
« The Faëry Forest » (« La forêt des fées », ou « La forêt féerique ») est un poème de Sara Teasdale tiré de la section « Sonnets and Lyrics » de son recueil Helen of Troy and Other Poems, publié en 1911 par les éditions G. P. Putnam’s Sons. Il s’agit du deuxième recueil de poèmes de Teasdale, âgée d’environ vingt-sept ans, qui lui attire alors l’intérêt de la critique. Influencée par les poètes romantiques, dont surtout John Keats, son écriture lyrique, ses thèmes (l’amour, la nature) lui valent de connaître un certain succès de son vivant, et elle obtient le prix Pulitzer dans la catégorie poésie en 1917 pour son recueil Love Songs, au titre évocateur.
Je propose ci-dessous deux traductions du poème, suivies de brèves remarques et du texte anglais (États-Unis).
La forêt féerique
[Première traduction, qui privilégie le sens du texte.]
La forêt des fées lançait des lueurs
Sous une lune d’ivoire,
Les herbages d’argent miroitaient
Baigné dans la mélodie des fées.
Sous le silence soyeux
Les branchages cristallins dormaient,
Et, rêvant à travers la rosée
Les fleurs froides et blanches sanglotaient.
La forêt des fées
[Deuxième traduction, qui restitue partiellement le schéma de rimes et le rythme.]
La forêt des fées luisait
Sous une lune ivoire,
Les herbes d’argent miroitaient
Tandis que les fées chantaient dans le noir.
Par-dessous le silence de satin
Les frondaisons cristallines dormaient,
Et rêvant au travers des perles de rosée
Les fleurs froides et pâles s’éploraient.

Commentaire
« The Faëry Forest » est un poème bref, Sara Teasdale n’hésitant pas dans son recueil Helen of Troy and Other Poems à varier les formes et à alterner les poèmes très longs et d’autres très courts. On peut constater en particulier que le texte est dépouillé du lyrisme amoureux associé généralement à la poétesse, qui met ici en avant un paysage et une atmosphère, dans une démarche descriptive, rappelant le symbolisme par le thème du rêve et le merveilleux des fées.
La veine lyrique américaine de la période semble ainsi avoir eu tendance à exprimer la nostalgie d’un monde enchanté, s’appuyant sur d’anciennes traditions, qui contrastaient avec l’industrialisation de plus en rapide du monde (lire entre autres le commentaire du poème « Le Magicien Gris » de Margaret Widdemer). On peut songer que vers la même époque, en France, Apollinaire convoque aussi le souvenir du merveilleux médiéval dans son recueil Alcools (1913), mais que son emploi du vers libre, la variété de ses thèmes, et sa défense des avant-gardes artistiques ont garanti sa postérité, là où la réputation des poètes lyriques américains accrochés à la tradition (ainsi que leurs héritiers, dont dans une certaine mesure Clark Ashton Smith ou même Lovecraft !) a été mise à mal par les modernistes (lire à ce sujet « Oréade » d’H. D., ou encore « Since feeling is first » d’ee Cummings).
Aux yeux d’un lecteur moderne, sans doute, cette évocation d’une forêt discrètement enchantée évoquera la fantasy moderne, et visuellement on peut songer aux peintures préraphaélites et leur héritage, qui confine parfois au kitsch. Le paysage féerique de Teasdale n’a en effet rien qui nous étonne, et la personnification des arbres endormis ou des fleurs qui versent des larmes correspondent aux attentes d’un lyrisme qui tend à l’expression de la douleur, entre pathétique et élégie.
On peut toutefois se pencher sur le détail. Ainsi les fées sont-elles mentionnées, certes, mais invisibles, existant par leur seule musique, qu’on peut peut-être identifier avec la poésie elle-même, voire la musicalité de la première strophe qui alterne vers longs et vers courts, avec des rimes croisées. Or la deuxième strophe évoque le silence : cela impliquerait-il que les fées se sont tues, dans l’espace qui sépare les deux strophes ? Ou qu’elles se sont éloignées, délaissant la forêt pour une clairière enneigée (« silver grasses ») ? Il est clair du moins que la saison est celle de l’hiver, caractérisé par la blancheur (« ivoire » de la lune, « argent » des herbes, « cristal » des branches, blanc des fleurs), et cette vague fête des fées peut faire penser à une célébration du solstice d’hiver, ou à la fête païenne de Yule.

Il ne s’agit que de spéculations, tant le poème reste vague sur le contexte : la deuxième strophe donne en tout cas l’image de l’hiver dominant la forêt, le regard se déplaçant en quelque sorte de plus en plus vers le bas et l’abstrait (dans la première strophe, nous voyions la forêt « Sous une lune », dans la deuxième, nous voici « Sous le silence », au niveau des branchages), jusqu’au rêve des fleurs, dont le chagrin peut s’expliquer par les rigueurs de l’hiver, d’une part, et l’attente du printemps, puisque « blossoms » en anglais désigne en particulier les jeunes fleurs de l’arbre qui apparaissent avant le fruit. Toutefois il semble que leurs pleurs (image amenée naturellement par l’évocation de la rosée, dont les gouttes deviennent ainsi des larmes) soient liés à leur rêve. Il est cette fois tentant de renvoyer à Shakespeare et à la tirade de Mercutio dans Roméo et Juliette, quand celui-ci évoque Mab, la fée des rêves : « Oh ! je le vois bien, la reine Mab vous a fait visite. — Elle est la fée accoucheuse et elle arrive, — pas plus grande qu’une agate — à l’index d’un alderman, — traînée par un attelage de petits atomes — à travers les nez des hommes qui gisent endormis. […] En effet, je parle des rêves, — ces enfants d’un cerveau en délire, — que peut seule engendrer l’hallucination, — aussi insubstantielle que l’air, — et plus variable que le vent qui caresse — en ce moment le sein glacé du nord, — et qui tout à l’heure, s’échappant dans une bouffée de colère, — va se tourner vers le midi encore humide de rosée ! » [traduction de François-Victor Hugo]
Avec le poème de Teasdale, en tout cas, les hommes ne sont pas les seuls à rêver, et les sanglots des fleurs manifestent donc une sorte de douleur universelle, dans la mesure où elle n’est pas ici la projection des émotions d’un locuteur ou d’un personnage identifiés. Sous la douceur apparente d’une lumière et d’un silence doux, la souffrance se poursuit jusque dans le sommeil : on sait que cette poésie n’est pas que lieu commun, puisque Sara Teasdale, fragile, souvent malade, malheureuse en amour, se suicide le 29 janvier 1933, à l’âge de quarante-huit ans.

THE FAËRY FOREST – Sara Teasdale
THE faëry forest glimmered
Beneath an ivory moon,
The silver grasses shimmered
Against a faëry tune.
Beneath the silken silence
The crystal branches slept,
And dreaming thro’ the dew-fall
The cold white blossoms wept.