Anne Carson poème

« Between Us And » (« Entre nous et ») est un poème d’Anne Carson extrait de son recueil Red Doc> publié en 2013 aux éditions new yorkaises Alfred A. Knopf, maison prestigieuse. Lorsqu’elle publie ce recueil, Anne Carson est déjà, depuis longtemps, une poétesse, traductrice et universitaire canadienne reconnue, spécialiste de littérature grecque et latine. Dans les années 2010, elle est notamment rattachée aux universités de Cornell et de Stanford, et le recueil Red Doc> lui vaut le T. S. Eliot Prize, prix de poésie anglais réputé. Depuis Anne Carson a obtenu le prix Nobel de littérature, en octobre 2026.
« Between Us And » en particulier se trouve à la page 136 (sur 164) du recueil, entre un poème plus long (« Io Is Nat ») et un plus court (« How Or What »). C’est en quelque sorte un poème de transition, une pause, dans une œuvre qui a une dimension narrative, racontant le voyage d’un trio de compagnons.
Je propose ci-dessous une traduction personnelle du poème, suivie de quelques notes et remarques, puis d’un extrait du poème en anglais (pour lire le poème entier en langue anglaise (Canada)).

ENTRE NOUS ET
les animaux existe un innommable.
Nous nous agitons dans tous les sens
pour ce qui est d’attribuer une espèce —
camelopardalis    est ce dont
les Romains eurent l’idée
ou  « girafe » ( cela ressemblait
pour eux à un chameau croisé
avec un léopard ) ou nous nous trompons
quant à la catégorie — un bœuf
musqué n’est pas du tout un bœuf mais
s’apparente davantage à
la chèvre —  et quand
il s’agit de choisir un nom
pour des animaux individuels nous
prétendons qu’ils sont des choses
(Spot) ou  des vertus  (Beauté)
ou  juste  d’autres nous-mêmes  (Bob)

Anne Carson poème en français
La Récolte de la manne (détail),1540, peinture de Francesco Bacchiacca représentant la Girafe Médicis : la girafe est un cadeau du sultan d’Égypte à Laurent de Médicis en 1486.

Notes : nom d’une bête

Anne Carson mentionne le camelopardalis (chameau-panthère ou chameau-léopard), terme latin utilisé pour rendre le kamelopardalis grec : c’est avec ce terme que Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, mentionne que des girafes sont parfois visibles à Rome lors des jeux du cirque. Mais il ne décrit pas l’animal, si bien que le camelopardalis est longtemps considéré comme distinct de la girafe, mot formé sur l’arabe zarâfa au Moyen Âge. Ainsi, dans l’iconographie médiévale ,le « chameau-léopard » n’est pas représenté avec le long cou caractéristique de la girafe ! Il faut attendre le XVème siècle pour que des humanistes italiens reconnaissent la giraffa dans la kamelopardalis des textes grecs : l’un des enjeux est alors de traduire l’hébreu zemer, présent dans les textes bibliques, et qui désigne la girafe (source). Avec le camelopardalis, Anne Carson renvoie donc à un problème philologique très ancien et durable, qui a aussi été un problème zoologique.
Le bœuf musqué est une autre dénomination ambiguë : ce mammifère, présent notamment au Canada où il est domestiqué, appartient bien à la famille des Bovidés où se trouvent les bœufs, mais il relève précisément de la sous-famille des Caprinés, où se trouvent les chèvres. Mais son aspect massif, dû à sa fourrure épaisse, lui a valu le nom de bœuf.
L’humain donc se trompe sans cesse quand il s’agit de nommer, ici les animaux, mais le poème se conclut sur un constat ironique, qui va au-delà des enjeux du nom scientifique : même quand il s’agit de nommer un animal particulier, souvent domestique, nous utilisons des références anthropocentrées, dont Anne Carson donne trois exemples. On pourra relever que Spot est un nom souvent associé aux chiens dans la culture populaire (le fameux livre pour enfant Where’s Spot d’Eric Hill date de 1980). De même, Beauty a été le nom d’un terrier, chien de sauvetage médaillé durant la 2nde Guerre mondiale. En outre, un chat nommé Bob est devenu célèbre au début des années 2010 : il était le compagnon de James Bowen, sans-abri, et leur drôle de duo était devenu populaire en Angleterre au point d’aboutir à l’écriture d’un best-seller, A Street Cat Named Bob (2012). James Bowen a ainsi expliqué qu’il avait nommé le chat « Bob » d’après un personnage de la série télé Twin Peaks de David Lynch !
Difficile de dire si Anne Carson a ces références précises en tête en écrivant « Between Us And », mais elles illustrent du moins le sens général de son propos : nous tendons à nommer les animaux selon des considérations humaines, par métonymie, symbolique, voire sentimentalisme.

Anne Carson poème
Bœuf musqué, illustration tirée de The New Student’s Reference Work, encyclopédie (volume I, 1914).

Remarques formelles

Le poème anglais (Canada) se présente sous la forme d’une colonne, laissant d’importants espaces blancs de part et d’autre sur la page. Anne Carson reprend cette mise en page pour plusieurs textes de Red Doc>, même si elle n’est pas systématique. La contrainte formelle donne en tout cas l’impression d’un retour à la ligne qui évoque la versification, même s’il n’y a pas de rime. On peut du moins reconnaître une forme de régularité rythmique, les retours à la ligne fonctionnant comme des enjambements qui entraînent le regard du lecteur, ralenti occasionnellement par un tiret d’incise ou des parenthèses.
Les titres des différents textes de Red Doc> se présentent par contre tous comme celui de « BETWEEN US AND », avec les premiers mots de chaque ligne en lettres capitales (mais pas toute la première ligne).
Dans le cas précis de « Between Us And », on pourra remarquer que la colonne de texte peut faire penser au cou de la girafe, ce qui rappelle le principe du calligramme.

Le recueil Red Doc>

Red Doc> est présenté comme la suite d’un roman en vers d’Anne Carson, Autobiography of Red (1998), et les deux œuvres réimaginent le poème Géryonéïde du poète grec Stésichore, dont ne restent par ailleurs que des fragments. L’œuvre grecque se voulait une réécriture des douze travaux d’Héraclès, et Anne Carson la réécrit à son tour, la complétant à sa façon.
Red Doc> mélange ainsi poèmes, proses et scènes de théâtre, racontant le voyage des personnages G, pour Géryon, traditionnellement un géant ailé de la mythologie grecque qui garde un troupeau de bœufs rouges, et Sad But Great, pour Héraclès.
Dans son recueil, Anne Carson fait de Géryon un être aux ailes rouges, amoureux d’Héraclès. Elle leur ajoute également un compagnon de voyage, l’artiste Ida. Le but du voyage est précisé : ils se rendent au chevet de la mère mourant de G.
Outre le fond grec, le texte est riche en intertextualité : il s’ouvre par une citation de Becket (« Try again. Fail again. Fail better. » de son texte Worstward Ho, 1983), évoque le poète russe Daniil Kharms, Proust, Christina Rossetti, Emily Brontë…
Le titre, quant à lui, aurait une origine très prosaïque : ce serait le nom sous lequel l’ordinateur d’Anne Carson sauvegardait par défaut le fichier du texte (source)…
En France, Red Doc> est publié par les éditions de L’Arche sous le titre Rouge Doc> dans une traduction de l’artiste Vanasay Khamphommala.

Anne Carson poem poème en français
La girafe de Nubie, 1827, peinture de de Jacques-Laurent Agasse : le vice-roi d’Égypte Méhémet Ali offre en 1826 un girafon au roi Charles X. C’est le début d’une « girafomania » française !

BETWEEN US AND – Anne Carson

BETWEEN US AND
animals is a namelessness.
We    flail    around
generically      —
camelopardalis    is   what
the Romans came up with
or  « giraffe » ( it looked to
them  like a camel crossed
with a leopard ) or get the
category wrong — (pour lire la suite du pème en langue anglaise)