nouvelle en ligne Philip José Farmer

« The Wounded » (« Les blessés ») est une nouvelle de Philip José Farmer publiée dans le magazine Fantastic Universe en octobre 1954. L’auteur a la trentaine bien entamée lorsqu’il publie en 1952 une première œuvre remarquée, The Lovers (Les Amants étrangers, folio SF) qui lui vaut un prix Hugo (sur la carrière de Farmer, voir notamment l’article sur son roman Hadon, fils de l’antique Opar).
« The Wounded » est une nouvelle curieuse qui mélange les genres et aborde notamment le thème de l’amour et des relations de couple en général, dans le contexte des années 1950 aux États-Unis (sur ce sujet, lire notamment « Tout le monde connaît Joe » de C. M. Kornbluth) : à la même époque l’icône du cinéma Marylin Monroe épouse l’icône sportive Joe DiMaggio, le sénateur McCarthy est de plus en plus contesté pour sa façon de lutter contre le communisme, les films « 3D » sont à la mode… La mafia fait parler d’elle à une époque où le directeur du FBI, John Edgar Hoover, nie encore son existence (en juillet 1954 sort Sur les quais d’Elia Kazan, avec Marlon Brando contre un gang). Farmer ne traite pas exactement tous ces aspects de la société de son temps, mais on trouve çà et là des échos… et donc, voici une histoire d’amour d’un autre temps ?
Je propose ci-dessous une traduction personnelle de la nouvelle, suivie d’un bref commentaire et du texte anglais (États-Unis), qu’on pourra aussi trouver intégralement sur le site Project Gutenberg.

Les blessés – Philip José Farmer

Les femmes se demandaient comment il pouvait être aussi cruel – et si absolument charmant.

Les lunettes polarisées qu’on vous donne, là, pour les films en 3D, furent la cause de ma chute.
Quand le spectacle fut terminé, j’allai dans le hall et y restai un moment pendant que je consultais mon planning. J’étais censé me rendre à une grande fête organisée par l’un des nombres premiers des Quatre Cents. Je n’avais pas d’invitation, mais ça n’était jamais un souci pour moi. Le plus gros resquilleur du monde, c’est moi.
J’entendis une exclamation de surprise et levai les yeux pour découvrir une magnifique jeune femme qui me regardait fixement. Elle avait oublié de retirer ses lunettes et voilà, je m’en aperçus instantanément, d’où venait le problème. D’une façon ou d’une autre, la polarisation était réglée juste comme il faut pour me rendre visible. Ou, disons que j’étais toujours visible, mais que personne ne me reconnaissait.
Le point de vue dont elle disposait permettait à ses yeux de faire l’ajustement, subtil mais nécessaire, pour me voir tel que je suis vraiment.
Je pensai : Je vais devoir en parler à Mère. Puis je sortis en vitesse. J’ignorai les appels de la jeune femme — elle utilisa même le bon nom pour s’adresser à moi, encore que l’accent était mauvais — et je sautai dans un taxi, l’étui de mon violon sous le bras. Je dis au chauffeur de semer son taxi à elle, qui nous collait au train. Ce qu’il fit, ou sembla faire.
Dès que j’entrai dans le penthouse, un agent de sûreté m’attrapa par le bras. Je montrai du doigt l’étui du violon sous mon bras. Ses yeux porcins le survolèrent tandis qu’il grignotait un sandwich qu’il tenait dans son autre main. Il était l’un des blessés, toujours à manger pour contenir la douleur et le vide qui va avec.
« Dis donc, gamin, dit-il, tu ne serais pas un peu jeune pour jouer dans un orchestre ?
— Je suis plus vieux que vous pensez, répliquai-je. D’ailleurs, je ne suis pas rattaché à l’orchestre.
— Oh, un soliste, hein ? Un enfant prodige, hein ? »
Il faisait du sarcasme, comme bien des blessés. On me donnait vingt-cinq ans, de jour ou de nuit.
« Vous pouvez dire ça, ai-je dit sincèrement.
— Une des jolies petites surprises de notre hôtesse, hein ? » grogna-t-il, secouant un pouce en direction d’une grande femme d’âge mûr qui se tenait debout au milieu d’un groupe d’invités.
Il se trouvait qu’à ce moment-là elle regardait son mari. Celui-ci avait acculé dans un coin une belle créature, et lui parlait d’une manière très intime.
La lumière était juste ce qu’il fallait pour que j’aperçoive l’éclat vert dans les profondeurs des yeux de mon hôtesse. C’était le vert d’une blessure qui suppure depuis longtemps.
Son mari était une de mes victimes, lui aussi, mais son vêtement couvrait la turgescence de l’endroit précis où se trouvait la blessure. La fille à qui il parlait était mignonne, mais elle faisait partie des morts-vivants. Avant la fin de la fête, néanmoins, elle reviendrait à la vie dans le choc de la douleur. Quand je les atteins, ils le savent bien.
Je lançai un coup d’œil sur les convives alentour, dont nombre montraient des signes clairs de leurs blessures, comme les mendiants du Moyen Âge qui espéraient s’attirer la sympathie et les aumônes en agitant leurs déformités monstrueuses sous votre nez.
Il y avait le financier, dont le visage était supposément déformé par un tic dû au stress des affaires. Moi seul savais que ce n’était pas déclenché par les affaires, mais qu’il sollicitait les soins de sa femme, et qu’elle ne voulait pas lui en donner.
Et il y avait la femme aux lèvres minces, dont la blessure était la plus terrible de toute, parce qu’elle ne pouvait pas la sentir et qu’elle refusait même d’admettre qu’elle existait. Mais j’étais capable de voir sa douleur dans les regards de désapprobation qu’elle jetait sur ceux qui buvaient, qui riaient bruyamment, qui répandaient des cendres de cigarette sur le tapis, qui parlaient de tout et de rien, soucieux du qu’en-dira-t-on. Je le comprenais à la façon dont elle se servait de sa langue comme d’une lime passée sur les nerfs de son mari.
Je flânai un moment, buvant du champagne et écoutant la conversation des blessés et des indemnes. C’était la même qu’aux premiers temps de ma profession, un intérêt fiévreux pour leur propre personne, de la part des indemnes, et un intérêt fiévreux pour leurs guérisseurs de la part des blessés.
Après un moment, comme je m’apprêtais à ouvrir mon étui et à aller travailler, je vis la jeune femme entrer — celle qui m’avait reconnu. Elle avait toujours les lunettes 3D. Elle les tenait dans une main à cet instant, mais elle les mit pour parcourir la pièce du regard. C’était bien ma chance, ça, qu’elle fasse partie des invités. Je m’efforçai d’échapper à son investigation, mais elle était tenace.
Son regard finit par glisser jusqu’à moi, elle triompha. Elle portait une grande boîte en carton dans ses bras. Elle s’arrêta devant moi et déposa le carton à ses pieds. Certaine qu’elle pouvait m’identifier à partir de maintenant, elle retira ses lunettes.
Elle était très belle, l’air en bonne santé, et sans trace visible de ses blessures
S’il n’y avait pas eu ses yeux qui brillaient tellement, j’aurais pensé qu’elle faisait partie des morts-vivants. Mais il n’y avait pas d’erreur possible quant à l’éclat phosphorescent qui émanait de la blessure ardente dans la profondeur de ses yeux.
Je lançai un coup d’œil à ma montre, et demandai froidement : « Qu’avez-vous en tête, mademoiselle ?
— Je suis amoureuse de vous ! fit-elle avec fougue.
J’eus du mal à réprimer un grognement.
« Pourquoi ? dis-je, même si je le savais bien.
— C’est vous qui avez fait ça ! répliqua-t-elle. Pensiez-vous qu’une fois que je vous aurais reconnu, je vous laisserais repartir ?
— Que voulez-vous que j’y fasse ?
— Épousez -moi.
— Ça ne serait pas bien du tout pour vous, répondis-je. Je ne serais jamais à la maison. Je ne compte pas mes heures. Votre vie serait pire que celle de la femme de n’importe quel voyageur de commerce. De plus, ajoutai-je, Je ne vous aime pas. »
D’habitude, cela les anéantit. Mais pas celle-ci. Elle encaissa, et pointa calmement du doigt l’étui.
« Vous pouvez y remédier, dit-elle.
— Au nom d’Hadès, pourquoi le ferais-je ? Croyez-vous que qui que ce soit, ayant toute sa tête, s’infligerait une blessure pareille, de façon délibérée ?
— Ne suis-je pas désirable? demanda-t-elle. Ne serait-il pas agréable de me retrouver, de retour à la maison ? N’éprouvez-vous pas souvent le désir d’avoir quelqu’un à qui parler, quelqu’un qui s’occupera des repas et écoutera vos problèmes, quelqu’un qui se sent concerné ? »
Bon, bien sûr, auparavant j’avais entendu ces mots précis un billon de fois ou plus. Non qu’ils m’aient toujours été adressés. Néanmoins, ils n’avaient rien de nouveau.
« Et, répéta-t-elle, ne suis-je pas désirable ?
— Si, dis-je, regardant ma montre, et de plus en plus nerveux à cause du retard. Mais ça n’a rien à voir avec ça. Quand mon mariage a été annulé — oh, ça remonte à quelque chose comme le dix-huitième siècle, ou était-ce le seizième — j’ai juré au nom de tous les dieux que je ne me remarierai jamais. Mère dit que je suis trop occupé…
— Êtes-vous un homme ou une poule mouillée ? dit-elle vivement.
— Ni l’un ni l’autre ! fis-je sur le même ton. En outre, Mère est mon employeur. Que ferais-je si elle me renvoyait ? Je deviendrais comme un de ceux-là ? »
Je jetai un regard dédaigneux aux convives.
Elle comprit à quoi je pensais, car elle s’écria : « Regardez-moi ! Je suis blessée ! Mais suis-je comme eux ? Suis-je l’une des estropiés, des boiteux, des aveugles ? Suis-je comme le détective qui enfle, devient un ballon humain parce qu’il comble le vide de sa douleur avec de la nourriture ?
Suis-je comme notre hôtesse, dont la blessure verte l’a conduite à chasser deux maris, parce que son infection était si profonde que, prise de délire, elle s’est mise à imaginer des choses infondées à leur sujet ? Puis elle s’est trouvé un troisième mari qui correspondait à l’image qu’elle s’était faite des deux premiers ?
Et suis-je comme cette femme aux lèvres minces, qui couvre ses plaies de glace parce qu’elle a une peur mortelle de la douleur ? Et est-ce que je me comporte d’une façon comparable à celle de ces femmes qui se jettent au cou de n’importe quel homme qui pourrait les guérir, d’une façon temporaire, tout en sachant au fond d’elles-mêmes que la blessure deviendra encore plus venimeuse ?
Est-ce ma faute si la plupart de ces gens ne prennent pas soin de leurs blessures, si elles deviennent des plantes malsaines, tordues et nauséabondes, au lieu de la jolie fleur, douce et colorée, qui pousse en moi ? »
Elle me saisit par les épaules, dit : « Regardez-moi dans les yeux ! Pouvez-vous voir ce que vous avez fait, et vous seul ? Est-ce repoussant, gangrené ? Ou est-ce magnifique ? Et si elle s’envenime, à qui la faute ? Qui aura refusé de me guérir ? »
Son éloquence était irrésistible. Je frémis. Je n’étais pas affecté quand j’entendais d’autres blessés s’adresser ainsi à leur guérisseurs potentiels. Mais quand elle me parla à moi de cette manière, je tremblai, et me souvins des premiers jours où ma première femme et moi nous étions occupés des blessures l’un de l’autre.
« Désolé, ai-je marmonné, rendu confus par cette mortelle enragée, mais tendre. Je dois y aller.
— Oh que non ! » dit-elle fermement.
Elle s’interrompit et souleva le couvercle du carton. Je vis qu’il débordait de ces satanées lunettes 3D.
« Après vous avoir suivi jusqu’ici, je suis retourné au cinéma et j’y ai acheté une centaine de tickets : on m’a donné ça avec. Maintenant, si vous ne venez pas avec moi, à un endroit où nous pourrons au moins parler, je les distribuerai et tout le monde pourra vous voir pour ce que vous êtes. Et n’envisagez pas un instant que ceux qui ont souffert à cause de vous ne vous mettront pas en pièces avant de vous pendre au plus haut chandelier !
— Foutaises », murmurai-je.
Je me sentais soudainement agité. Et j’étais si nerveux que je m’éloignai d’elle en hâte pour rejoindre le vestibule. Tout ce que je voulais, c’était m’engouffrer dans l’ascenseur, seul et hors de vue, puis filer à la vitesse de la lumière, de l’autre côté du monde.
Vous savez quoi, je crois que cette jeune maline avait justement prévu cette tentative ? Elle savait que je serais perturbé au point d’oublier l’étui de mon violon. Car, alors que j’attendais dans l’angoisse devant la porte de l’ascenseur, elle fit un pas dans le vestibule et m’interpella : « Mon amour ! »
Je me retournai — puis je me mis à hurler : « Non ! Non ! »
Je reculai, écartant désespérément les mains devant moi.
Inutile. L’arc qu’elle avait pris dans mon étui émit une vibration. La flèche se planta dans mon cœur…
Plus tard, quand j’essai d’expliquer à Mère, je me vis forcé de me défendre contre ses allégations, selon lesquelles j’avais voulu que la mortelle me blesse, que je mettais mes propres désirs égoïstes au-dessus de mes devoirs envers elle et notre profession. Mon argument était amoindri parce que je croyais secrètement qu’elle avait peut-être raison.
Mère s’emporta, mais ma fine mouche d’épouse — ah, ces femmes modernes ! — montra à Mère qu’elle et son fils ne pouvaient pas, seuls, garder la cadence avec la population qui accroissait. Une bonne part du monde appartenait aux morts-vivants, et ils continueraient de s’en emparer à moins que nous gagnions en vitesse et en efficacité dans notre travail.
Mère finit par être convaincue. Voilà pourquoi désormais j’ai tant d’assistants — recrutés par l’intermédiaire d’une agence de détectives — et pourquoi maintenant nous portons tous des mitraillettes dans nos étuis de violon au lieu de l’arc, pittoresque mais obsolète.
Les temps modernes exigent des méthodes modernes ; il y en a tant qui sont destinés à être blessés, que tout simplement nous nous devons d’utiliser la technique de la pulvérisation. On ne fait plus attention à l’individu, certes, mais cela n’a jamais vraiment importé. Ce que vous faites de votre blessure dépend de vous. Trouvez votre propre guérisseur.
Moi, Cupidon, j’ai trouvé la mienne et cela me ravit tout à fait.

nouvelle Philip José Farmer
Psyche et L’Amour, 1889, peinture de William Bouguereau.

Notes :
Notre narrateur, qui n’est évidemment pas fiable, est bien sûr Cupidon, fils de Vénus et dieu de l’amour dans la Rome antique (équivalent du dieu grec Éros). Il est traditionnellement représenté avec des ailes, muni d’un carquois et brandissant un arc : que sa cible soit une divinité ou un être humain, elle suscite aussitôt l’amour… pour la première personne en vue ! Dans la mythologie, Cupidon tombe amoureux de la princesse Psyché, qui l’aime en retour, mais doit affronter toute une série d’épreuves imposées par Vénus. Tout est bien qui finit bien et les amoureux finissent unis pour l’éternité ! On constate Farmer choisit une fin différente…
L’auteur mentionne par ailleurs une certaine Mrs. Grundy, à l’origine personnage de la comédie Speed the Plough (1798) du dramaturge anglais Thomas Morton : Mrs. Grundy est devenu, par antonomase, une façon de désigner la tyrannie de l’étiquette et de la bonne réputation. Je le rends ici par la formule plus banale « qu’en-dira-t-on ».
Dans la nouvelle, les gens qui ne sont pas amoureux sont des « unwounded », mot rendu ici, faute de mieux, par « indemnes », ou des « half-dead », que je traduis par « morts-vivants », mot composé certes chargé de sens, mais qui ne paraît pas absurde ni excessif dans ce contexte.

Le cinéma en relief dans les années 1950

L’industrie du cinéma américain, alors concurrencée par la télévision, produit plus d’une cinquantaine de films « en relief » entre 1950 et 1955 pour attirer de nouveau le public dans les salles obscures ! C’est ce qui est appelé l’âge d’or de la 3D, qui commence avec le film Bwana le diable (Bwana Devil) en 1952. C’est un événement : le magazine Life publie dans ses pages des photos des spectateurs portant leurs lunettes 3D (voir ci-dessous) ! On peut mentionner aussi, pour faire le lien avec le thème de l’amour, le film Inferno de 1953, qui met en scène un millionnaire trahi par sa femme et l’amant de celle-ci.
Toujours sur le thème de l’amour, relevons la comédie musicale The French Line (1953), dans lequel une millionnaire ne parvient pas à trouver l’amour, parce que les hommes n’en veulent qu’à son argent, ou se sentent dévirilisés de ne pas en avoir autant. Aussi se rend-elle à… Paris, où elle se fait passer pour une mannequin et tombe amoureuse d’un playboy français ! Autre comédie musicale : Kiss Me Kate (1953), inspirée par La Mégère apprivoisée de Shakespeare, dont l’affiche montre l’acteur Howard Keel sur le point de donner la fessée à l’actrice Kathryn Grayson (voir ci-après)… Les mœurs étant ce qu’elles étaient, on peut deviner sur quelles représentations s’appuie Farmer dans sa nouvelle, où l’amour et les relations de couple tiennent davantage du rapport de force et de la manipulation que d’une vision plus sentimentale.

lire en ligne nouvelle Philip José Farmer
Les spectateurs portant leurs lunettes 3D pour la première projection du film Bwana Devil. Photographie de J. R.. Eyerman, 1952.

Le succès des films en relief ne dure pas, notamment à cause des contraintes techniques, avec un déclin marqué au printemps 1954 : la nouvelle de Farmer était déjà presque démodée… mais elle n’est pas incompréhensible pour le lecteur d’aujourd’hui, alors que les salles de cinéma sont désertées au profit des plateformes de streaming, et qu’on invite les spectateurs à aller au cinéma voir un énième Avatar en 3D !
Au sujet des lunettes, d’ailleurs, sans doute Farmer joue-t-il avec l’expression « l’amour rend aveugle » : il en fait ici un instrument ambigu, entre merveilleux (Cupidon est un dieu antique) et science-fiction (Cupidon est en fait un être autre, certes, mais pas nécessairement merveilleux, à qui la technologie permet d’accéder !).

nouvelle Philip José Farmer
Affiche du film Kiss Me Kate, 1953 (Loew’s Inc).

Les Quatre cents

Dans sa nouvelle Farmer fait notamment référence aux « Quatre cents » (« the Four Hundred »), façon de désigner l’élite de la société new yorkaise durant le « Gilded Age » ou âge doré censé désigner la période de 1865 à 1901, aux États-Unis. On n’est pas très loin de la « Belle époque » française… Les « Quatre cents » en question ont été listés par Ward McAllister pour le journal le New York Times en 1892, McAllister étant considéré comme un arbitre du bon goût dans les milieux aisés. La liste propose des banquiers, des avocats, des courtiers, des gestionnaires de biens immobiliers ou de chemins de fer, et ainsi de suite, répartis entre vieilles fortunes et nouveaux riches. On voit en tout cas que la référence était un peu datée à l’époque de Farmer. On peut du moins y voir l’indice qu’il situe l’intrigue de sa nouvelle à New York… ajoutons les taxis et une certaine image de la mafia cachant ses mitraillettes dans les violons, nous voici avec une certaine idée de Cupidon en « soldato » de sa famille, ici contrôlée par une « Mère » plutôt qu’un parrain tyrannique ! Farmer semble ainsi mélanger les références et les époques, cherchant vraisemblablement plus l’effet que le réalisme.

The Wounded Philip José Farmer short story
« Le bal public », 1880, peinture de Jean Béraud.

The Wounded

By Philip José Farmer

Women wondered how he could be
so cruel—and so utterly charming.

The winged and shining fancy that hovers with irony-tipped talons about the writings of Philip José Farmer needs no introduction to our pages. We can no longer hail him as a brilliant new discovery, for in two short years he has become an established writer with a widely discussed novel to his credit. It seems peculiarly appropriate that the author of  THE LOVERS should grace his present theme with a wit barbed so entrancingly.

Those polaroid glasses they give you at the 3-D movies were the cause of my downfall.
When the show was over I went into the lobby and stood there a moment while I studied my schedule. I was supposed to go to a big party given by one of the prime numbers of the Four Hundred. I didn’t have an invitation, but that never bothered me. Biggest gate-crasher in the world, that’s me.
I heard a gasp and looked up to see this beautiful young woman staring at me. She had forgotten to take off her 3-D glasses and that, I instantly realized, was the trouble. Somehow, the polarization was just right to make me visible. Or let’s say that I was always visible but nobody recognized me.
The view she got enabled her eyes to make that subtle but necessary shift and see me as I really am.
I thought, I’d have to tell Mother about this. Then I walked out fast. I ignored her calls—she even addressed me by the right name, though the accent was wrong—and I hopped into a taxi with my violin case under my arm. I told the cabbie to lose the taxi in which she was tailing me. He did, or seemed to.
As soon as I entered the penthouse, a house detective seized my arm. I pointed to the violin case under my arm. His piggish eyes roved over it as he munched upon a sandwich he held in his other hand. He was one of the wounded, always eating to stuff the ache and the hollowness of it.
« Listen, kid, » he said, « aren’t you sort of young to be playing in an orchestra? »
« I’m older than you think, » I replied. « Besides, I’m not connected with this orchestra. »
« Oh, a soloist, heh? A child prodigy, heh? »
He was being sarcastic as many of the wounded are. I could pass for twenty-five any day or night.
« You might call me that, » I said truthfully.
« One of our hostess’ cute little surprises, heh? » he growled, jerking a thumb at the tall middle-aged woman standing in the middle of a group of guests.
She happened at that moment to be looking at her husband. He had a beautiful young thing backed into a corner and was talking in a very intimate manner to her.
The light was just right so I could see the flash of green deep within my hostess’ eyes. It was the green of a long-festering wound.
Her husband was one of my casualties, too, but his clothing covered the swelling of the injured spot. The girl he was talking to was pretty, but she was one of the half-dead. Before the party was over, however, she would come to life with the shock of pain. When I hit them, they know it.
I glanced around at the party-goers, many of whom exhibited the evidences of their wounds like the medieval beggars who hoped to win sympathy and alms by thrusting their monstrous deformities under your nose.
There was the financier whose face-twisting tic was supposed to spring from worry over business. I alone knew that it wasn’t business that caused it, that he looked to his wife for healing, and she wouldn’t give it to him.
And there was the thin-lipped woman whose wound was the worst of all, because she couldn’t feel it and would not even admit it existed. But I could see her hurt in the disapproving looks she gave to those who drank, who laughed loudly, who spilled cigarette ashes on the rug, who said anything not absolutely out of Mrs. Grundy. I could read it in the tongue she used as a file across the nerves of her husband.
I wandered around a while, drinking champagne and listening to the conversation of the wounded and the unwounded. It was the same as it was in the beginning of my profession, a feverish interest in themselves on the part of the unwounded and a feverish interest in their healers on the part of the wounded.
After a while, just as I was about to open my violin case and go to work, I saw the young woman enter—the one who had recognized me. She still had the 3-D glasses. She carried them in her hand now, but she put them on to glance around the room. It was just my luck for her to be one of the invited. I tried to evade her search but she was persistent.
She swept triumphantly towards me finally. She carried a large cardboard box in her arms. She halted in front of me and set the box at her feet. Certain she could identify me from now on, she then removed her glasses
She was very beautiful, healthy-looking, and with no outward signs of her wounds.
If it hadn’t been that her eyes were so bright I’d have thought she was one of the half-dead. But there was no mistaking the phosphorescent glow of the warm wound deep within her eyes.
I glanced at my watch and said coolly, « What’s on your mind, Miss? »
« I’m in love with you! » She said it breathlessly.
I had trouble suppressing a groan. « Why? » I said, though I knew well enough.
« You’re the one who did it! » she replied. « Did you think that, recognizing you, I would ever let you go? »
« What do you want me to do about it? »
« Marry me. »
« That’d be no good for you, » I said. « I would never be at home. I keep all kinds of hours. Your life would be worse than that of the wife of any traveling salesman. Besides, » I added, « I don’t love you. »
Usually that floors them. But not this one. She rocked with the punch and calmly pointed at my violin case.
« You can remedy that, » she said.
« Why in Hades should I? Do you think any sane person would deliberately hurt himself in that manner? »
« Am I not desirable? » she asked. « Would I not be good to come home to? Don’t you often long for somebody you can talk to, somebody who will get your meals and listen to your troubles, somebody who cares? »
Well, of course I’ve heard those exact words a billion or more times before. Not that they were always directed at me. Nevertheless, there was nothing new in them.
« And, » she repeated, « am I not desirable? »
« Yes, » I said, looking at my wristwatch and getting uneasy because of the delay. « But that has nothing to do with it. When my marriage was annulled—oh, somewhere back in the eighteenth century, or was it the sixteenth—I swore by all the gods I’d never marry again. Moreover, Mother says I’m too busy…. »
« Are you man or mouse? » she flashed.
« Neither! » I flashed back. « Besides, Mother is my employer. What would I do if she fired me? Become like one of those? »
I glanced contemptuously at the guests.
She knew what I was thinking, for she cried, « Look at me! I’m wounded! But am I like them? Am I one of the halt, the lame, the blind? Am I like that detective who swells himself into a gross human balloon because he stuffs the growing void of his hurt with food?
« Am I like our hostess, whose green wound caused her to drive away two husbands because it festered so deep she went into a delirium of unfounded imaginings about them? And then got a third who fulfilled the image she’d built up of the first two?
« And am I like that thin-lipped woman who deep-freezes her wound because she is mortally afraid of pain? And do I behave as some of these women here who throw themselves at every man who might give temporary healing, all the while knowing deep within them that the wound will become more poisonous?
« Is it my fault if most of these people don’t cultivate their wounds, if they grow sickly and twisted and ill-smelling plants from them instead of the lovely and colorful and sweet flower that grows in me? »
She seized my shoulders, said, « Look me in the eye! Can you see what you and you alone, did? Is it disgusting, gangrenous? Or is it beautiful? And if it does turn poisonous, whose fault is it? Who refused to heal me? »
Her eloquence was overwhelming. I trembled. I wasn’t affected when I overheard other wounded addressing their potential healers thus. But when I was talked to in such a manner, I shook, and I remembered the early days when my first wife and I had tended each other’s injuries.
« Sorry, » I mumbled, abashed before this raging yet tender mortal. « I must be going. »
« No you don’t! » she said firmly. She stopped and lifted the lid from the paper box. I saw it was crammed with those damned 3-D glasses.
« After I tailed you here, » she said, « I returned to that theater and bought a hundred tickets and with them got these. Now, if you don’t come with me where we can at least talk, I’ll pass them out and everybody will see you for what you are. And don’t think for a moment that those who’ve suffered because of you won’t tear you limb from limb and string you up to the highest chandelier! »
« Nonsense, » I mumbled.
I felt suddenly shaky. And so unnerved was I that I rushed away from her and out into the hall. All I wanted to do was to get into the elevator, alone and unobserved, and speed away with the speed of light, half way around the world.
Do you know, I think that that clever young wench had planned that very move? She knew I’d be so upset, I’d forget my violin case. For, as I stood fretting before the elevator door, she stepped into the hall and called, « Lover! »
I turned—then I screamed, « No! No! » I backed away, my hands spread despairingly before me.
No use. The bow she’d taken from my case strummed. The arrow struck me in the heart….
Later, when I tried to explain to Mother, I found myself forced to defend myself against her contention that I had wanted the mortal to wound me, that I was putting my own selfish desires above my duties to her and our profession. My argument was weakened by my secret belief that she might be right.
Mother raged, but my clever wife—these modern women!—showed Mother that she and her son could not alone keep up with the expanding population. A good part of the world belonged to the half-dead, and they would continue to take it over unless we got some speed and efficiency into our work.
Mother became convinced. That is why I now have so many helpers—hired through a detective agency—and why we all now carry sub-machine guns in our violin cases instead of the picturesque but obsolete bow.
Modern times demand modern methods; there are so many to be wounded that we just simply must use the spraygun technique. There is no more individual attention, true, but then that never really mattered. What you do with your wound is up to you. Find your own healer.
I, Cupid, have found mine and it truly pleases me.