Fabien M bd avis

Que ce soit dans le but d’instruire, de divertir ou d’amuser le lecteur, un auteur a pour objectif de raconter. Sa narration peut se faire par différents moyens, la seule limite étant d’emporter le lecteur dans le voyage et l’évasion. Parmi les styles et techniques littéraires ayant eu le plus de succès figure le feuilleton. Développé dans la presse, les romans, la radio ou la télévision, cette catégorie de création se retrouve aussi en bande dessinée. Ces fondamentaux se prêtent effectivement bien au 9e art : rebondissements multiples, dramaturgie parfois un peu forcée, personnages courageux embarqués dans de folles histoires peuplées d’antagonistes cruels et plein de ressources. Le concept d’albums à suivre renforce la corrélation de la bande dessinée et du feuilleton. Fabien M, série publiée entre 1993 et 1996 par les frères Stalner, en est une parfaite illustration.

Par Mathieu Depit

Fabien M bd avis
Vignette de Fabien M, scénario et dessins de Jean-Marc et Éric Stalner, éditions Dargaud.

1902. Si Paris est la « ville lumière », elle est aussi, si l’on s’éloigne des beaux quartiers, une ville dangereuse où les brigands et voleurs sans le sou croisent les « Apaches », criminels violents et sans merci. Fabien est orphelin et essaie, avec son frère P’tit Louis, de s’en sortir comme il peut dans la vie difficile de la capitale. Vivant au jour le jour, perpétuant rapines et cambriolages de moyenne importance, il a pour objectif de s’en tirer sans pour autant devenir un vrai bandit. Une nuit, alors qu’il projette un vol ambitieux dans une riche maison bourgeoise, son lourd passé familial et la mort mystérieuse de son père se rappellent à lui. Il comprend que ses parents étaient liés à L’ Échiquier, une puissante et obscure société secrète, dont les objectifs sont aussi mystérieux que les moyens illimités. Dès lors, Fabien, accompagné de son amie Lucie, et rejoint par son oncle Jérôme qui vient de s’évader du bagne de Cayenne, va n’avoir qu’un unique objectif : venger la mort de ses parents et affronter les redoutables membres de L’Échiquier, qui se distinguent par une pièce de jeu tatouée sur leur épaule. Sa quête le conduira de péril en péril, de Paris à Venise, en passant par la Guyane et Marseille.

Fabien M bd chronique
Couverture de Fabien M, L’Arnaque du fou, 1993, scénario et dessins de Jean-Marc et Éric Stalner, éditions Dargaud.

Des pions sur l’échiquier du destin

C’est donc dans le Paris fascinant de la Belle Époque que les frères Jean-Marc et Éric Stalner nous entraînent pour vivre l’épopée vengeresse de Fabien, orphelin débrouillard, rattrapé par des évènements passés. Le Paris étincelant des ors et du progrès, mêlé à celui, plus inquiétant, des chiffonniers et des malfrats est le théâtre idéal pour une intrigue aux multiples ressorts, construite comme une histoire haletante remplie de rebondissements. Pour ce faire, les Stalner ne lésinent pas sur les moyens employés, reprenant tous les codes ou presque du feuilleton populaire : exploitation des lieux et de l’époque, propices à tous les possibles ; intrigues familiales ; société secrète ; amours contrariés ; coups de chance et malheurs des héros embarqués dans une histoire qui les changera à jamais. L’ambiance ainsi créée est jubilatoire et le rythme soutenu, sans pour autant négliger la psychologie des personnages. Fabien est ainsi à l’image d’Edmond Dantès, habité par la vengeance, et n’hésitera pas à lui sacrifier ses idéaux ; l’oncle Jérôme, lui, malgré une jovialité apparente, est marqué par son passage au bagne. Le scénario de cette série complète de 5 tomes est habilement dessiné en reprenant tous les stéréotypes que le lecteur pétri de culture populaire garde en mémoire, ce qui donne un aspect rassurant à l’ensemble, quand le ton canaille, parfois mâtiné d’érotisme, rend l’ensemble léger et agréable. Les références, conscientes ou non, foisonnent ainsi à la lecture de ces 5 volumes. On est tour à tour dans l’ambiance de Sue et de Dumas, en passant par la vie de Casanova, les BD XIII et Arno, mais aussi le film L’Arnaque. Bien sûr, et c’est inhérent à ce type d’histoire feuilletonnesque, elle peut engendrer un trop plein et la succession d’évènements, les multiples rebondissements inespérés et inattendus risquent, au fur et à mesure des albums, de lasser le lecteur exigeant ou non habitué à un scénario classique qu’il pourrait juger passé de mode ou trop grandiloquent. Même si, il est vrai, Fabien M regorge de clichés – les bourgeois et les banquiers sont vils et voraces, les méchants sans scrupules et les geôliers cruels – cette bande dessinée n’en est pas moins un passionnant voyage vers l’évasion de l’aventure.

Fabien M bd critique
Vignette de Fabien M, scénario et dessins de Jean-Marc et Éric Stalner, éditions Dargaud.

Une peinture d’époque

À l’image de l’histoire, le dessin des frères Stalner est très classique. Précis sans entrer dans une méticulosité sans saveur, le trait des artistes est ultra lisible et très facilement appréhendable par tous les types de lecteurs, des connaisseurs aux occasionnels dilettantes. Particulièrement en verve dans la représentation du Paris populaire de 1902, les Stalner font découvrir, dans les premiers des 5 ouvrages, les toits de la capitale, les bouges au désordre sans nom, mais aussi les grandes et belles demeures bourgeoises d’une élite richissime. Les dessinateurs, aussi à l’aise dans les décors plus exotiques de la jungle guyanaise, du port de Marseille ou des sombres ruelles vénitiennes, font ainsi de Fabien M un voyage attirant l’œil du lecteur. Les personnages sont eux aussi restitués de belle manière et les Stalner font, par le dynamisme et le réalisme classique de leur trait, de chaque héros de papier un comédien vivant la scène et la situation. Le pinceau rejoint la plume pour offrir, au fil des pages, un théâtre visuel plein d’entrain et attirant pour quiconque les tourne. Dans le dessin comme dans le scénario, les clichés peuvent parfois apparaître – les femmes sont affolantes et pleines de formes délicieuses, les méchants ont des dents très apparentes marquant leur haine – sans que cela n’entrave la lecture, ces images rappelant le jeu d’acteur des sagas populaires. Les couleurs, sobres et bien exécutées, renforcent l’aspect classique et populaire de l’ensemble.

Fabien M bd avis
Couverture de Fabien M, Le Cavalier noir, 1993, scénario et dessins de Jean-Marc et Éric Stalner, éditions Dargaud.

Fabien M est une saga embarquant le lecteur vers le grand voyage de la fiction populaire. En choisissant une époque, un cadre et une intrigue reprenant les fondamentaux des récits d’aventure, les frères Stalner ramènent les bédéphiles vers le classicisme et l’évasion dépaysante que procure la lecture. Les auteurs du Boche ou du Fer et le Feu, s’inscrivent parfaitement dans le style des grandes épopées procurées par la bande dessinée des années 80 et 90 qu’on ne se lasse de parcourir encore et encore.