La dixième victime roman Robert avis

On trouve de tout dans les boîtes à livres. Des vieilleries surtout qui ne demandent qu’à reposer en paix. Mais parfois, aussi, des pépites. Cette rubrique vous propose de jeter un coup d’œil sur ces bouquins abandonnés et glanés au hasard de déambulations livresques.

Par Yves-Daniel Crouzet (retrouvez-le sur Facebook !)

Chasser le naturel

[Boîte à livres du Saint-Didier-en-Velay (43)]

« En dernière analyse, l’existence de la Chasse n’est explicable que par son existence, car, selon au moins un éminent penseur, rien ne justifie l’existence de rien. » (page 36)

Avertissement : cette chronique ne sera pas, comme c’est le cas habituellement, accompagnée d’extraits photographiques du roman, mais, compte tenu de l’abondance de passages hilarants, d’une sélection de citations choisies par mes soins qui, sorties de leur contexte, perdront sans doute un peu de leur saveur. J’invite donc les lecteurs à se procurer l’ouvrage !

« (…) on put voir le baron étalé à plat ventre devant la tribune des officiels, aussi mort que la morue de la semaine dernière dans la poubelle de demain. » (page 27)

La Dixième Victime de Robert Sheckley est un objet littéraire insolite à plus d’un titre. D’abord parce qu’il s’agit de la novellisation d’un film franco-italien de 1965 d’Elio Petri, avec Marcello Mastroianni et Ursula Andress, qui adaptait une nouvelle d’un certain… Robert Sheckley, La Septième victime, parue en 1953.
C’est aussi, et le fait est assez rare pour être souligné, un livre d’anticipation qui, parce qu’il revêt les atours du roman policier, a eu les honneurs en 1966 de la fameuse série Noire Gallimard de Marcel Duhamel, avant d’être réédité dans la collection Carré Noir (sorte de best of) de ce même éditeur.
Insolite, disais-je, ensuite, parce que ce thème semble avoir beaucoup plu à Robert Sheckley, qui y revint à plusieurs reprises dans d’autres nouvelles et romans : The Prize of Peril (1958) qui fera l’objet d’une adaptation en France en 1983 par Yves Boisset sous le titre Le prix du danger, avec Gérard Lanvin, Marie-France Pisier et Michel Piccoli, puis dans Arena (1987) et dans Chasseur/victime (1988).
Enfin, parce que ces nouvelles et romans ont inspiré (et le mot est faible !) le Running Man de Stephen King, adapté lui aussi au cinéma.

Caroline (la chasseresse) au responsable de l’équipe de télévision qui la suit : « Et puis enfin pour qui me prends-tu ? Pour une espèce de tueuse pathologique ? Moi, j’aime bien savoir qui je tue. C’est la façon civilisée de faire les choses. » (page 129)

L’idée de départ est simple. Dans un futur incertain, mais qui ne paraît pas très éloigné de notre monde contemporain, les autorités ont créé un jeu télévisé pour canaliser les instincts meurtriers de l’Homme : les Jeux nemrodiens, plus communément appelés « Tire ou file » ou « Chasse », au cours desquels les candidats endossent alternativement les rôles de chasseur et de proie et s’affrontent à mort. Outre une prime versée pour chaque exécution, au terme de dix victoires, le champion se voit « attribuer des avantages civiques, financiers, politiques et moraux quasi illimités » (page 33).
Le roman met en présence Caroline Meredith (à ma droite !) dans le rôle de la chasseresse (neuf victoires à son actif) et Marcello Polletti (à ma gauche !) dans celui de la proie (trois victoires). La chasse se déroule dans la ville de Rome (et quel meilleur théâtre sanglant que la ville des jeux du cirque ?).

Polletti confronté à Caroline qui s’apprête à le mettre à mort : « Polletti ne se départissait ni de son calme, ni du sourire par lequel il exprimait le plaisir qu’il prenait à ce drame étranger à lui-même et pourtant profondément humain dans lequel il jouait, malgré lui, un rôle de premier plan. (Ce sourire révélait également une patience phénoménale, un sens inné du savoir-vivre et un émouvant petit brin de viande de veau qui s’était logé entre la troisième et la quatrième canine.) » (pages 178 et 179)

Marcello est une merveille d’Italien nonchalant, velléitaire, romantique, pleutre en amour, menteur, charmant, intelligent, mélancolique. De son côté, Caroline est une Américaine belle, froide, manipulatrice, rusée et sans pitié. Tous deux vont jouer au chat et à la souris, entourés de seconds couteaux incapables et hilarants, jusqu’à un final attendu mais réjouissant qui se déroulera – devinez où ? – dans l’enceinte même de l’antique Colisée !

Le héros soudain confronté à sa maîtresse jalouse et furieuse : « Polletti risqua un sourire.
– Alors, si tu as tout vu, tu t’es certainement rendu compte qu’il n’y avait rien à voir ! » (page 54)

Autant le dire franchement, je me suis bien marré à la lecture de La Dixième Victime. Les romans qui font sourire sont rares et ceux qui font rire le sont encore davantage. Le bon dosage entre intrigue et humour est souvent difficile à trouver. Soit on s’amuse, mais l’histoire ne tient pas la route. Soit c’est l’inverse. Eh bien, là, Sheckley a trouvé le juste équilibre. Je dois avouer un ou deux éclats de rire parfaitement authentiques et spontanés, ainsi qu’un nombre conséquent de sourires que je n’ai, bien sûr, pas pu recenser (mais aux regards curieux et perplexes que me jetaient les usagers des transports en commun, ils devaient être nombreux !).

« Il [Polletti] secoua violemment la tête pour se changer les idées et avala une dose bien tassée d’Infradex, médicament conçu pour atténuer les réactions causées par les drogues. En l’espace de quelques secondes, il avait recouvré le vieil état dépressif qui tenait lieu, chez lui, d’humeur normale. Il s’en trouva tout ragaillardi et il quitta le chalet dans un climat voisin de la sérénité. » (page 149)

C’est que Robert Sheckley est un expert dans le domaine de l’humour loufoque. Avec Fredric Brown, c’est un des rares auteurs à avoir mis un peu de drôlerie dans un genre qui en est singulièrement dépourvu, la SF, ainsi que dans le roman policier. J’encourage le lecteur curieux à découvrir, si ce n’est déjà fait, ou à redécouvrir, leurs textes courts, largement édités et réédités en France.

Dans un bar, rencontre de deux autres chasseur et proie :
« – Non, attends ! s’écria Noiraud au comble du désespoir. Je vais tout t’expliquer !
– Te fatigue pas ! dit Duke. Allez, dégaine donc, espèce de sale noceur, baratineur, dégonflé, prétentiard en diable !
– Duke, je t’en supplie, je n’ai même pas de revolver !
– Alors je vais dégainer tout seul, s’écria Duke impitoyable. » (page 133)

La Dixième Victime est une critique acerbe de la société du spectacle ; une satire mordante d’une téléréalité (qui n’existait pas encore) flattant les penchants voyeuristes d’une foule avide de violence et d’hémoglobine. On peut y voir aussi une condamnation de l’affaiblissement des valeurs morales et de la banalisation de la violence institutionnalisée. Mais c’est surtout un exercice jubilatoire d’humour débridé et absurde qui m’a parfois fait penser à Lewis Carroll (si, si !), aux Monty Python et à Groucho Marx. Robert Sheckley nous convie à une farce tragi-comique et il ne lésine sur aucun effet pour nous faire sourire : comique de répétition, non-sens, ironie, décalage, sens de la formule, chutes inattendues, dérision, clins d’œil à la culture pulp…

« C’était Caroline, à moitié nue ; la partie supérieure de sa gracieuse anatomie n’était revêtue que d’un soutien-gorge métallique de forme bizarre qui n’était pas sans rappeler celui que portait Wilma, épouse légendaire de Buck Rogers. » (page 17)

Le roman est suffisamment court (moins de deux cents pages) pour que l’auteur n’ait pas le temps de s’essouffler. Il est pétillant, léger et agréable comme un Aperol Spritz dégusté à la terrasse ensoleillée d’un café italien. À consommer sans modération, donc.

« C’était une femme extrêmement séduisante pour ceux qui les aiment paranoïaques, schizophrènes avec tendances homicides et un soupçon de félinité féroce. » (page 53)

La dixième victime roman de Robert Sheckley Gallimard, collection Carré Noir avis
La Dixième Victime, roman de Robert Sheckley (1965), éditions Gallimard, collection Carré Noir (1977).

Pour lire la chronique précédente : La mémoire du mort – Curt Siodmak.