
« Emancipation: A Life Fable » (« Émancipation : fable d’une vie ») est une très brève nouvelle ou fable de Kate Chopin, écrite entre 1869 et 1870 et publiée dans ses œuvres complètes, intitulées The Complete Works of Kate Chopin (sous la direction de Per Seyersted, éditions Louisiana State University Press, 1969). Chopin est peut-être surtout connue en France pour son roman L’Éveil (The Awakening, 1899), qui évoque le sud des États-Unis dans le contexte de l’après-guerre de Sécession, et surtout la condition des femmes qui subissent le joug du mariage et aspirent à la liberté. C’est bien cette recherche de la liberté, et son expérience, qui constituent un thème privilégié de l’œuvre de Chopin et qu’on retrouve donc dans « Émancipation ».
Je propose ci-dessous une traduction de la nouvelle, suivie de quelques remarques et du texte anglais (États-Unis).
Émancipation : fable d’une vie
Il était une fois un animal né en ce monde et qui, ouvrant ses yeux sur la Vie, vit auprès de lui des murs étroits, et devant lui des barres de fer par quoi passaient l’air et la lumière venus du dehors ; cet animal était né en cage.
C’est ici qu’il grandit, qu’il gagna en force et en beauté grâce aux soins d’une main invisible et protectrice. Lorsqu’il avait faim, la nourriture était toujours à sa portée. Lorsqu’il avait soif, de l’eau apparaissait, et chaque fois qu’il sentait le besoin de se reposer, un lit de paille lui était offert, sur lequel il pouvait s’allonger ; là, il lui semblait plaisant, tandis qu’il se léchait les flancs, de toute beauté, de se prélasser dans le rayon de soleil qu’il croyait n’exister que pour éclairer sa maison.
Un jour, comme il s’éveillait de son sommeil paresseux, ô surprise ! il trouva la porte de sa cage grande ouverte : affaire de hasard. Il s’accroupit dans un coin, perplexe et craintif. Puis, lentement, il s’approcha de la porte, redoutant l’insolite, et il l’aurait refermée, n’était qu’à pareille tâche ses membres s’avéraient inutiles. Aussi passa-t-il la tête à travers l’ouverture, pour découvrir que la voûte céleste s’étendait davantage, et que le monde se déployait alentour.
Il retourna dans son coin, mais pas pour se reposer, car il était tombé sous le charme de l’Inconnu : il retournait à la porte ouverte, encore et encore, apercevant chaque fois plus de Lumière.
Puis, une fois, il se tint dans le flot lumineux ; une inspiration profonde – une contraction des muscles puissants, et d’un bond il fut parti.
Il court encore et encore, dans sa fuite éperdue, sans crainte de se blesser, de déchirer ses beaux flancs – occupé à voir, sentir, toucher un peu de toutes choses ; s’arrêtant même pour goûter des lèvres à la mare nauséabonde, présumant qu’elle serait douce.
Lorsqu’il a faim, il n’est de nourriture que celle qu’il doit rechercher, et pour laquelle souvent il doit combattre ; et ses membres sont pesants avant qu’il atteigne l’eau qui convient à son gosier assoiffé.
Ainsi vit-il, toujours occupé à chercher, trouver, se délecter et souffrir. La porte ouverte par hasard l’est restée, mais la cage reste vide à jamais !

Contexte et pistes d’analyse
Kate Chopin est originaire de Saint Louis, Missouri : c’est sans doute là qu’elle écrit Émancipation : fable d’une vie, vers 1869-1870, alors que la guerre de Sécession s’est achevée en 1865 et que la société du sud des États-Unis est bouleversée. 1870 est par ailleurs l’année du mariage de Kate, née Katherine O’Flaherty, avec Oscar Chopin qu’elle suit à la Nouvelle-Orléans. Le couple a six enfants dans les années qui suivent. C’est un temps de transition pour Chopin, qui n’a pas encore tenté de publier ni même sérieusement d’écrire : cela semble ne devenir une activité sérieuse pour elle qu’à partir des années 1890, après la mort de son mari (1882) et de sa mère (1883).
« Émancipation : fable d’une vie » est donc un texte de jeunesse unique, écrit entre dix-huit et vingt ans, où l’on peut déjà lire, en faisant un parallèle entre l’animal de la fable et les héroïnes des nouvelles et romans ultérieurs de Chopin, la soif de liberté opposée logiquement à des contraintes objectives : une cage dans la fable, le mariage et ce qu’il implique dans d’autres récits. Généralement, les protagonistes de Chopin persévèrent, défient les conventions et les obstacles, et se créent une voix personnelle. Le titre « Émancipation » est de ce point de vue transparent : il s’agit bien pour l’animal de se libérer d’un état de dépendance, et il faut remarquer que le terme « émancipation », relevant du droit, s’applique aux humains, encourageant aussitôt le lecteur à chercher les sous-entendus. C’est de toute façon un des enjeux attendus de la fable animalière : derrière les animaux anthropomorphes se devinent des mœurs, des traits de caractère, et le récit s’accompagne d’une morale, ou la suggère. On peut avancer sans risque que Chopin privilégie ici la liberté à la (fausse) sécurité d’une cage qu’on qualifierait aujourd’hui de dorée.
L’animal de la fable peut donc être aisément interprété comme une allégorie de la féminité, sinon des craintes et espoirs de la jeune Chopin elle-même à une période charnière de sa vie. La « main invisible » (qu’on peut s’amuser à lire comme une référence à Adam Smith), garante d’ordre, mais créant une dépendance artificielle, peut dans un imaginaire américain renvoyer aussi bien à la famille, en particulier à l’autorité patriarcale, qu’aux règles sociales voire à la civilisation elle-même (on songera aux thèmes d’un autre auteur originaire du sud des États-Unis, Robert E. Howard !). Il n’est en outre pas anodin que Chopin ait d’abord choisi un animal (masculinisé) pour représenter ses idées, avant d’oser mettre en scène des personnages féminins comme dans L’Éveil, roman qui sera d’abord mal perçu, voire rejeté par ses contemporains, avant d’être redécouvert dans les années 1970 et lu dans une perspective féministe (soulignons qu’Agnes Smedley, autre figure du féminisme américain, est mise en avant à la même époque !). Sur cette question de la difficulté à faire des femmes des héroïnes à part entière, on peut lire Ursula LK. Le Guin et sa conférence « Terremer revisité« .

Emancipation: A Life Fable
There was once an animal born into this world, and opening his eyes upon Life, he saw above and about him confining walls, and before him were bars of iron through which came air and light from without; this animal was born in a cage.
Here he grew, and throve in strength and beauty under the care of an invisible protecting hand. Hungering, food was ever at hand. When he thirsted water was brought, and when he felt the need to rest, there was provided a bed of straw upon which to lie; and here he found it good, licking his handsome flanks, to bask in the sun beam that he thought existed but to lighten his home.
Awaking one day from his slothful rest, lo! the door of his cage stood open: accident had opened it. In the corner he crouched, wondering and fearingly. Then slowly did he approach the door, dreading the unaccustomed, and would have closed it, but for such a task his limbs were purposeless. So out the opening he thrust his head, to see the canopy of the sky grow broader, and the world waxing wider.
Back to his corner but not to rest, for the spell of the Unknown was over him, and again and again he goes to the open door, seeing each time more Light.
Then one time standing in the flood of it; a deep in-drawn breath – a bracing of strong limbs, and with a bound he was gone.
On he rushes, in his mad flight, heedless that he is wounding and tearing his sleek sides – seeing, smelling, touching of all things; even stopping to put his lips to the noxious pool, thinking it may be sweet.
Hungering there is no food but such as he must seek and ofttimes fight for; and his limbs are weighted before he reaches the water that is good to his thirsting throat.
So does he live, seeking, finding, joying and suffering. The door which accident had opened is opened still, but the cage remains forever empty!