
« Up Loch Fyne » (« Au-dessus du Loch Fyne ») est un poème de Naomi Mitchison tiré de son recueil The Cleansing of the Knife and other poems publié aux éditions Canongate en 1978. Mitchison est une figure de la littérature écossaise et a écrit des romans dans différents genres. On peut notamment citer le roman de fantasy Travel Light (1952, récemment publié en français aux éditions Callidor sous le titre Voyage léger) ou son roman de science-fiction Memoirs of a Spacewoman (1962). On peut évoquer par ailleurs ses liens avec Tolkien, dont elle a relu Le Seigneur des Anneaux avant parution !
On ne s’étonnera donc pas de trouver dans « Up Loch Fyne » un mélange de références et d’images associée à l’idée de mythe, notion déjà irrésistible dans la poésie irlandaise (on songe à Yeats, à Dunsany, à Heaney…) et dont la poésie écossaise semble aussi prendre sa part, ici de façon moderne.
Je propose ci-dessus une traduction personnelle du poème, suivie de quelques notes et remarques et du texte anglais (Écosse).
Au-dessus du Loch Fyne – Naomi Mitchison
Le bossu gris à l’affût des poissons est devenu d’un battement d’ailes
Le héron au vol traînant et élégant dont rêva Hokusai,
Loin de Loch Fyne.
Puisse mon esprit râblé, son bec en fer de lance
Pêcher et engloutir ce qu’il lui faut parmi des statistiques touffues
Ou dans la fulgurance des reflets et réfractions du quotidien,
Prendre parfois son envol et recréer un mythe.

Notes et commentaire
Le poème de Naomi Mitchison peut paraître une invitation à prendre ses distances avec le monde modern, mais pour mieux se l’approprier par le geste créatif. Il ne s’agit pas tant de rejet que de métamorphose… Pour cela, elle s’appuie d’abord sur un paysage typique de l’Écosse, bien présent dans l’imaginaire de ses lecteurs écossais.
En effet, le Loch Fyne est une étendue d’eau de mer, longue de soixante-cinq kilomètres, située vers la côte ouest de l’Écosse, et faisant partie de la péninsule de Cowal, dans la région « Argyll and Bute », terre de diverses légendes. C’est le plus long loch marin d’Écosse. On peut y voir des dauphins, des loutres, des phoques, des requins pèlerins… des hérons et des pêcheurs.
Katsushika Hokusai est le célèbre peintre, dessinateur et graveur japonais du XVIIIème et du XIXème siècle, célèbre notamment pour ses Trente-six vues du mont Fuji, et qui a représenté des hérons, entre autre oiseaux.
Le héron cendré (« grey heron » en anglais, d’où le « gris » du premier vers) est un oiseau commun en Écosse et en Grande-Bretagne, souvent décrit comme ayant un bec « dagger-shaped » (« en forme de poignard »), et on pourra noter que Mitchison en fait une lance, que l’oiseau utilise pour harponner des poissons.
L’oiseau fait ainsi le lien entre deux lointains, l’Écosse et le Japon, le rêve du peintre qui inspire la poétesse et le quotidien, celui des chiffres (« statistiques ») et de la vitesse qui éblouit, fait perdre de vue l’essentiel, contrairement d’ailleurs à la peinture ou à la pêche incitant à l’observation patiente.
On peut songer sur ce thème à la nouvelle « Lundi ou mardi » de Virginia Woolf, qui donne le point de vue d’un héron en vol. Si cependant Woolf semble privilégier les impressions, Mitchison conclut son poème en associant l’image de l’envol (concret du héron, figuré de l’esprit) à la notion de mythe. Le héron devient ainsi une métaphore de la création artistique, depuis le temps de la pêche (aux idées, aux images, aux faits) dans le quotidien, à l’envol qui est le moment de la création, supposément de l’écriture. Malgré l’opposition apparente entre quotidien et mythe, Mitchison voit dans le premier une source pertinente de l’inspiration, suggérant ici une esthétique du simple comme ressource au mythe : on comprend pourquoi Mitchison était une référence pour Ursula K. Le Guin (lire par exemple l’article « Terremer et le féminisme« ) !
Pour finir, on peut souligner la modernité du poème : « Up Loch Fyne » est composé d’une seule strophe de sept vers qui ne riment pas et varient en longueur. Mitchison ne cherche donc pas à s’inscrire dans une tradition littéraire rigide, mais utilise essentiellement les images et la référentialité pour évoquer son propre processus créatif.

On peut lire ce poème et d’autres de Mitchison sur le site scottishpoetrylibrary.
Up Loch Fyne – Naomi Mitchison
The humped grey fish-watcher has become with one wingflap
The elegant trailing heron that Hokusai dreamed up,
Far from Loch Fyne.
May my own squat and spear-beaked mind
Fishing and gulping its needs among weedy statistics
Or in the dazzle of every-day reflections and refractions,
Sometimes take wing and re-create a myth.