Le voyageur en noir John Brunner extrait analyse

The Traveller in Black (« Le Voyageur en noir ») est un recueil de nouvelles de John Brunner publié en 1971, qui contient notamment la nouvelle « Imprint of Chaos » (« Marque du chaos », « Empreinte du chaos »). Brunner est surtout connu pour sa science-fiction (dont son roman Tous à Zanzibar, prix Hugo de 1969), et « Le voyageur en noir » constitue semble-t-il sa seule œuvre dans le genre de la fantasy.
Le recueil est publié à l’époque dans la collection Ace Science Fiction Specials des éditions Ace Books, alors dirigée par Terry Carr, éditeur réputé qui avait alors publié, entre autres, Ursula K. Le Guin et Michael Moorcock. Une édition de 1986 (ou 1985 ?), intitulée The Compleat Traveler in Black, ajoute une nouvelle et fait depuis référence. En France, la première version du recueil avait été traduite en 1982 par Fantascienza sous le titre Le Passager de la nuit pour les éditions Fleuve Noir, la nouvelle elle-même recevant le titre interprétatif « Rêve de Ryovora ». Depuis, une traduction révisée par Patrick Moran a été publiée en 2024 par les éditions Mnémos.
La fantasy de Brunner est généralement assimilée à celle de Dunsany, de Jack Vance (dont le cycle de La Terre mourante commence dès 1950 !), ou de James Branch Cabell, et on peut reconnaître des références au zoroastrisme.
Je propose ici une traduction personnelle du début de la nouvelle, suivie d’un bref commentaire et du texte anglais
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Empreinte du chaos

Ante mare et terras et quod tegit omnia caelum
unus erat toto naturae vultus in orbe,
quem dixere Chaos: rudis indigestaque moles. [1]

Ovide, Métamorphoses I, 5

I

Il possédait bien des noms, mais une seule nature, et cette nature unique le rendait sujet à certaines lois qui n’obligeaient pas les personnes ordinaires. Par compensation, il était dégagé de certaines autres lois plus communément en usage.
Pour autant, aucun choix n’était possible pour ce qui touchait à la séparation rigoureuse entre l’ensemble des lois qui lui étaient propres, et celles des autres. Une règle qu’il devait respecter très strictement consistait, à intervalle régulier, à veiller sur la portion du Tout qui avait été placée sous sa responsabilité.
Par conséquent, le jour qui suivit la conjonction de quatre planètes d’importance en ces environs, il se mit en route pour un voyage qui devait s’avérer à la fois semblable et cependant différent de ceux, innombrables, qui l’avaient précédé. Il avait été décrété que, à ce moment donné, à moins de quelque raison impérieuse et contraire, il lui faudrait fouler des routes quelconques, et ce fut avec assez de bonne volonté — il n’était pas dans sa nature de vitupérer contre la nécessité — qu’il prépara son itinéraire de façon à ce qu’il serpentât, tournât et décrivît des courbes à travers toutes les régions où se présenterait pour lui l’occasion de rendre des comptes, et que celui-ci finît non loin du point de départ. Il s’achevait, pour être précis, à la cité du nom de Ryovora : ce lieu entre tous les lieux de son domaine où les gens avaient la tête bien sur les épaules.
Il fit cela pour une excellente raison. C’était pour lui la certitude, lorsque par la suite il passerait ses découvertes en revue, que le souvenir d’un endroit où il se sentirait satisfait de son œuvre, à juste titre, serait prédominant dans sa mémoire.

***

C’est pourquoi, un matin ensoleillé où les oiseaux chantaient et où il y avait peu de nuages dans un ciel empli du parfum des fleurs, revêtu d’un noir manteau pareil à celui de n’importe quel pérégrin, sinon qu’il était d’une noirceur exceptionnel, il se mit à marcher tant bien que mal le long d’une route poussiéreuse, vers sa première destination.
Il s’agissait d’une grande et sinistre cité, dressée autour d’une haute tour, que ses habitants appelaient Acromel, le lieu où le miel lui-même avait un goût amer. C’était parfois la cause d’un étonnement modéré —même pour lui, le détenteur de bien des noms et d’une unique nature — que cette cité des plus contrariantes fût située à quelques heures de marche de Ryovora. Toutefois, il en était ainsi.
Or, être capable de déterminer sans risque de contradiction qu’une chose quelconque était ainsi faite, s’avérait un défi qui requérait son zèle.
Devant lui la route commença de serpenter à flanc de colline parsemée de buissons au feuillage gris. Un vent local soulevait des tourbillons de poussière parmi les fourrés et effaçait les empreintes de ceux qui passaient par là. C’était sous cette colline que le voyageur avait incarcéré Laprivan Jaune d’Oeil, à qui les réminiscences du passé étaient haïssables. Quelque pouvoir minime persistait chez cet élémental, et, inéluctablement, il en usait pour dissiper les traces de naguère.
Il prit son bâton en main — il était fait de lumière, qui caillait avec un certain nombre de forces intrigantes —et donna une série de coups sur un rocher nu qui affleurait au bord de la voie.
“Laprivan ! héla-t-il. Laprivan Jaune d’Oeil ! »
À son appel les tourbillons retombèrent. Pleins de ressentiment, ils se renfoncèrent dans la terre, si bien que la poussière dont ils étaient composés recouvrit les racines des broussailles. La plupart des gens dans la région présumaient que les feuilles étaient grises à cause de la poussière soulevée par les allées et venues, ou du fait de leur nature même ; il n’en était pas ainsi.
Laprivan se souleva dans sa prison souterraine, et la route trembla. Des crevasses assez larges pour engloutir une carriole de paysan parurent à la surface. Depuis elles résonna une grande voix.
“Que me veux-tu, ce jour entre tous ? N’en as-tu pas assez, même à présent, de me tourmenter ?
La réplique, calme, se fit entendre :
« Je ne te tourmente pas. C’est le souvenir de tes méfaits passés qui t’afflige.
— Laisse-moi en paix, alors, fit la grande voix d’un ton maussade. Laisse-moi dissiper ce souvenir.
— Si tel est ton souhait, qu’il en soit ainsi », répondit le voyageur, et il fit un signe de son bâton. Les crevasses de la route se refermèrent avec un bruit sec ; les tourbillons de poussière se formèrent de nouveau ; et lorsqu’il regarda en arrière depuis la crête de la colline, ses empreintes avaient déjà été purgées.

Note : [1] J’ignore sur quelle édition des Métamorphoses d’Ovide s’appuie John Brunner, mais cette épigraphe se situe au début du fameux poème latin, qui date de l’an 1. En voici une traduction : « Avant que la Mer, la Terre et le Ciel, qui les environne, fussent produits, l’Univers entier ne présentait qu’une seule forme. Cet amas confus, ce vain et inutile fardeau, dans lequel les principes de tous les êtres étaient confondus, c’est ce qu’on a appelé le Chaos. » [Ovide, Les Métamorphoses, fable I, Du Chaos et de la création du monde, trad. Antoine Banier, 1767]

Chaos fantasy John Brunner Ovide
Chaos, 1841, peinture d’Ivan Aivazovsky.

Commentaire : fantasy et zoroastrisme

La partie ici traduite n’est guère que l’introduction de la nouvelle, mais elle a le mérite de montrer aussitôt au lecteur l’étrangeté du récit de Brunner : à son personnage principal bien sûr, cet énigmatique voyageur en noir qui a, peut-être, quelque chose du Gandalf (le gris ou blanc !) de Tolkien, et dont le nom, laissé en suspens, est aussitôt présenté comme sans importance. Autant dire que le personnage vaut comme archétype, voire comme outil narratif par lequel la vision partielle du lecteur se construit, puisque on n’en sait moins que lui, mais qu’on voit par lui (d’autres personnages plus accessibles prennent par la suite le relais du point de vue) !
Pour sa part Laprivan, par les sonorités de son nom ou son épithète, mais aussi par la cruauté apparente de son sort, rappelle les personnages de la Terre mourante de Vance. Laprivan aura d’ailleurs l’occasion de reparaître dans la nouvelle suivante du recueil (publiée en 1966), ce qui en fait un personnage-lien du fix-up, soit l’assemblage de nouvelles qui crée un récit cohérent plus vaste. Il permet aussi, dans l’immédiat, de donner un aperçu du pouvoir du voyageur : exaucer les souhaits, mais d’une façon inattendue. Laprivan donc efface les empreintes en même temps que ses (mauvais) souvenirs pour pouvoir continuer à somnoler sous sa colline. C’est-à-dire qu’il n’apprécie guère qu’on lui marche dessus, mais qu’il n’y peut pas grand-chose, sinon oublier… Sans parvenir donc à tirer une leçon durable.
La fantasy de Brunner paraît donc explorer les thèmes de la mémoire et de la métamorphose, ce que laisse assez deviner la citation d’Ovide, qui associe la notion de chaos, devenue un trope de la fantasy moderne, à la tradition antique. Dans cette logique, le chaos de Brunner serait la « seule forme », ce à quoi la « la nature unique » du voyageur fait évidemment écho : il y a quelque chose du chaos dans cet instrument de l’ordre ! Ce que suggère aussi son bâton de lumière caillée, métaphore paradoxale et évocatrice d’une transformation figée dans l’instant. C’est l’esthétique d’une tension impossible que permet la fantasy, et par mise en abîme il semble ainsi qu’ordre et chaos soient des principes créatifs : ils sont les prétextes de l’intrigue et les outils merveilleux et narratifs de sa résolution. Tout cela avec humour, comme on peut encore le soupçonner notamment avec l’image prosaïque du lait caillé (dont on fait une omelette ?).

Le Voyageur en noir John Brunner fantasy zoroastrisme
Le Voyageur contemplant une mer de nuages, peinture de Caspar David Friedrich, 1818 (Kunsthalle, Hambourg).

Pour ce qui est de la référence spirituelle, on peut chercher du côté du zoroastrisme, voire du mazdéisme (lors d’un dialogue, le voyageur propose qu’on l’appelle Mazda !). Il s’agit de religions originaires d’Iran, et dont la figure centrale est Ahura Mazda, « Seigneur de la Sagesse » et dieu créateur bienveillant, destiné à triompher d’Angra Mainyu, esprit du mal. Selon la doctrine du « frashokereti« , le monde sera finalement rénové et transformé pour atteindre un état de perfection, dont la mort et le mensonge sont absents. Selon une variation, « frašegird », après la victoire finale le temps cesse d’exister… Ce sont autant de thèmes et d’aspects qui sont repris et modifiés par Brunner dans la suite de son récit, et qui expliquent que la nouvelle s’ouvre par des considérations métaphysiques, dans un style complexe qui peut rappeler celui des textes sacrés. On peut par exemple se pencher sur cet extrait du Yaçna, texte liturgique extrait du livre sacré de l’Avesta : « I-l. Zarathustra demanda à Ahura-Mazda : Ahura-Mazda, esprit très auguste, créateur des biens corporels, être pur ! 2. Quelle est la parole que tu as proclamée (devant) moi, II-3. (Parole qui) existait avant le ciel, avant l’eau, avant la terre, avant la vache, avant la plante, avant le feu, fils d’Ahura-Mazda, avant l’homme juste, avant les dévas, et les hommes impies, avant tout être corporel, avant tout bien créé par Mazda et d’origine pure ? III-4. Alors Ahura-Mazda dit : c’étaient, ô très saint Zarathustra, les parties de l’Ahuna vairya, que je t’ai dites, IV-5. (Qui étaient) avant le ciel, avant l’eau, avant la terre, avant la vache, avant la plante, avant le feu, fils d’Ahura Mazda, avant l’homme pur, avant les hommes impies, avant tout être corporel, avant tout bien créé par Mazda et d’origine pure. » [Avesta, livre sacré du zoroastrisme, traduit du texte zend, traductions et notes de Charles de Harlez, édition de 1881] D’Ovide à Zarathoustra, la fantasy est décidément un syncrétisme !

John Brunner The Traveller In Black extract
Pèlerin, peinture (étude) d’Ilya Répine, date inconnue.

Imprint of Chaos – John Brunner – The Traveller In Black

Ante mare et terras et quod tegit omnia caelum
unus erat toto naturae vultus in orbe,
quem dixere Chaos: rudis indigestaque moles.

—Ovid: Metamorphoses I, 5

I

He had many names, but one nature, and this unique nature made him subject to certain laws not binding upon ordinary persons. In a compensatory fashion, he was also free from certain other laws more commonly in force.
Still, there was nothing to choose as regards rigidity between his particular set of laws and those others. And one rule by which he had very strictly to abide was that at set seasons he should overlook that portion of the All which had been allotted to him as his individual responsibility. Accordingly, on the day after the conjunction of four significant planets in that vicinity, he set forth on a journey which was to be at once the same as and yet different from those uncountable which had preceded it. It had been ordained that at this time, unless there were some pressing reason to the contrary, he should tramp along commonplace roads, and with goodwill enough—it was not a constituent of his nature that he should rail against necessity—he so arranged his route that it wound and turned and curved through all those zones where he might be made answerable for events, and ended within a short distance of where it had begun. It ended, to be precise, at the city called Ryovora: that place of all places in his domain where people had their heads screwed on the right way.
He did this for an excellent reason. It was an assurance to him that when he subsequently reviewed his findings the memory of one spot where he might justly feel pleased with his work would be uppermost in recollection.

***

Therefore, on a sunny morning when birds were singing and there were few clouds in a sky filled with the scent of flowers, garbed in a cloak of black like any wayfarer’s, save that its blackness was exceptional, he began to trudge along a dusty road towards his first destination.
That was a great louring city upreared around a high tower, which was called by its inhabitants Acromel, the place where honey itself was bitter. It was sometimes a cause of mild astonishment—even to him of the many names and the single nature—that this most contrary of cities should be located within a few hours’ walk of Ryovora. Nonetheless, it was so.
And to be able to state without risk of contradiction that anything whatsoever was so was a gage and earnest of his achievement.
Before him the road began to zigzag on the slope of a hill dotted with grey-leaved bushes. A local wind raised dust devils among the bushes and erased the footprints of those who passed by. It was under this hill that the traveller had incarcerated Laprivan of the Yellow Eyes, to whom memories of yesterday were hateful. Some small power remained to this elemental, and he perforce employed it to wipe yesterday’s traces away.
He took his staff in hand—it was made of light, curdled with a number of interesting forces—and rapped once on an outcrop of bare rock at the side of the pathway.
“Laprivan!” he cried. “Laprivan of the Yellow Eyes!”
At his call the dust devils ceased their whirling. Resentfully, they sank back to the earth, so that the dust of which they were composed again covered the exposed roots of the bushes. Most folk in the district assumed that the leaves were grey from the dust of passage, or from their nature; it was not so.
Laprivan heaved in his underground prison, and the road shook. Cracks wide enough to swallow a farm cart appeared in its surface. From them, a great voice boomed.
“What do you want with me, today of all days? Have you not had enough, even now, of tormenting me?”
En conséquence, le jo “I do not torment you,” was the calm reply. “It is memory of your past dreadful acts that brings the pain.”
“Leave me be, then,” said the great voice sullenly. “Let me go on wiping away that memory.”
“As you wish, so be it,” the traveller answered, and gestured with his staff. The cracks in the road closed click; the dust devils re-formed; and when he looked back from the crest of the hill his footsteps had already been expunged.