
On trouve de tout dans les boîtes à livres. Des vieilleries surtout qui ne demandent qu’à reposer en paix. Mais parfois, aussi, des pépites. Cette rubrique vous propose de jeter un coup d’œil sur ces bouquins abandonnés et glanés au hasard de déambulations livresques.
Par Yves-Daniel Crouzet (retrouvez-le sur Facebook !)
À la guerre comme à la guerre
[Boîte à livres de Meudon (92)]
En 1565, Mattias Tannhauser, un ancien janissaire de l’armée ottomane, se rend à Malte que se préparent à envahir le général Mustafa Pacha et l’amiral Piyale au service du Grand Turc Soliman le Magnifique. Il est accompagné de son meilleur ami et frère d’arme, Bors, un redoutable guerrier anglais, et de deux femmes Carla, une noble, et Amparo, sa suivante. Sa mission est de retrouver Orlandu, le fils perdu de Carla, et de repartir avant que cela ne devienne impossible. Bien sûr, il n’y arrivera pas et se retrouvera coincé avec ses compagnons sur l’île assiégée. Il combattra, aux côtés des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, ses anciens camarades musulmans, mais affrontera un ennemi intérieur tout aussi dangereux, incarné par un prêtre inquisiteur, frère Ludovico, qui n’est autre que le premier amour de Carla et le père d’Orlandu. Voici grossièrement présentées les parties en présence, auxquelles il conviendrait d’ajouter Jean Parisot de La Valette, impitoyable grand maître de l’Ordre des Chevaliers de l’Hospitalier, le capitaine Ottoman Abbas bin Murad, « ami et ravisseur, sauveur et maître, père et frère et ennemie » de Tannhauser, et quelques autres.

Des romans comme La Religion de Tim Willocks on n’en lit pas tous les jours, ni tous les ans, ni même toutes les décennies. Pour tout vous dire, je n’avais pas eu un tel coup de cœur depuis… mon adolescence et la découverte du Pacte Noir de Robert E. Howard. Ça fait un sacré bail ! Ce voisinage affectif ne doit rien au hasard. On retrouve chez Willocks, comme chez Howard, le même sens de l’Histoire avec un grand H, de l’Aventure avec, aussi, une majuscule, le même souffle épique, les mêmes bruit et fureur, mais sur 951 pages, là où l’auteur texan écrivait essentiellement des nouvelles.
J’ai adoré et, pourtant, je n’aime pas les pavés. 951 pages, c’est trop. Surtout quand, comme moi, on est plutôt fantasque et d’humeur changeante et qu’on doit rédiger des chroniques comme celle-ci. S’il n’y avait que des livres de ce gabarit, le nombre de mes articles serait divisé par deux ou par trois, ce qui, peut-être, ne déplairait pas à tout le monde !
Une première mise en garde pour commencer. Pour ceux qui n’aiment pas ça, les scènes de batailles paraîtront probablement interminables et répétitives. Il faut dire que tout le roman ou presque se déroule pendant le siège de l’île de Malte par les Ottomans en 1565. Deuxième mise en garde : âmes sensibles s’abstenir ! La guerre c’est violent, la guerre c’est sale, la guerre ça pue, la guerre c’est mal, comme je l’ai déjà écrit dans un précédent papier consacré au livre Les héros de Joe Abercrombie.
Tim Willocks ne nous épargne rien. Dans La Religion, on s’étripe, on se chie et on se pisse dessus, on vomit, on s’enfonce jusqu’aux genoux dans les viscères, on glisse sur d’horribles agglomérats de sang, de cervelle et de matières fécales. On prend des coups d’épées, de haches. On est transpercé par des lances. On est frappé par des balles, des boulets. On reçoit du feu grégeois sur la tronche. Oui, je sais, c’est gore mais c’est aussi horriblement réaliste. Le plus extraordinaire, c’est la façon dont Willocks parvient à renouveler ses descriptions, à réinventer les scènes de combats et de massacres.
Lecteurs et, par la magie des mots, spectateurs de cette boucherie, nous assistons abasourdis à la mort de dizaines de milliers de combattants pour le triomphe de dieux aveugles et sourds. Franchement, ça ne donne pas envie de se jeter dans la mêlée. Aussi, si on pouvait s’éviter une nouvelle guerre de religions, ça ne serait pas plus mal.

Tannhauser est un héros plus grand que nature, un guerrier bardé de cicatrices et de tatouages, mais étonnement humain. Enfant, il a été enlevé par les Turcs dans son Allemagne natale après avoir vu sa petite sœur assassinée et sa mère violée et tuée sous ses yeux. Enrôlé de force dans l’armée ottomane, il est devenu un janissaire. Les janissaires étaient un ordre militaire d’élite composé d’esclaves d’origine européenne et de confession chrétienne avant leur conversion à l’islam. Après avoir quitté les janissaires, Tannhauser mène une vie « rangée » entre commerce et trafic d’armes et d’opium à Messine. Jusqu’au jour où il rencontre Carla et Amparo, deux femmes très différentes, dont il tombe amoureux, se refusant de choisir.
Willocks nous dresse un portrait magnifique d’elles. L’une est une noble meurtrie par l’abandon de son enfant, l’autre est une fille des rues à la beauté étrange, à la pensée étrange. Toutes deux sont des âmes pures et fortes qui vouent un puissant amour à Tannhauser. La première, prisonnière de son éducation et de son passé, n’ose pas se donner. La seconde s’abandonne toute entière à ses sentiments. De son côté, Tannhauser n’a rien d’un rustre. Lettré, il connaît les penseurs orientaux aussi bien qu’occidentaux, le Coran comme la Bible et, après avoir quitté les troupes de Soliman, il a appris auprès d’un sage érudit la philosophie, la médecine, l’astrologie et les arts hermétiques.
Tannhauser ne se bat pas par conviction religieuse, mais parce qu’il y est contraint et forcé. Il est porté par la promesse faite à Clara de retrouver son fils et par l’amour qu’il éprouve pour elle. Il a de l’admiration pour les forces en présence, mais il n’a qu’écœurement pour ce qui les pousse à s’affronter : leur foi aveugle, leur fanatisme. S’il combat les Turcs, ses anciens frères d’armes, il les comprend et il les admire. Sans doute les aime-t-il plus qu’il n’aime les Chevaliers de Saint-Jean, ces moines guerriers sans pitié conduits par La Valette.

La Religion pourrait n’être qu’un long récit de bataille, mais c’est bien plus que cela. Willocks s’est incroyablement documenté sur son sujet. Il nous entraîne dans un âge barbare, tantôt du côté des rudes Chevaliers de Saint-Jean, tantôt de celui des troupes chamarrées de Soliman. À ses côtés, on entonne des chants liturgiques en latin, puis des sourates du Coran. On arpente l’île et sa forteresse. On tombe sous les assauts furieux des belligérants. C’est passionnant, instructif et, par miracle, jamais ennuyeux. Il faut dire que Willocks est un maître narrateur, il déjoue les prévisions du lecteur en ne cédant jamais à la facilité. Sa langue est incroyablement riche, puissante et évocatrice. Et que dire de ses dialogues ? Ils sont à mille lieux de ce qu’on trouve habituellement dans les romans. Ils ne sont pas simplement là pour faire avancer l’action, ils l’enrichissent, lui donnent de la profondeur. Jamais inutiles ou banals, ils sont justes, intelligents, ciselés, subtils et, eux aussi jamais ennuyeux. Une telle maestria m’éblouit et me plonge dans une jalousie sans borne.

Il y a du feuilletoniste chez Willocks. Du Alexandre Dumas. Il y a aussi du Salammbô de Gustave Flaubert. Le même souci du détail, la même précision, le même amour des mots, la même érudition étourdissante. Le tout adapté à notre époque. C’est beau et atroce à la fois. C’est émouvant. J’ai ri et j’ai pleuré à la lecture de ce roman. Je ne sais pas quand ça m’est arrivé la dernière fois.
Mais attention, je vous ai prévenus, La Religion peut, parfois, être long pour ceux qui n’aiment pas les récits guerriers. Pour les autres, les amateurs d’aventures, les amateurs d’histoires et d’histoire, et même pour les amateurs de Fantasy : foncez, vous ne serez pas déçus.
J’ai plus d’une fois maudit Willocks de m’avoir entraîné dans une lecture aussi longue. D’abord, parce que je savais que les livres qui viendraient après me paraîtraient bien fades en comparaison et, ensuite, parce que je me demandais comment j’allais faire pour chroniquer ce livre et lui rendre hommage. Critiquer, dénigrer est facile. Ça l’est beaucoup moins d’encenser intelligemment un ouvrage. J’espère que j’y suis arrivé à ma petite mesure et que je vous ai donné envie de le lire.
Il paraît que Willocks a écrit une suite à ce chef d’œuvre (et qu’un troisième livre est en préparation). On m’a dit et j’ai lu, ici et là, qu’elle était moins réussie. J’attendrai donc un peu avant de la lire.

Pour lire la chronique précédente : L’affaire Saint-Fiacre – Georges Simenon.