
On trouve de tout dans les boîtes à livres. Des vieilleries surtout qui ne demandent qu’à reposer en paix. Mais parfois, aussi, des pépites. Cette rubrique vous propose de jeter un coup d’œil sur ces bouquins abandonnés et glanés au hasard de déambulations livresques.
Par Yves-Daniel Crouzet (retrouvez-le sur Facebook !)
Têtes de tueurs
[Boîte à livres d’Yssingeaux (43)]
J’ai longtemps eu dans ma bibliothèque (sans doute y est-il encore, il faudra que je vérifie) un autre roman de Curt Siodmak, Le cerveau du nabab, paru également dans la Série Noire de Marcel Duhamel, dont j’avais lu quelque part (dans l’Histoire de la science-fiction moderne de Jacques Sadoul ?) qu’il s’agissait d’un excellent bouquin de SF. Je n’ai jamais eu l’occasion de le lire, aussi quand j’ai vu La mémoire du mort dans une boîte à livres d’Yssingeaux, je me suis dit que c’était le moment de découvrir cet auteur qui a aussi été scénariste, cinéaste, et le frère du réalisateur Robert Siodmak (Les tueurs, Pour toi, j’ai tué…)

La mémoire du mort et Le cerveau du nabab partagent un thème commun : le transfert de l’esprit d’un homme dans la tête d’un autre (sur ce thème, on pourra aussi lire la nouvelle « Heil ! » de Robert Heinlein). Dans La mémoire du mort, Hausser, un scientifique nazi récupéré par les soviétiques après la Seconde Guerre mondiale, est sur le point de mourir après avoir essayé de rallier le camp de l’Ouest. Les services secrets américains demandent à un scientifique américain, Cory, de transférer sa mémoire dans le corps d’une autre personne pour pouvoir recueillir les informations qu’elle contenait. Hillel, ami et assistant de Cory, s’injecte la solution contenant la mémoire du défunt, sans savoir qui était le donneur et quels sont les enjeux de cette opération.

Selon un article paru dans la défunte revue Fiction en 1970, sous la plume d’Alain Garsault, et repris sur l’excellent site Noosfere, La mémoire du mort serait plus ou moins un remake de Le cerveau du nabab. Quoi qu’il en soit, la lecture du premier m’a donné très envie de lire le second. En effet, La mémoire du mort est un excellent livre. Pourtant, il ne manque pas de défauts. D’abord, c’est un faux roman d’espionnage ; ensuite la psychologie des personnages est peu développée ; enfin, le déroulement et la crédibilité de l’intrigue laissent à désirer. Et pourtant, ça marche ! Je dirais même mieux : ce sont ces défauts qui font que le bouquin est passionnant. Pourquoi ? Parce que ce qui intéresse Siodmak, ce ne sont pas les implications scientifiques ou philosophiques du transfert de la mémoire d’un homme à un autre, pas plus que les enjeux politiques et stratégiques de ce transfert. Non, ce qui l’intéresse c’est l’emprise de la mémoire du mort sur l’homme qui a eu l’imprudence de l’héberger. Le cobaye volontaire va petit à petit se trouver dépossédé de sa volonté. Celle du mort va s’imposer à lui. Il devient Hausser ! Et l’ancien nazi devenu, malgré lui, savant pour les Communistes, a beaucoup de choses à faire et à réparer : revoir sa femme qui le prend pour un traître au Reich, revoir son fils qui le prend pour un traître au Communisme, se venger de l’ami qui l’a autrefois trahi, et du boucher qui l’a torturé et qui a massacré des milliers d’innocents. Siodmak nous emmène, à la suite d’Hausser, de l’autre côté du Mur, à Berlin-Est, puis à Prague dans l’ex-Tchécoslovaquie, occasion de nous décrire un monde triste et gris pareil à une gigantesque prison à ciel ouvert (pour info, Curt Siodmak est né en Allemagne et a fui le régime nazi).

J’ai lu dans l’article d’Alain Garsault, cité plus haut, que le roman original avait été amputé de plus d’un tiers. Certains chapitres auraient même disparu. La mémoire du mort a très certainement pâti de ces coupes. En l’état (grâce à ces coupes ?!), il s’en dégage une atmosphère glacée et oppressante. J’ai dit plus haut que la psychologie des personnages était peu fouillée. C’est vrai et ça ne les rend que plus terrifiants. Ils avancent dans le récit comme des ombres sans qu’on éprouve la moindre empathie pour eux. Ce sont des marionnettes tirées par d’invisibles fils. Cory, l’ami, le mentor de Hillel, est singulièrement dépourvu d’émotions. Hillel (un juif dont le cerveau est occupé par un ancien nazi !) avance comme dans un rêve. Les espions des deux camps ressemblent à des morts en sursis. Déshumanisés, ils semblent indifférents à leur sort. Il n’y a pas ici de bien et de mal. Les deux bords usent des mêmes stratagèmes, sont aussi retors et impitoyables l’un que l’autre. Tous deux utilisent, sans état d’âme, d’anciens nazis pour faire triompher leur cause. Seule l’épouse d’Hillel, Karen, distille un peu de chaleur dans ce monde d’hommes froids et durs.
La fin du roman est digne de la chute d’une nouvelle par sa brutalité et son absence totale d’espoir. Un roman dérangeant qui m’a happé comme un méchant cauchemar.

Pour lire la chronique précédente : Le Passage – Justin Cronin.