Hadon, fils de l’antique Opar, roman de Philip José Farmer avis

On trouve de tout dans les boîtes à livres. Des vieilleries surtout qui ne demandent qu’à reposer en paix. Mais parfois, aussi, des pépites. Cette rubrique vous propose de jeter un coup d’œil sur ces bouquins abandonnés et glanés au hasard de déambulations livresques.

Par Yves-Daniel Crouzet (retrouvez-le sur Facebook !)

Dans les vieux pulps

[Boîte à livres du Prège (43)]

J’ai toujours eu beaucoup de tendresse et d’admiration pour Philip José Farmer, auteur du présent Hadon, fils de l’antique Opar. Ce vieux jeune homme, né en 1918, n’a commencé à être publié qu’en 1952, c’est-à-dire bien après ses estimés confrères Clifford D. Simak (en 1932), Isaac Asimov, Robert E. Heinlein, Alfred Elton Van Vogt (bon cru, cette année 1939 !) ou Arthur C. Clarke (en 1946). Pourtant, a bien des égards, il a toujours été beaucoup plus turbulent et surprenant qu’eux. N’a-t-il pas, contrairement à ses illustres contemporains, figuré en 1967 au sommaire de Dangereuses visions, l’anthologie « révolutionnaire » d’Harlan Ellison, aux côtés de jeunots comme Philip K. Dick, Brian W. Aldiss, Harlan Ellison, Norman Spinrad, Jim G. Ballard, Samuel R. Delany ou John Brunner ?
Il y a un côté fan de base chez Philip José Farmer. Un côté enthousiaste et enfantin. Auteur d’une grande érudition, il n’a pourtant jamais renié ses lectures de jeunesse, que ce soit Tarzan d’Edgar Rice Burroughs, Doc Savage de Kenneth Robeson, Allan Quatermain de Henri Rider Haggard ou même notre bon vieux Jules Verne français. Mieux, il n’a cessé de leur rendre hommage tout au long de sa carrière. C’est ainsi qu’on retrouve l’homme singe dans Tarzan vous salue bien, la biographie de Lord Greystoke, dans Le tigre africain et dans La jungle nue où le seigneur de la jungle rencontre Doc Caliban (alias Doc Savage !) dans un combat éminemment priapique, et, aussi, indirectement, dans Hadon fils de l’antique Opar, comme nous allons le voir. L’homme de bronze, lui aussi, a eu droit à sa biographie fictionnelle dans Doc Savage : His Apocalyptic Life, malheureusement non traduite en français. Autre curiosité et non des moindres, son Chacun son tour au titre beaucoup plus explicite en anglais de The Other Log of Phileas Fogg, dont j’espère faire un jour la chronique, qui s’amuse à une relecture du célèbre ouvrage de Jules Verne, Le tour du monde en quatre-vingt jours, où Farmer nous révèle que le livre de Verne cache en creux une incroyable histoire de guerre entre deux races d’extraterrestres présentes sur Terre depuis des siècles.
Que dire, aussi, de ses romans ouvertement outrageants tels que Comme une bête, ou Gare à la bête, qui débordent très largement de stupre et de fornication. Car Farmer est aussi connu pour avoir été l’un des premiers auteurs à introduire la sexualité entre humains et extra-terrestres dans la pudibonde science-fiction. Il le fit dès sa première nouvelle « Lovers » publiée en 1952 dans Startling Stories qui permit à Farmer d’obtenir en 1953 le prix Hugo du meilleur nouvel auteur ou artiste de SF. Respect, Monsieur !
Car qu’on ne s’y trompe pas, Philip José Farmer ce n’est pas qu’un auteur de pastiches plus ou moins licencieux et débridés. Le bougre a obtenu trois fois le prestigieux Prix Hugo qui récompense chaque année les meilleures œuvres de science-fiction et de fantasy, dont un pour son roman Le monde du fleuve, premier volume d’un cycle que je tiens pour le plus ambitieux jamais écrit, puisqu’on y voit l’ensemble de l’humanité ressuscité au bord d’un immense fleuve sur une planète inconnue. Sur ses rives, le lecteur retrouvera (ou découvrira) des personnages aussi célèbres que Sir Richard Francis Burton, Mark Twain, Cyrano de Bergerac, Jésus, Goering, le roi Jean sans Terre et, même, Philip José Farmer himself. Un chef d’œuvre qui, malheureusement, n’a pas réussi à tenir toutes ses promesses jusqu’à la fin, tant la barre était haute. Dans un souci de presque exhaustivité citons, enfin, sa Saga des Hommes-Dieux, qu’il faudra que je relise un jour.

Hadon, fils de l’antique Opar, roman de Philip José Farmer avis
Hadon, fils de l’antique Opar, extrait p. 97.

On part à Opar

Hadon, fils de l’antique Opar n’est pas un pastiche, mais un hommage. La série, qui ne comprendra que deux romans écrits de la main de Farmer (un troisième a été écrit d’après ses notes et avec son accord par Christopher Paul Carey), s’inspire de l’œuvre d’Edgar Rice Burroughs. Farmer imagine le passé de la mystérieuse et fantastique civilisation qui a donné naissance à Opar, cette cité perdue « d’or et d’argent, de grands singes et de paons », que tous les fans de Tarzan connaissent bien, ne serait-ce que pour sa grande prêtresse La, vectrice de bien des fantasmes.
Farmer, en merveilleux créateurs d’univers, nous plonge dans un passé très lointain riche en détails exotiques et très cohérent. Nous suivons les traces d’Hadon, un jeune guerrier qui quitte Opar pour l’île de Khokarsa, capitale de l’empire, où doivent avoir lieu des jeux mortels qui permettront d’élire le nouveau roi, et à celui-ci de prendre pour épouse la belle Awineth, par ailleurs grande prêtresse de Kho, la mère de toutes choses.
Il me faut bien reconnaître que le début (le voyage et la succession d’épreuves pour devenir roi) m’a paru un brin longuet. Le récit s’envole vraiment page 88, lorsqu’Hadon apprend qu’avant d’avoir la fille et le trône, il va devoir aller chercher Lalila, la femme aux yeux violets, sa fille, ainsi que le nain Paga, que le dieu Sahhindar avait confié aux bons soins d’une expédition décimée par des sauvages. Une ruse du vieux roi Minruth adorateur de Resu, rival de Kho, qui ne veut pas lâcher son trône et projette d’épouser sa propre fille pour le garder.

Hadon, fils de l’antique Opar, roman de Philip José Farmer chronique
Hadon, fils de l’antique Opar, extrait p. 143.

Voici donc Hadon et quelques compagnons lancés dans une longue et périlleuse quête. Il retrouvera bien sûr Lalila, sa fille, Paga, et aussi son formidable cousin Kwasin un géant surhumain propre à engendrer bien des légendes. On est ici dans un roman d’aventures africaines classique. Les dangers abondent. La magie, si elle est redoutée, est absente, si bien qu’il paraît difficile de classer cet ouvrage dans la fantasy. Par contre la SF, elle, n’est pas très loin. En effet, le mystérieux Sahhindar, le dieu aux yeux gris, qui a été exilé par sa mère Kho car il a appris aux premiers hommes comment cultiver les plantes, domestiquer les animaux et faire du bronze, plane sur cette épopée. Le lecteur un peu averti aura reconnu, dès la description du personnage, Tarzan. Un Tarzan qui a découvert comment voyager dans le temps et qui va et vient dans ce monde comme un démiurge pour y apporter la connaissance et, accessoirement, pour y féconder des femmes, devenant ainsi un descendant de lui-même ! Sacré Tarzan ! Dès que Jane a le dos tourné…
Le roman se termine alors que notre héros et ses compagnons essayent de s’échapper du palais de Khokarsa où ils avaient été emprisonnés, tandis que le volcan Khowot déverse son feu liquide dans les rues. Une fin très frustrante puisque Farmer nous laisse avec Hadon et la belle Lalila au pied d’une faille rocheuse au moment où monte vers eux une troupe de soldats bien décidée à les occire. Survivront-ils ? Qu’est devenu le sauvage cousin Kwasin ? La fillette, le nain, le barde, le scribe et la princesse Awineth parviendront-ils à échapper à leurs poursuivants ? Autant de questions auxquelles le lecteur de Hadon, fils de l’antique Opar n’aura pas de réponses. Pour les obtenir, il lui faudra sans doute attendre le volume deux de l’épopée Fuite à Opar que je dois, fichtre, maintenant me procurer.

Hadon, fils de l’antique Opar, roman de Philip José Farmer avis critique
Hadon, fils de l’antique Opar, extrait p. 166.

Hadon, est un héros classique, un peu trop sage et lisse. Fort, courageux, adroit, intelligent, malin, instruit, il affronte les dangers de façon rationnelle et raisonnable. Pas du tout comme son cousin Kwasin qui pour notre plus grand bonheur se conduit comme un parfait et dangereux butor et un joyeux paillard. C’est certain, Hadon fera un excellent roi si jamais il arrive à monter sur le trône. On imagine que, plus tard, les légendes se souviendront de lui comme d’un monarque avisé qui a apporté la paix et la prospérité à son royaume. Pas comme son turbulent cousin qui a la stature d’un Hercule furieux dont on commémorera les exploits improbables et légendaires pendant des milliers d’années. Un héros littéraire autrement plus intéressant qu’Hadon, donc. Christopher Paul Carey, continuateur de la saga, ne s’y est pas trompé, puisqu’il lui a ensuite consacré deux romans.
À noter que le livre est accompagné d’annexes comportant des cartes, une chronologie de Khokarsa, ainsi qu’une liste des principaux évènements de -12000 à –10011, date à laquelle débutent les aventures d’Hadon. On y trouve même une référence au Conan de Robert E. Howard qui aurait fondé en –11400 le port de Siwudawa dans le pays des Klemsuuhs (le Kush de REH ?). On le voit, Farmer avait construit avec beaucoup de détails ce monde imaginaire, preuve qu’il comptait sans doute nous livrer une longue et vaste épopée. Dommage qu’il se soit arrêté en chemin.
Bref, un roman agréable et sans grande surprise, mais intéressant pour les amateurs et les nostalgiques de l’univers d’Edgar Rice Burroughs et de Tarzan. À lire impérativement avec sa suite Fuite à Opar, si vous ne voulez pas, comme moi, vous sentir frustré.

Hadon, fils de l’antique Opar, roman de Philip José Farmer avis couverture
Hadon, fils de l’antique Opar, roman de Philip José Farmer (1974), collection Super-Fiction, éditions Albin Michel (1976).

Pour lire la chronique précédente : La Religion – Tim Willocks.