La Traque Richard Matheson avis

On trouve de tout dans les boîtes à livres. Des vieilleries surtout qui ne demandent qu’à reposer en paix. Mais parfois, aussi, des pépites. Cette rubrique vous propose de jeter un coup d’œil sur ces bouquins abandonnés et glanés au hasard de déambulations livresques.

Par Yves-Daniel Crouzet (retrouvez-le sur Facebook !)

[Boîte à livres du Prège (43)]

Richard Matheson était un génie mais un piètre romancier. Oui, oui, vous avez bien lu ! Et ce malgré ses romans célébrés tels que Je suis une légende ou L’homme qui rétrécit, pour les plus connus du grand public. Et c’est un fan absolu qui vous le dit. Richard Matheson est en effet, avec Robert E. Howard, mon écrivain de SFFF favori. Mais comme nouvelliste, pas comme romancier.
Bon, Je suis une légende (1954) est très bien, mais L’homme qui rétrécit (1956) est une aimable série B. La maison des damnés (1971) est bon aussi, mais si proche de Maison hantée (1959) de Shirley Jackson (en moins bien) que ça ressemble fort à du plagiat. Échos (1958) est bon également, sans être exceptionnel. J’avais aimé Le jeune homme, le temps et la mort (1975), la première fois que je l’ai lu, et détesté la deuxième. Il faudra donc faire la belle. Otage de la nuit (1982), superbe histoire de succube, est excellent. Ce court roman est, pour moi, son meilleur. À l’autre bout du spectre (ah ah !), À sept pas de minuit (1993) est sans doute son pire. Un roman sans queue ni tête, dont chaque chapitre se termine par un cliffhanger improbable. Je passe rapidement sur le mystique Au-delà de nos rêves (1978) et le pénible D’autres royaumes (2011), que j’ai eu du mal à terminer. Voilà pour le Fantastique. Tournons-nous à présent vers ses romans policiers : d’honnêtes séries B nerveuses, comme les films qui en ont été tirés. Car l’œuvre de Matheson fascine les réalisateurs. L’Homme qui rétrécit, Je suis une légende, De la part des copains, La Maison des damnés, Les Seins de glace, Quelque part dans le temps, Au-delà de nos rêves, Hypnose, sont des adaptations de ses romans au cinéma. Deux de ceux-ci ont même été adaptés trois fois ! Côté nouvelles, citons Duel, The Box, Real Steel. Et ce n’est sans doute pas fini compte tenu du nombre de chefs-d’œuvre que le gaillard a commis.
La fascination était réciproque, Matheson rêvait de devenir scénariste. Dès qu’il l’a pu, il a lâché l’écriture de romans et de nouvelles pour se consacrer au cinéma et à la télévision, plus rémunérateurs. Il avait d’ailleurs écrit L’Homme qui rétrécit spécialement à cet effet et il a exigé d’en être le scénariste lorsque Hollywood voulut en faire un film. Ce n’est qu’au début des années 70 qu’il revint aux romans, sans doute dans l’espoir de les voir adaptés au cinéma. Ça a marché quelquefois, mais pas pour La Traque. Enfin, pas encore.

La Traque Richard Matheson
La Traque, Richard Matheson, extrait p. 57.

La Traque a pourtant tous les ingrédients pour faire un film. Le roman a visiblement été conçu pour être mis en images. C’est presque un script tant il est épuré. Les dialogues abondent, les descriptions sont rares et ne présentent que l’essentiel. Il y a même la voix off, celle du personnage principal qui se parle à lui-même. Dans La Traque, on suit les mésaventures de Robert (Bob, Bobby) Hansen, écrivain et scénariste, parti marcher avec son ami Douglas Crowley (Doug), acteur aigri en manque de rôles, dans un parc naturel de Californie. Bob souhaite apporter à son prochain roman, qui aura pour toile de fond une grande randonnée, la touche d’authenticité indispensable. Il va être servi ! Leur court périple (trois jours) doit les emmener au chalet de Doug où ils retrouveront l’épouse de Bob, Marian. Sauf que Bobby boy est un véritable boulet avec une condition physique déplorable et que ce bon vieux Doug, sportif accompli quant à lui, n’est pas le gentil gars qu’on croyait au début. Les petites piques blessantes se multiplient d’un côté, les pensées rancunières de l’autre. Car Bob et Doug se connaissent assez mal finalement.
Doug jalouse le succès de Bob, à qui tout réussit, alors que son gosse à lui s’est suicidé, sa femme s’est barrée, et que professionnellement, c’est la loose. Bob a eu une jeunesse dorée ; Doug a connu les maisons de redressement, les coups et les viols. La tension ne cesse de monter entre les deux hommes, avant de virer au pur cauchemar lors d’une scène éprouvante qui lorgne du côté de Délivrance de John Boorman (que Matheson cite d’ailleurs). Si vous avez vu le film, vous aurez compris à quel passage je fais allusion. Bob se retrouve pris en chasse (d’où le titre du roman) par un Doug armé d’un arc, transformé en parfait psychopathe. Beau joueur, l’acteur donne à son « ami » trois heures d’avance et l’assure qu’il aura la vie sauve s’il parvient avant lui au chalet où les attend Marian. Voilà qui n’est pas sans rappeler The Most Dangerous Game (en français Les Chasses du Comte Zaroff), de Richard Connell, dont j’ai parlé dans une précédente chronique.

La Traque Richard Matheson  critique
La Traque, Richard Matheson, extrait p. 181.

La traque est ce qu’on appelle dans le jargon cinématographique un survival. Un récit de survie.
Bob est un personnage plutôt veule et souvent exaspérant qui engendre peu de sympathie. C’est un intello satisfait de son sort. Jamais, hormis lors de brefs éclats de colère, il ne se rebelle contre son tourmenteur et encore moins tente de contre-attaquer. Il fuit, c’est tout ce qu’il sait faire. Il est un peu con aussi, car il devrait comprendre que même s’il parvient au chalet avant Doug, celui-ci ne le laissera pas vivre. Pas après ce qu’il lui a fait. Pas plus qu’il n’épargnera son épouse. De son côté, Doug est un salaud caricatural comme les aimait passionnément le cinéma américain des années 1970 à 2000. Façon Jason Voorhees ou Michael Myers. Le genre machine à tuer obtuse et indestructible.
Il est difficile de ne pas voir en Robert Hansen un double de Richard Matheson. Tous deux sont écrivains et scénaristes. Leurs enfants travaillent dans le cinéma. Tous deux sont dotés de principes moraux forts et partagent la même conception de la vie et de l’au-delà.
Car ce que Matheson a toujours fait à travers ses écrits, c’est parler de lui, de ses peurs, de ses angoisses, de ses obsessions, pour mieux nous parler de nous. C’est pour cela que je l’adore. Ce qui arrive à ses infortunés héros dans ses nouvelles a toujours trouvé un étrange écho en moi. Disparaître sans laisser de traces comme dans Escamotage, être saisi d’un besoin irrésistible de se jeter dans l’océan comme dans Lemmings, voire se retrouver prisonnier avec son épouse d’un dégénéré comme dans Zoo. Même le vieillard obligé de passer des épreuves de culture générale pour prouver qu’il n’est pas sénile et ne pas être euthanasié de Le test, c’est moi ! Mais si le format nouvelle est adapté à ce déballage d’angoisses et de peurs viscérales, la distance est plus difficile à tenir sur trois cents pages.
Le récit est simple et linéaire : on suit les deux personnages dans leur randonnée, et c’est tout. Il n’y a pas d’autre point de vue que celui de Bob. Aucun flash-back qui nous permettrait de mieux connaître les personnages, de nous les rendre plus attachants, comme sait si bien le faire Stephen King, qui doit tant à Matheson. La petite voix aigre et railleuse qui accompagne Bob tout au long du roman est répétitive et vite horripilante. Elle dit tout bas ce que Bob devrait trouver le courage de dire tout haut. Les péripéties animalières qui émaillent le récit – découverte d’une biche blessée, apparition d’un ours, sauvetage d’un puma – ressemblent à des procédés faciles pour relancer le rythme d’un récit qui sans ça en manquerait cruellement. Elles permettent aussi à Matheson de montrer que son héros – incapable de courage avec son poursuivant – en trouve suffisamment pour leur sauver la vie au péril de la sienne. La fin du roman est digne d’un mauvais film d’horreur américain. Les rebondissements stupides se succèdent. Le méchant que Bob croit mort après une chute (nous, lecteurs, on sait bien que ce n’est pas le cas !) réapparaît. Les dernières pages sont grotesques et invraisemblables, avec pour couronner le tout la traditionnelle tentative de fuite en voiture qui se solde par un échec.
[SPOIL] Après une ultime scène bien glauque, le méchant est défait d’une façon spectaculaire (et, comme il se doit, très cinématographique). Malgré tout ce que Doug leur a fait endurer, à sa femme et lui, Bob ne s’abaissera pas à le tuer. « Ce n’est pas toi ! », lui dit Marian. Ils se contenteront donc de l’attacher sur le capot du 4×4, comme on le fait d’un gros gibier, pour le remettre à la police. Le message est transparent. Le chasseur est devenu proie. La Bête, bien qu’encore menaçante, est vaincue. Comme dans une multitude de films de série B et d’épisodes télé, les deux survivants échangent une plaisanterie avant de monter en voiture. L’avenir leur appartient, le mal ne triomphera pas. Fondu au noir. Fin de l’histoire.

La Traque Richard Matheson avis
La Traque, Richard Matheson, extrait p. 291.

Dans la seconde moitié de sa vie, Richard Matheson s’est mis à accorder beaucoup d’importance à une forme de spiritualité, un peu éloignée des canons chrétiens, qu’on pourrait qualifier de New Age. En interviews, il indiquait qu’il regrettait certaines des choses qu’il avait écrites. Pour lui, écrire trop complaisamment sur le Mal c’était l’invoquer, l’aider à se manifester. « I hate it when something I’ve had published “inspires” some nut to imitate what I’ve written, or some teacher gets fired for having her students read one of my stories or novels. » [« Je déteste quand quelque chose que j’ai publié « donne l’inspiration » à un taré d’imiter ce que j’ai écrit, ou quand un prof se fait virer pour avoir fait lire une de mes histoires ou un de mes romans. »]
Sur le tard, a-t-il essayé de se racheter de la noirceur qu’il avait si souvent convoquée ? C’est plus que possible. Dans La Traque, Bob Hansen / Richard Matheson refuse d’abandonner ses principes et idéaux. La mort ne lui fait pas peur. Ce qui le pousse à fuir, c’est qu’il ne veut pas qu’il arrive du mal à son épouse, à laquelle Doug a promis de s’en prendre ensuite. L’amour plus fort que l’horreur. C’est plus évident encore dans Le jeune homme, le temps et la mort, où le héros, condamné par la maladie, voyage dans le passé pour vivre une histoire d’amour avec une belle disparue. L’amour plus fort que le temps. L’amour est aussi au cœur d’Au-delà des rêves, dans lequel l’âme éternelle d’un époux, mort dans un accident de la route, ira jusqu’en enfer pour sauver celle de son épouse qui s’est damnée en se suicidant de désespoir. L’amour plus fort que la mort.
Il me reste encore à lire Journal des années de poudre, un pur western, publié chez Denoël dans la Collection Lune d’encre pourtant consacrée à la SF et à la Fantasy, et j’en aurai terminé avec les romans de Matheson traduits en français. Je picorerai ensuite dans les différentes éditions de ses nouvelles au gré de mon humeur ; peut-être même irai-je fouiner dans un vieux numéro de la défunte revue Fiction pour retrouver le délicieux frisson de l’adolescence.
Richard Matheson reste à jamais mon nouvelliste favori. Personne mieux que lui n’a su en quelques pages sonder les fractures de l’âme humaine, distiller avec autant de brio la peur et l’angoisse, explorer ce moment où la réalité quotidienne et prosaïque bascule dans l’insolite et le fantastique. Je vous invite donc à lire et à relire ses nouvelles, dont une nouvelle intégrale actualisée est sortie chez J’ai Lu (en attendant la prochaine). Sinon, si le pavé vous effraie (1568 pages quand même !), vous pouvez vous contenter des best of que sont les recueils Les Mondes macabres et Miasmes de mort, textes choisis par Alain Dorémieux, et Le livre d’or de la science-fiction : Richard Matheson, textes choisis par Daniel Riche. On y trouve la quintessence de son génie.
Que la peur soit avec vous !

La Traque Richard Matheson Flammarion Noir
La Traque, Richard Matheson (2002), Flammarion Noir (2003).

Pour lire la chronique précédente : Wanda – Jean de La Hire.