
« Song in a Minor Key » (« Chant en mode mineur », ou « Chanson en mode mineur ») est une brève nouvelle de Catherine Lucille Moore, qui signait alors C. L. Moore. Elle est publiée une première fois en février 1940, dans le fanzine Scienti-Snaps, puis en 1957 dans le numéro de janvier de Fantastic Universe, qui la présente d’ailleurs comme une « vignette ». Elle met en scène Northwest Smith, anti-héros récurrent de Moore : aventurier, contrebandier, il parcourt un univers de space opera menacé par des entités monstrueuses qui rappellent celles de Lovecraft, avec qui elle correspond… Il semble que « Song in a Minor Key » soit le dernier texte que Moore ait consacré à son personnage, et il est possible que ce soit un fragment inachevé. Le texte a une particularité immédiate : alors que ça lui était interdit, Northwest Smith est de retour sur Terre !
Je propose ci-dessous une traduction personnelle de la nouvelle, suivie de quelques remarques et du texte anglais (États-Unis).
Chant en mode mineur – C. L. MOORE
Le soleil réchauffait le flanc de colline recouvert de trèfle, au-dessous de lui. Northwest Smith remuait les épaules sur le sol et fermait les yeux, avec une respiration si profonde que le pistolet, glissé dans l’étui sur sa poitrine, s’écrasait contre la sangle, comme il s’abreuvait de l’arôme de la Terre et du trèfle chaud dans la lumière du soleil. Ici, au creux des collines, ombragé par les saules, gisant sur le coussin des trèfles et le giron de la Terre, il laisser s’échapper son souffle en un long soupir, et passait sur l’herbe une paume caressante, tel un amant.
Il s’était fait cette promesse à lui-même depuis, combien de temps — combien de mois, d’années sur des mondes étrangers ? Il n’y penserait pas, à cet instant. Il ne se souviendrait pas des sombres routes spatiales, des scories rouges des régions arides de Mars, ou des journées de nacre grisé de Vénus, quand il avait rêvé de la Terre qui l’avait mis hors-la-loi. Aussi reposait-il, les yeux clos et baigné dans la lumière du soleil, aucun son ne parvenant à ses oreilles sinon celui d’une brise sur l’herbe, et la stridulation d’un insecte tout près — il laissait derrière lui les années de violence et leur odeur de sang, elles auraient pu aussi bien ne pas avoir eu lieu. S’il n’y avait pas eu le pistolet écrasé contre ses cotes, entre sa poitrine et la terre couverte de trèfles, il aurait aussi bien pu être un gamin, comme autrefois, longtemps avant qu’il eût enfreint sa première loi ou tué son premier homme.
Aucune autre personne vivante ne savait désormais qui avait été ce gamin. Pas même la Patrouille qui savait tout sur tout. Pas même Yarol le vénusien, qui avait été son plus proche ami pendant tant d’années tumultueuses. Personne ne saurait — désormais. Ni son nom (qui n’avait pas toujours été Smith) ni son pays natal, ni quel foyer l’avait élevé, ni le premier acte de violence l’ayant entraîné sur les voies sinueuses qui menaient ici — ici, à ce vallon de trèfles entre les collines d’une Terre qui lui avait interdit à jamais de remettre le pied sur son sol.
Il dénoua les mains derrière sa tête et se tourna sur le côté, déposant une joue balafrée sur son bras, et se souriant à lui-même. Eh bien, voici que la Terre se trouvait sous lui. Non plus une étoile verte suspendue haut dans des cieux étrangers, mais un sol chaud, un trèfle neuf, si près de son visage qu’il pouvait en distinguer toutes les petites tiges, les feuilles triples et les grains de terre humide à leur pied. Une fourmi courait alentour, remuant ses antennes près de sa joue. Il ferma les yeux et inspira encore profondément. Valait même mieux ne pas regarder ; valait mieux rester couché là comme un animal, à absorber le soleil et la sensation de la Terre, sans rien voir, sans parole.
Maintenant il n’était plus Northwest Smith, hors-la-loi balafré des routes spatiales. Maintenant il était de nouveau un gamin, avec toute la vie devant lui. Il y aurait une maison à colonnes blanches juste là, sur la colline, avec des porches ombreux, des rideaux soulevés par la brise et à l’intérieur le son de voix douces, familières. Il y aurait une fille, dont la chevelure serait pareille à un flot de miel, qui se tiendrait hésitante dans le cadre de la porte, levant les yeux vers lui. Des larmes dans les yeux. Il restait allongé en silence, dans ses souvenirs.
Curieux comme tout lui revenait de façon limpide, quoique la maison eût été réduite en cendres depuis presque vingt ans, et que la fille — la fille…
Il se retourna violemment, ouvrant les yeux. Inutile de se souvenir d’elle. Il y avait eu cette faille en lui depuis le tout début, à présent il le comprenait. S’il redevenait gamin, en sachant tout ce qu’il savait aujourd’hui, la faille serait toujours là, et tôt ou tard aurait lieu la même chose qui s’était produite vingt années auparavant. Il était né pour une époque plus sauvage, où les hommes prenaient ce qu’ils voulaient et gardaient ce qu’ils pouvaient sans respect pour la loi. L’obéissance n’était pas dans sa nature, et donc —
D’une façon aussi limpide que le jour où c’était arrivé, il ressentit le même transport de colère et de désespoir vieux désormais de vingt ans, sentit le recul brusque du pistolet-laser dans son poing inexpérimenté, entendit le crépitement de sa charge mortelle engloutissant un visage qu’il haïssait. Il ne parvenait pas à être désolé, même à présent, pour ce premier homme qu’il avait tué. Mais dans la fumée de ce meurtre s’étaient envolés la maison à colonnes et l’avenir qu’il aurait pu avoir, le gamin lui-même — perdus comme l’Atlantide désormais — et la fille aux cheveux couleur de miel, ainsi que beaucoup, beaucoup d’autres choses. Cela devait arriver, il le savait. Étant donné le gamin qu’il était, cela devait arriver. Même s’il pouvait remonter dans le temps et tout recommencer, l’histoire serait la même.
Et tout cela était depuis longtemps révolu, de toute façon ; et personne ne s’en souvenait du tout, sinon lui-même. Un homme qui resterait allongé là à y penser davantage serait bien sot.
Smith grogna et se mit sur son séant, haussant les épaules de façon à remettre le pistolet en place, contre ses cotes.

Northwest Smith, anti-héros type
C. L. Moore présente Northwest Smith comme un pilote et un contrebandier, qui doit rappeler la figure classique du hors-la-loi des westerns : il faut dire que Moore avait d’abord imaginé « Northwest Smith » pour être un personnage de western, et que si elle garde le nom en réécrivant ses textes pour les transposer dans un monde de science-fiction, c’est parce qu’elle s’amuse de l’absurdité du nom « Northwest » (littéralement : nord-ouest ! Source.) pour un héros voué à voyager dans l’espace, où les points cardinaux n’ont pas de pertinence.
Le genre littéraire du Western est alors très populaire aux États-Unis, alors qu’il est alors plutôt perçu en déclin au cinéma dans les années 1930. C’est peut-être en 1939 avec le film La Chevauchée fantastique (Stagecoach) que le Western devient incontournable pour un moment : on y voit John Wayne camper le Ringo Kid, hors-la-loi malgré lui.
Mais le Western n’est pas encore renouvelé au cinéma quand Moore met pour la première fois en scène Northwest Smith, dans sa nouvelle « Shambleau », publiée en novembre 1933 dans Weird Tales : c’est la première publication professionnelle de Moore, qui s’est inspirée pour l’occasion d’un poème narratif de William Morris et du mythe de Persée et Méduse.
Le personnage en tant que tel est bien une espèce de cow-boy, un criminel prêt à tuer, sans scrupule, qui a les attributs attendus : le pistolet-laser au lieu du revolver, le vaisseau spatial (appelé The Maid : la Servante !) au lieu du cheval. C’est évidemment l’ambiguïté morale de Northwest Smith qui en fait un anti-héros, puisque il conserve des qualités héroïques : force et habileté, courage, cicatrice virile (Thorgal et autres en savent quelque chose !)… « Song in a Minor Key », si bref que soit le texte, a d’ailleurs pour particularité de suggérer quelque chose du passé du personnage : relativement vague, mais tragique, puisque marqué par la perte (d’une maison, d’une femme) et la mort (il y a eu meurtre).

On apprend même que « Smith », nom américain banal s’il en est, n’est pas son véritable patronyme. Au lecteur de formuler des hypothèses : on devine bien que c’est ce premier meurtre qui a valu à Northwest Smith l’interdiction de retourner sur Terre et, vraisemblablement, de changer d’identité. Si on lit « Song in a Minor Key » comme la fin de ses aventures, on peut même y voir une sorte de fin douce-amère, Smith étant rentré chez lui, ce qui le satisfait, certes, mais pour autant il n’a pas retrouvé de vrai foyer, et la vie paisible ne semble décidément pas pour lui : il n’en a pas fini avec la violence… et si on lit cette « vignette » comme le début d’un récit inachevé, on peut imaginer que Moore serait revenue sur ce passé occulté, expliquant le retour de Northwest Smith, bouclant peut-être la boucle.
À noter qu’une bonne part de ces éléments font de Northwest Smith un prototype de Han Solo, le célèbre contrebandier au grand cœur de Star Wars. Il est d’ailleurs amusant de constater que le film Solo: A Star Wars Story de 2018 raconte comment Han est contraint de quitter sa planète natale et la fille qu’il aime !
Reste qu’avec les aventures de Northwest Smith, Moore fait essentiellement un mélange de genres et d’influences, entre « Space Western » et fantasy, sinon weird à la Lovecraft. « Song in a Minor Key », par son titre et certains choix esthétiques, comme la répétition et le cadre idyllique, qui rappelle le locus amoenus (« lieu agréable ») latin, a d’ailleurs quelque chose d’un poème !
En tout cas, même s’il est récurrent, le héros ou anti-héros de Moore importe moins que l’univers qu’il explore, et d’ailleurs il se retrouve souvent dans une situation inextricable dont il est tiré par un compagnon, ou une compagne. Moore, sans doute, ne va pas aussi loin qu’Ursula K. Le Guin dans sa critique du héros masculin, mais elle en montre avec ironie certaines limites.

Un des derniers textes de C. L. Moore ?
Selon Bobby Derie, qui gère le site Deep Cuts in a Lovecraftian Vein, « Song in a Minor Key » est un des derniers textes où se fait entendre la voix propre de C. L. Moore (son nom de plume de l’époque, qui dissimulait par omission sa féminité) : de 1933 à 1936, elle raconte les aventures de Northwest Smith dans les pages de Weird Tales, le fameux magazine qui avait publié, entre autres ! Robert E. Howard et Lovecraft, sans leur donner de fin particulière. Bobby Derie, d’ailleurs, voit dans « Song in a Minor Key » le souvenir d’une nouvelle de Lovecraft, « The Silver Key » (1926), qui évoquait aussi un passé nostalgique. En tout cas, avec cette « vignette », les histoires de Northwest Smith s’arrêtent sans explication, Moore ne publiant d’ailleurs plus sous son seul nom dans Weird Tales après 1937.
Il faut dire qu’en 1936 elle se met en couple avec l’auteur Henry Kuttner, et qu’ils écrivent désormais à quatre mains, parfois sous pseudonyme. Ils se marient en 1940, année justement de la parution de « Song in a Minor Key », qui constitue en quelque sorte un adieu au personnage de Northwest Smith !
Pour autant, même si la chose devient rare, Moore continue de publier de temps à autre des textes sous son seul nom : on peut du moins constater qu’elle a renoncé à un de ses personnages les plus populaires (avec Jirel de Joiry, délaissée en 1939) !

Le fanzine Scienti-Snaps
Ce petit magazine amateur est publié de 1938 à 1940, essentiellement sous la direction de Walter E. Marconette, qui s’occupe aussi des couvertures et semble avoir été particulièrement actif dans le milieu amateur de l’édition de science-fiction durant cette période. Le fanzine mélange des nouvelles, des poèmes, des essais et des feuilletons.
Le numéro de février 1940 de Scienti-Snaps dans laquelle est publiée « Song in a Minor Key » est co-édité par Jack Chapman Miske, admirateur et correspondant de Lovecraft : on ne s’étonnera pas d’apprendre que des textes de Lovecraft ont été publiés dans Scienti-Snaps !
Précisons que le numéro de février 1940 contient aussi un bref essai de… Henry Kuttner ! On peut sans doute penser que le couple voulait publier dans le même fanzine. Ajoutons au passage que Kuttner était un ami de Lovecraft (et de Clark Ashton Smith !) : la boucle se bouclait !

song in a minor key – C. L. MOORE
Beneath him the clovered hill-slope was warm in the sun. Northwest Smith moved his shoulders against the earth and closed his eyes, breathing so deeply that the gun holstered upon his chest drew tight against its strap as he drank the fragrance of Earth and clover warm in the sun. Here in the hollow of the hills, willow-shaded, pillowed upon clover and the lap of Earth, he let his breath run out in a long sigh and drew one palm across the grass in a caress like a lover’s.
He had been promising himself this moment for how long—how many months and years on alien worlds? He would not think of it now. He would not remember the dark spaceways or the red slag of Martian drylands or the pearl-gray days on Venus when he had dreamed of the Earth that had outlawed him. So he lay, with his eyes closed and the sunlight drenching him through, no sound in his ears but the passage of a breeze through the grass and a creaking of some insect nearby—the violent, blood-smelling years behind him might never have been. Except for the gun pressed into his ribs between his chest and the clovered earth, he might be a boy again, years upon years ago, long before he had broken his first law or killed his first man.
No one else alive now knew who that boy had been. Not even the all knowing Patrol. Not even Venusian Yarol, who had been his closest friend for so many riotous years. No one would ever know—now. Not his name (which had not always been Smith) or his native land or the home that had bred him, or the first violent deed that had sent him down the devious paths which led here—here to the clover hollow in the hills of an Earth that had forbidden him ever to set foot again upon her soil.
He unclasped the hands behind his head and rolled over to lay a scarred cheek on his arm, smiling to himself. Well, here was Earth beneath him. No longer a green star high in alien skies, but warm soil, new clover so near his face he could see all the little stems and trefoil leaves, moist earth granular at their roots. An ant ran by with waving antennae close beside his cheek. He closed his eyes and drew another deep breath. Better not even look; better to lie here like an animal, absorbing the sun and the feel of Earth blindly, wordlessly.
Now he was not Northwest Smith, scarred outlaw of the spaceways. Now he was a boy again with all his life before him. There would be a white-columned house just over the hill, with shaded porches and white curtains blowing in the breeze and the sound of sweet, familiar voices indoors. There would be a girl with hair like poured honey hesitating just inside the door, lifting her eyes to him. Tears in the eyes. He lay very still, remembering.
Curious how vividly it all came back, though the house had been ashes for nearly twenty years, and the girl—the girl …
He rolled over violently, opening his eyes. No use remembering her. There had been that fatal flaw in him from the very first, he knew now. If he were the boy again knowing all he knew today, still the flaw would be there and sooner or later the same thing must have happened that had happened twenty years ago. He had been born for a wilder age, when men took what they wanted and held what they could without respect for law. Obedience was not in him, and so—
As vividly as on that day it happened he felt the same old surge of anger and despair twenty years old now, felt the ray-gun bucking hard against his unaccustomed fist, heard the hiss of its deadly charge ravening into a face he hated. He could not be sorry, even now, for that first man he had killed. But in the smoke of that killing had gone up the columned house and the future he might have had, the boy himself—lost as Atlantis now—and the girl with the honey-colored hair and much, much else besides. It had to happen, he knew. He being the boy he was, it had to happen. Even if he could go back and start all over, the tale would be the same.
And it was all long past now, anyhow; and nobody remembered any more at all, except himself. A man would be a fool to lie here thinking about it any longer.
Smith grunted and sat up, shrugging the gun into place against his ribs.