L'affaire Saint-Fiacre Simenon roman policier avis

On trouve de tout dans les boîtes à livres. Des vieilleries surtout qui ne demandent qu’à reposer en paix. Mais parfois, aussi, des pépites. Cette rubrique vous propose de jeter un coup d’œil sur ces bouquins abandonnés et glanés au hasard de déambulations livresques.

Par Yves-Daniel Crouzet (retrouvez-le sur Facebook !)

Affaire d’enfer

[Boîte à livres d’Agen (47)]

Le hasard (mais est-ce vraiment le hasard quand on cherche quelque chose ?) d’une promenade dans les rues d’Agen m’a emmené à cette boîte à livres, située non loin de la place Castex. Il me restait un long trajet à effectuer jusqu’à Paris, aussi ai-je « emprunté » deux livres. Un SAS, Putsch à Ouagadougou, ville où j’ai souvent séjourné et dont j’ai pensé qu’il me serait agréable de revoir les lieux sous la plume du très productif Gérard de Villiers, et un Maigret du plus prolifique encore Georges Simenon, L’affaire Saint-Fiacre. Le faible nombre de pages (moins de 180) et la grosseur des caractères m’ont convaincu de me lancer dans ce dernier plutôt que dans les aventures de Son Altesse Sérénissime Malko Linge. En effet, un peu plus de trois heures plus tard, j’étais venu à bout de cette nouvelle enquête du célèbre fumeur de pipe.

L’affaire Saint-Fiacre extrait début
L’affaire Saint-Fiacre, extrait p.1.

Je l’ai dit dans une chronique précédente (Maigret s’amuse), je suis peu familier de Simenon et de son Maigret. J’ai vu ce dernier incarné par divers acteurs au bon vieux temps de la télévision en noir et blanc. Je sais qu’il se porte bien, qu’il fume la pipe, que l’action se passe à Paris ou en province (Maigret à Ouagadougou, ça existe ?), que le lecteur se trouve plongé dans une France qui, aujourd’hui, sent un peu l’encaustique, qu’il y a souvent des notables et… peu de coups de feu ! C’est le cas de L’affaire Saint-Fiacre qui a fait l’objet de plusieurs adaptations audiovisuelles dont la plus célèbre semble être celle de Jean Delannoy avec Jean Gabin.
Dans L’affaire Saint-Fiacre, tout y est : un assassinat étrange dans une église pendant une messe, une galerie de personnages tous plus croquignolets les uns que les autres (on se croirait dans un Chabrol !) et pas la moindre scène d’action ! Le roman suit gentiment son rythme léger et un brin ennuyeux, jusqu’à la page 130 et, là, soudain, il bascule et on se trouve plongé dans un page turner (si ! si !) dont Maigret est le spectateur. Car comme pour Maigret s’amuse, L’affaire Saint-Fiacre nous présente un commissaire témoin plus qu’acteur des évènements.

Page 159 : « Jamais, de sa carrière, Maigret n’avait été aussi mal à l’aise. Et sans doute était-ce la première fois qu’il avait la sensation très nette d’être inférieur à la situation. Les événements le dépassaient. Parfois il croyait comprendre et l’instant d’après une phrase de Saint-Fiacre remettait tout en question ! »

D’ailleurs, il n’y a même pas d’enquête officielle puisqu’il n’y a pas vraiment eu meurtre, ou plus exactement, que le caractère d’homicide ne peut être retenu. Les quarante-huit pages qui clôturent le livre ne sont pas sans rappeler Agatha Christie (si j’ai bonne mémoire. Il faudra que je m’y replonge). Les suspects sont autour d’une table, à dîner et boire copieusement, tandis qu’au-dessus d’eux, à l’étage, repose le corps de la défunte. À minuit, l’assassin sera mort ou démasqué. Les suspects s’observent. Qui est le criminel ? Le régisseur ? Le curé ? Le fils de la comtesse ? Celui du régisseur ? Le gigolo ? Le médecin ? Le colonel Moutarde ? Après un réjouissant tour de table, la vérité finit par éclater, sans que Maigret y soit pour quelque chose.

[SPOILER] Pages 167 et 168 : « La scène qui suivit fut confuse. Partout il se passait quelque chose et, après coup, chacun n’eût pu raconter que la petite partie des événements qu’il avait vue personnellement.
Il ne restait que cinq bougies pour éclairer la salle-à-manger. D’énormes pans demeuraient dans l’ombre et les gens, en s’agitant, y entraient ou en sortaient comme des coulisses d’un théâtre.
Celui qui avait tiré, c’était un des voisins de Maigret : Émile Gautier. Et, le coup à peine parti, il tendait les deux poignées vers le commissaire, en un geste un peu théâtral.
Maigret était debout. Gautier se leva. Son père aussi. Et tous trois formèrent un groupe d’un côté de la table tandis qu’un autre groupe se constituait autour de la victime.
Le comte de Saint-Fiacre avait toujours le front sur le bras du prêtre. Le médecin s’était penché, avait regardé autour de lui d’un air sombre.
– « Mort ? … » questionnait la voix de l’avocat grassouillet.
Pas de réponse. On eût dit que, dans ce camp-là, les choses se passaient mollement, entre mauvais acteurs. »

Le petit plus du roman ? C’est que Maigret revient sur les lieux de son enfance, puisque son père avait été le régisseur du domaine où a eu lieu le drame. Ce sera, d’ailleurs, la seule et unique fois. Occasion pour le commissaire de se recueillir brièvement sur la tombe de son père et d’évoquer quelques (rares) souvenirs.
Bref : un cru qui fleure bon le terroir d’autrefois.

L'affaire saint-fiacre Simenon roman policier avis
L’affaire Saint-Fiacre, Georges Simenon (1932) , Presse Pocket (1976)

Pour lire la chronique suivante : Les chefs-d’œuvre de l’épouvante – éditions Planète.