizardry”. Cela dit, ce n’est pas un mince compliment — le « Wine of Wizardry” m’a toujours paru le poème idéal, ainsi qu’il l’était pour Bierce. Mais le plan d’origine de “The H.-E.” est vraiment bien différent. Il doit presque autant à la Tentation de saint Antoine qu’à votre poème.” Ainsi Smith ajoute-t-il une référence picturale aux références littéraires, convoquant les représentations de Bosch et de Michel-Ange…

THE HASHISH-EATER;
or, THE APOCALYPSE OF EVIL
Bow down: I am the emperor of dreams;
I crown me with the million-coloured sun
Of secret worlds incredible, and take
Their trailing skies for vestment, when I soar,
Throned on the mounting zenith, and illume
The spaceward-flown horizons infinite.
Like rampant monsters roaring for their glut,
The fiery-crested oceans rise and rise,
By jealous moons maleficently urged
To follow me forever; mountains horned
With peaks of sharpest adamant, and mawed
With sulphur-lit volcanoes lava-langued,
Usurp the skies with thunder, but in vain;
And continents of serpent-shapen trees,
With slimy trunks that lengthen league by league,
Pursue my flight through ages spurned to fire
By that supreme ascendance. Sorcerers,
And evil kings predominantly armed
With scrolls of fulvous dragon-skin, whereon
Are worm-like runes of ever-twisting flame,
Would stay me; and the sirens of the stars,
With foam-light songs from silver fragrance wrought,
Would lure me to their crystal reefs; and moons
Where viper-eyed, senescent devils dwell,
With antic gnomes abominably wise,
Heave up their icy horns across my way:
But naught deters me from the goal ordained
By suns, and aeons, and immortal wars,
And sung by moons and motes; the goal whose name
Is all the secret of forgotten glyphs,
By sinful gods in torrid rubies writ
For ending of a brazen book; the goal
Whereat my soaring ecstacy may stand,
In amplest heavens multiplied to hold
My hordes of thunder-vested avatars,
And Promethèan armies of my thought,
That brandish claspèd levins. There I call
My memories, intolerably clad
In light the peaks of paradise may wear,
And lead the Armageddon of my dreams,
Whose instant shout of triumph is become
Immensity’s own music: For their feet
Are founded on innumerable worlds,
Remote in alien epochs, and their arms
Upraised, are columns potent to exalt
With ease ineffable the countless thrones
Of all the gods that are and gods to be,
Or bear the seats of Asmadai and Set
Above the seventh paradise.