Wanda Jean de La Hire Les Grandes Aventures du Nyctalope avis

On trouve de tout dans les boîtes à livres. Des vieilleries surtout qui ne demandent qu’à reposer en paix. Mais parfois, aussi, des pépites. Cette rubrique vous propose de jeter un coup d’œil sur ces bouquins abandonnés et glanés au hasard de déambulations livresques.

Par Yves-Daniel Crouzet (retrouvez-le sur Facebook !)

Pulp à la française 

[Boîte à livres de Saint-Didier-en-Velay (43)]

Jean de La Hire est l’un des nombreux pseudonymes d’Adolphe d’Espie, né le 28 janvier 1878 et mort le 5 septembre 1956. Selon Wikipédia, il fut d’abord le prête-plume de Colette. Il devint par la suite un écrivain très prolifique et très populaire en abordant tous les genres possibles et imaginables : policier, science-fiction (dont il fut un précurseur), espionnage, fantastique, historique, pour enfants, sentimental, essai et, at last but not least, littérature générale.
Wanda appartient à son cycle du Nyctalope (19 volumes) dont le personnage principal, Léo Saint-Clair, alias le Nyctalope, est un aventurier français qui fut sans doute le modèle du célèbre Bob Morane (nyctalope lui aussi) d’Henri Vernes.
Initialement publié en 1936 sous forme de feuilleton dans le journal Le Matin sous le titre La Croisière du Nyctalope, le roman parut chez Fayard en 1937. Il fut réédité en 1953, sous le titre Wanda, par les éditions André Jaeger, dans une version remaniée (et sans doute allégée si j’en juge d’après certains passages un peu déroutants).

Wanda Jean de La Hire Les Grandes Aventures du Nyctalope avis
Wanda, Les Grandes Aventures du Nyctalope, extrait p. 39.

La couverture très suggestive de Wanda avait plus d’une fois attiré mon regard dans les bacs des bouquinistes quand j’étais adolescent. On y voit, à travers une immense toile d’araignée, une blonde pulpeuse, yeux écarquillés de terreur, enchaînée dans un cachot à côté d’ossements humains. Des décennies plus tard, le hasard, sous la forme d’une boîte à livres complaisante, m’a donné l’occasion de vérifier si le contenu du roman tenait les promesses de son illustration. Autant le dire tout de suite, j’ai été déçu.
Wanda nous conte l’histoire très rocambolesque de Léo Saint-Clair, lancé sur les traces de la princesse Irina Zahidof Constantinovitch, filleule de l’impératrice de Russie, enlevée par d’odieux criminels, dont la belle Wanda, qui en veulent à sa fortune. En effet, ces crapules ont eu connaissance (comment ? ce n’est pas expliqué ou alors cela m’a échappé) d’un secret, que même la princesse ignore, qui les rendra immensément riches. L’affaire se corse à Yalta, lorsque la police secrète du tzar, l’Okrana, s’en mêle. Une police corrompue comme il se doit, dont les chefs ne tardent pas à se lancer, eux aussi, avec la dernière brutalité, à la poursuite du fameux secret. L’aventure se terminera dans les lointaines steppes russes au nord d’Astrakan, dans un lieu appelé la Horde-Kalmouke.

Wanda Jean de La Hire Les Grandes Aventures du Nyctalope chronique
Wanda, Les Grandes Aventures du Nyctalope, extrait p. 110.

Avec ses longs cheveux noirs, sa peau d’albâtre, sa beauté qui subjugue les hommes, son corps splendide, son intelligence supérieure et sa froide cruauté, Wanda Stielman est l’archétype de la femme fatale. Le lecteur découvrira qu’elle et Saint-Clair se connaissaient. Ils ont été brièvement amants, se sont aimés, avant que le Nyctalope se détourne d’elle, provoquant la haine de la vénéneuse Allemande.
Le Nyctalope, quant à lui, est le parfait chevalier servant, beau, droit, fort et intelligent. En un mot irrésistible. Adepte du jiu-jitsu (comme Bob Morane !), excellent tireur, il commande aux hommes avec autorité et sang-froid et, grâce à son charisme naturel, impose ses volontés à tous ceux qui l’entourent. C’est aussi une célébrité internationale puisque tout le monde le connaît, même au fin fond de la Russie. Pourtant, bien que doté de toutes les qualités précédemment énumérées, le personnage est creux et sans intérêt. Pourquoi ? Parce que Jean de La Hire l’a posé sur un piédestal et ne s’intéresse pas à l’homme sous la statue du commandeur. Les autres personnages sont plus intéressants. La diabolique Wanda bien sûr, mais aussi Nicolas Touskine, lieutenant de Cosaques et membre de l’Okrana, qui incarne un méchant parfait, froid et cruel, très intéressant dans ses rapports avec son chef et avec Wanda.
L’histoire en elle-même ne présente que peu de surprises, c’est une course en avant, ponctuée d’obstacles, jusqu’à la forteresse de la Horde-Kalmouke. La fin est abrupte et décevante car bâclée. Quant au secret si soigneusement gardé tout au long du récit, il ne paraît pas, aujourd’hui, mériter tout le mystère que l’auteur a créé autour.

Wanda Jean de La Hire Les Grandes Aventures du Nyctalope critique
Wanda, Les Grandes Aventures du Nyctalope, extrait p. 167.

Bien qu’il ne fasse que 251 pages, le roman semble long. La faute à un style daté, lourd et ampoulé, et à une narration qui s’attarde sur des détails triviaux et qui, étonnement, expédie des scènes importantes. Une pointe de sexualité et de sadisme, que n’auraient pas reniée, à la même époque, les auteurs pulp américains, vient pimenter le récit. Preuve que les mêmes fantasmes produisent les mêmes procédés littéraires. Je l’ai dit, à la base Wanda était un feuilleton, un récit populaire écrit pour plaire au plus grand nombre. Un pulp à la française avec les défauts et les (rares) qualités de ce genre de littérature. En nous plongeant dans une époque révolue et une certaine conception d’une France « universelle », il n’est cependant pas dépourvu d’un certain charme suranné.
Enfin, ma curiosité est apaisée. Je sais maintenant ce que cachait cette couverture kitsch : un contenu tout aussi kitschissime. Donc, sauf si comme moi vous êtes un lecteur compulsif, je vous invite à passer votre chemin et à réserver votre temps à de plus intéressantes lectures. Comme celle de Pierre Benoit, par exemple, contemporain de Jean de La Hire et, lui aussi, écrivain populaire et prolifique, mais dont le style, contrairement à celui de son confrère, est une merveille de clarté et d’élégance (cf. mes chroniques de Monsieur de La Ferté et de Koenigsmark).

Wanda, roman de Jean de La Hire (1936),
Les Grandes Aventures du Nyctalope, éditions André Jaeger (1953).

Pour lire la chronique précédente : La Dixième Victime – Robert Sheckley.