Little Nemo avis

Que ce soit en géographie, en politique ou bien encore dans les arts, les pionniers sont des boussoles et des modèles qui ont tracé un chemin où tant d’autres se sont inscrits par la suite. En ouvrant la voie, ils ont permis tous les possibles et méritent d’être loués et admirés par leurs lointains continuateurs. Hélas, au fil des années, leur aura, leur audace, leur vision se sont peu à peu dissoutes et perdues dans les méandres du temps. La bande dessinée n’échappe pas à ce phénomène. Connue pour avoir été inventée par le suisse Töpffer au 19e siècle, elle s’est émancipée au début du 20e grâce à la virtuosité magique d’un homme qui, par sa science du récit, de la mise en page, de la mise en couleurs, de la perspective et de la narration a créé un chef-d’œuvre malheureusement ignoré des grands éditeurs et des grands tirages, près de 130 ans après sa création. Cet homme, c’est Winsor McCay et son chef-d’œuvre Little Nemo in Slumberland.

Par Mathieu Depit

Si Nemo est un jeune garçon comme un autre, qui vit avec sa famille et va se coucher aux premières heures du soir, il a la singularité d’avoir des nuits étonnantes. Alors qu’il est plongé dans le sommeil, dans son lit d’enfant, d’étranges personnages viennent le chercher à la demande du souverain de Slumberland, le roi Morphée. Celui-ci souhaite en effet inviter Nemo à venir jouer avec sa fille, pour la divertir d’une vie où elle se sent bien seule. Dès lors, enthousiasmé par la proposition, le garçon accepte chaque nuit de suivre les émissaires, toujours différents, de Morphée. Mais le voyage jusqu’à Slumberland est semé d’obstacles pour Nemo et ses guides. S’il débute toujours dans la joie et l’allégresse, au fur et à mesure des rencontres faites sur le chemin, de ceux qui, comme le comploteur Flip, souhaitent le faire échouer, ou d’embûches de toutes sortes qu’elles soient géographiques ou relevant de l’impossible, le voyage se termine toujours de façon brutale. Nemo, pétrifié par ses aventures nocturnes, se réveille brusquement et bruyamment dans son lit, au grand dam de ses parents qui l’accusent d’avoir provoqué de mauvais rêves par sa gourmandise du dîner. La quête du petit garçon n’est cependant pas terminée, car, les soirs suivants, les invitations de Morphée et les périples fantastiques se poursuivent encore et encore

Little Nemo avis
Vignette de Little Nemo in Slumberland (volume I, october 15, 1905-January 21, 1906), Winsor McCay, éditions Kentauron.

Les variations d’un beau rêve

En octobre 1905, alors qu’il travaille déjà pour le New-York Herald depuis deux ans, Winsor McCay débute l’aventure de Little Nemo in Slumberland dans le supplément du dimanche du grand quotidien. À raison d’une page par semaine, les lecteurs vont découvrir à la fois les tribulations du petit Nemo, mais aussi l’éclosion d’un nouveau mode d’expression qu’est la bande dessinée. Si McCay est ainsi l’un des premiers à populariser dans un journal à grand tirage ce qui deviendra le 9e art, il en affinera aussi la forme et le fera évoluer. Les cases des toutes premières pages de Little Nemo sont en effet encore sous-titrés par un texte explicatif, qui disparaîtra vers la quarantième publication. À compter de ce changement, McCay utilise alors tous les atouts de la BD pour développer son histoire, et particulièrement un cadrage simple mais précis, une mise en page permettant de suivre avec facilité l’évolution de l’action et des dialogues savamment pesés, afin de suivre toutes les péripéties du jeune garçon. Cette technique utilisée par McCay est fondamentale car elle convoque l’imagination du lecteur sans que celui-ci ne s’en rende compte. L’auteur réalise en effet un tour de force conséquent.

Little Nemo in slumberland critique
Vignette de Little Nemo in Slumberland (volume I, october 15, 1905-January 21, 1906), Winsor McCay, éditions Kentauron.

Chaque semaine, il raconte un rêve de Nemo, mais les pages hebdomadaires ne sont pas totalement indépendantes. Consolidées, elles forment une réelle histoire. Cette histoire, celle de Nemo, paraît simple et développée de façon féérique, mais elle ne cède pourtant rien à ce qui pourrait être purement enfantin. Les rêves du garçon sont en effet étranges tant ils débutent bien et semblent faciles, convoquant animaux fantastiques, possibilités loufoques et personnages débonnaires, avant de se trouver contrariés par l’imprévu, de sorte qu’au sortir du songe, le lecteur ne peut imaginer Nemo totalement épanoui, mais plutôt frustré par les vicissitudes et caprices d’un environnement vivant. Cet environnement est bien l’acteur principal du récit. Sans fin, empli de l’espace infini de l’imagination, il fait littéralement vivre les planches de McCay, davantage que son héros. Courageux et volontaire, mais lisse et sans réelle personnalité, Nemo s’adapte à ce que le lecteur fait de lui. Cette caractéristique pourrait rappeler un autre héros de papier, Tintin. Lancée par Hergé vingt-cinq ans plus tard, la série permettra à la BD belge d’entrer sur les rails enchantés du 9e art, en pionnière européenne, à l’image de ce que McCay réalisa aux USA.

Little Nemo chronique
Couverture de l’édition « The Complete Little Nemo in Slumberland ».

Le rêve se poursuit en images

Si le voyage dans l’univers fantastique et onirique de Nemo passe par le scénario de McCay, une grande part du merveilleux est aussi dû au dessin de l’artiste. Dans un style classique, réaliste et minutieux, McCay reproduit l’odyssée de Nemo à travers un monde étonnant, sans cesse renouvelé. Les lecteurs du dimanche du New-York Herald se devant d’être immédiatement attiré par la page, le dessinateur ne lésine pas sur les moyens employés et c’est particulièrement vrai pour les décors et les costumes. Ainsi, en représentant châteaux, animaux, chambellans bizarres, chemins étranges, cieux extraordinaires, mais aussi créatures de légende et personnages étonnants, McCay impose un univers graphique enchanté et inoubliable qui se rapproche tout autant du cirque que du conte ou de la gravure.

Little Nemo extrait
Vignette de Little Nemo in Slumberland (volume I, october 15, 1905-January 21, 1906), Winsor McCay, éditions Kentauron.

Le lecteur en garde des images célèbres et incontournables dont l’une des plus connues est celle de la métamorphose du lit de Nemo qui, voyant ses quatre pieds s’allonger, emmène le jeune garçon à travers la nuit dans les rues new-yorkaises. Mais c’est aussi par la colorisation de ses planches que McCay fait entrer sa série dans le panthéon de la BD. À l’époque du noir et blanc, l’américain fait évoluer Nemo dans un monde coloré, plein de vie, mais sans pour autant être tape à l’œil ou ostentatoire, à la manière de vitraux. Allant du bleu sombre d’un ciel étoilé au rouge ambré d’un univers perdu, en passant par le blanc crème des châteaux féériques, McCay est aussi là un précurseur. Cette mise en images et en couleurs, fondée sur la perspective et le mouvement, évoquant la Silly Symphony de Disney, rappelle qu’en plus de ses talents d’auteur de bande dessinée, McCay a aussi été l’un des pionniers du dessin animé.

Little Nemo couverture
Couverture de l’édition Taschen de Little Nemo.

Plus d’un siècle après son apparition, l’œuvre de McCay garde toute sa modernité et son charme intemporel. Si, en tant que telle, elle n’est plus lue que par les fanatiques de l’histoire du 9e art, elle reste encore bien présente par l’influence qu’elle a eu et a toujours sur les auteurs de bande dessinée. De Giraud / Moebius, qui en a réalisé sa propre version, à Hermann, dont la série Nic est un hommage, aux récentes Sœurs Gremillet, Little Nemo n’en finit pas d’exister encore et encore.