chaos Azathoth

Azathoth est devenu une figure du cycle de Cthlhu de Lovecraft. Son nom apparaît d’abord dans un roman laissé inachevé, daté de 1922, appelé tout simplement Azathoth. Lovecraft nomme également ainsi un sonnet de son recueil Fungi de Yuggoth, écrit entre la fin de l’année 1929 et le début de 1930. Le lecteur curieux trouvera ci-dessous des traductions personnelles du bout de roman et du poème, qui pourront être modifiées, suivies d’un bref commentaire et des textes anglais (américain).

Azathoth [incipit de roman inachevé]

Quand le monde fut vieux, et que les hommes perdirent le goût des merveilles ; quand les cités grises dressèrent contre les cieux nébuleux d’immenses tours, sinistres et laides, à l’ombre desquelles nul n’eût pu rêver du soleil, ou du printemps sur les prés en fleurs ; quand le savoir dépouilla la terre de son manteau de beauté, et que les poètes ne chantèrent plus que les phantômes tordus, saisis par de troubles regards, introspectifs ; quand ces choses furent achevées, que les espoirs juvéniles furent enfuis à jamais, parut alors un homme que ses pérégrinations avaient conduit hors des frontières de la vie, en quête des espaces où s’étaient retirés les rêves du monde.
Du nom et de la demeure de cet homme ne restent que peu d’écrits, car ils appartenaient tout au monde de l’éveil ; il est dit pourtant que les deux étaient obscurs. Il suffit de savoir qu’il résidait en une cité de hautes murailles, dominée par un crépuscule stérile, et qu’il s’échinait le jour durant parmi l’ombre et la tourmente, revenant le soir à une chambre dont la fenêtre unique ne s’ouvrait pas sur des champs et des bosquets, mais sur une cour sombre où d’autres fenêtres renvoyaient un regard de morne désespoir. Du haut de cette croisée, l’on ne peut voir que murs et fenêtres, si ce n’est parfois lorsque l’on se penche très en avant, à regarder en l’air les menues étoiles qui passent. Et comme de simples murs et fenêtres doivent bientôt rendre fou un homme qui rêve et lit beaucoup, l’occupant de cette chambre avait l’habitude de se pencher, nuit après nuit, et de regarder en l’air, pour apercevoir quelque fragment de choses au-delà du monde de l’éveil, et de la grisaille des cités. Après plusieurs années, il commença à appeler par leur nom les étoiles houleuses, à les suivre en imagination lorsque à son grand regret elles glissaient hors de vue ; son regard découvrait longuement bien des panoramas secrets, dont l’existence n’était pas suspectée de l’œil trivial. Une nuit enfin un gouffre énorme fut comblé, les cieux hantés du rêve se boursouflèrent, s’écoulèrent sur la fenêtre du guetteur esseulé pour se mêler à l’air renfermé de sa chambre et l’incorporer à leurs merveilles fabuleuses.
Dans cette chambre affluèrent les courants furieux du minuit violacé, poudré d’or brillant ; des vortex de feux et de poussière qui tourbillonnaient hors des espaces ultimes, et de lourds parfums d’au-delà des mondes. Des océans opiacés se déversèrent là, illuminés par des soleils que nul regard jamais ne pourra contempler, contenant dans leurs spirales d’étranges dauphins et nymphes marines remontés de profondeurs immémoriales. L’infinité sans bruit tournoyait autour du rêveur et l’emportait sans même toucher le corps incliné avec raideur à la fenêtre solitaire ; et, pendant des jours dont aucun calendrier ne fait le compte, les marais des sphères lointaines le soutinrent doucement afin qu’il se joignît aux rêves, objets de son désir : les rêves perdus des hommes. Et durant bien des cycles, qui tendrement le laissèrent endormi sur une grève à l’aurore verdoyante ;  une grève verdoyante embaumée d’une senteur de fleurs de lotus, et constellée de jacinthes rouges… [phrase inachevée]

chaos Azathoth
Chaos, 1841, peinture d’Ivan Aivazovsky

XXII Azathoth [sonnet des Fungi de Yuggoth]

Le daimôn m’enleva dans le vide insensible,
Par-delà les amas brillants de l’espace dimensionné,
Jusqu’à ce que ni le temps ni la matière ne s’étendissent devant moi,
Rien que le Chaos, sans forme ni lieu.
Ici, le vaste Seigneur de Tout murmurait dans les ténèbres
Des choses qu’il avait rêvées mais ne pouvait comprendre,
Pendant qu’auprès de lui d’informes choses vampiriques voltigeaient, chutaient,
En vortex idiots qu’éventaient des flux de rayons.

Prises de frénésie elles dansaient au son aigu, plaintivement fluet
D’une flûte fendue, dans l’étau d’une patte monstrueuse,
D’où s’écoulait sans but l’onde aux mélanges hasardeux qui
Donnent à chaque cosmos fragile sa loi éternelle.
« Je suis Son Messager », affirma le daimôn,
Alors qu’il frappait, méprisant, la tête de son Maître.

XXII Azathoth [sonnet des Fungi de Yuggoth, traduction en alexandrins rimés]

Le daimôn m’enleva dans le vide insensible,
Par-delà le fatras éclatant de l’espace,
Où matière ni temps n’étaient plus perceptibles,
Mais rien que le Chaos, sans forme ni surface.

Le grand Seigneur de Tout soufflait dans la noirceur
Ce qu’il avait rêvé, mais sans compréhension ;
Alentour flottaient des vampires voltigeurs,
En sots vortex qu’éventaient des flux de rayons.

Ils dansaient follement au son plaintif, ténu
D’un flûtiau fendu dans un étau bestial
D’où coulait au hasard l’amas de flots sans but

Qui donne à tout cosmos son dogme immémorial.
« Je suis Son Messager », affirma le daimôn,
Frappant la tête de son Maître avec affront.

Pour en lire plus :

Les amateurs pourront lire ma traduction de poèmes de Lovecraft, dont son recueil Fungi de Yuggoth et une version différente du sonnet Azathoth, mis en prose, dans la collection poésie des éditions Points (parution mars 2024), à commander par exemple ici :
https://www.placedeslibraires.fr/livre/9791041411009-fungi-de-yuggoth-et-autres-poemes-howard-phillips-lovecraft

couverture Fungi de Yuggoth Lovecraft
Illustration de Borja González.

Commentaire

Le nom même d’Azathoth apparaît pour la première fois en 1919 dans un livre de notes de Lovecraft intitulé The commonplace book (« livre du lieu commun », ce qui n’est pas sans rappeler la phrase de Baudelaire, « rien de plus beau que le lieu commun » dans ses Fusées, 1867) , contenant 221 entrées.
On trouve donc à l’entrée 49 : « AZATHOTH-hideous name. » Des lettres capitales pour un nom immédiatement considéré comme hideux : Lovecraft aborde la création par le biais du cratylisme, et ne tarde pas à assimiler Azathoth à une créature inquiétante, à l’entrée 61 : « A terrible pilgrimage to seek the nighted throne of the far daemon-sultan Azathoth. » [« Un pélerinage terrible pour rechercher le trône nuiteux du lointain daimôn-sultan Azathoth. »] On pourra relever ici l’emploi de « daemon » plutôt que « demon », qui renvoie à une étymologie grecque et écarte une vision judéo-chrétienne, d’autant que l’adjonction du mot sultan convoque un univers oriental (voire un orientalisme) qui est celui des Mille et une nuits.
Ce serait en tout cas à partir de cette idée que Lovecraft entame en juin 1922 l’écriture du roman inachevé, simplement intitulé Azathoth, à peu près 480 mots qui seront publiés après la mort de Lovecraft, en 1938, dans le fanzine Leaves dont s’occupe Robert H. Barlow, ami et exécuteur testamentaire de Lovecraft.
Dans une lettre datée de juin 1922, adressée à son ami Frank Belknap Long, Lovecraft présente ainsi son projet : « I shall defer to no modern critical canon, but shall frankly slip back through the centuries and become a myth-maker with that childish sincerity which no one but the earlier Dunsany has tried to achieve nowadays. I shall go out of the world when I write, with a mind centred not in literary usage, but in the dreams I dreamed when I was six year old or less–the dreams which followed my first knowledge of Sinbad, of Agib, of Baba-Abdallah, and of Sidi-Nonman. » [Je ne m’en remettrai à aucun canon de la critique moderne, mais remonterai franchement à travers les siècles et deviendrai un créateur de mythes, avec la sincérité enfantine que personne hormis le jeune Dunsany n’a essayé d’obtenir de nos jours. Je quitterai le monde en écrivant, pourvu non d’un esprit ancré dans les us littéraires, mais dans les rêves que je fis lorsque j’avais six ans ou moins — les rêves qui découlèrent de ma première découverte de Sinbad, d’Agib, de Baba-Abdallah, et de Sidi-Nonman.]

Azathoth chaos idiot
Le Jardin des délices, peinture de Jérôme Bosch, détail du panneau L’Enfer, 1490-1500

Cette présentation et la mention de Dunsany, dont l’influence sur Lovecraft est alors majeure, permet de considérer que le projet avorté deviendra par la suite le roman La Quête onirique de Kadath l’inconnue (écrit entre 1926 et 1927), dans lequel Lovecraft mentionne de nouveau Azathoth : « le sultan daimôn sans limite, Azathoth, dont nulle bouche n’ose prononcer tout haut le nom, et qui mâchonne avidement dans des salles inconcevables, enténébrées, sises au-delà du temps et de l’espace parmi les roulements étouffés et irritants de tambours et les plaintes ténues, monotones de flûtes damnées ; à l’écoute de ces martèlements et gazouillis exécrables, dansent avec lenteur, maladresse et absurdité, les gigantesques dieux ultimes, les Autres Dieux aveugles, sans voix, ténébreux, sots, dont l’âme et messager est le chaos rampant, Nyarlathotep. »
Du vivant de Lovecraft, le seul texte qui a pour titre Azathoth est en fait le sonnet XXII de son recueil de poèmes Fungi de Yuggoth, où l’on retrouve des éléments et des thèmes de La Quête onirique de Kadath l’inconnue. Outre Azathoth, on peut sans doute identifier le « Messager » méprisant du poème à Nyarlathotep, autre figure de ce qu’on appelle communément le mythe de Cthulhu, dont s’empareront ensuite des auteurs tels qu’August Derleth, Thomas Ligotti… mais aussi le jeu de rôle et la musique metal.
Lovecraft lui-même ne se prive pas de mentionner Azathoth dans différents récits, notamment par le biais de la mise en abyme : dans Celui qui chuchotait dans les ténèbres (1931), c’est par le biais du célèbre Necronomicon, livre fictif, qu’Azathoth, « chaos nucléaire au-delà de l’espace angulaire », devient un objet de savoir livresque à l’intérieur du monde fictif du récit (diégèse), où « nucléaire » signifie relatif au noyau ; dans La Maison de la sorcière (1932), Azathoth est encore un nom croisé dans le Necronomicon, évoqué en outre dans un rêve, avant d’être vraiment un personnage : « livre d’Azathoth », « horreur primitive trop horrible pour être décrite », « entité insensée, qui gouverne l’entièreté du temps et de l’espace », « le daimôn-sultan insensé Azathoth » ; dans Le Monstre sur le seuil (1933), Azathoth et Autres Horreurs est cette fois le titre d’un recueil de poèmes du protagoniste Edward Pickman Derby, ce qui n’est pas sans rappeler les propres Fungi de Lovecraft ; dans Celui qui hantait les ténèbres (1935), Azathoth est « le dieu idiot et aveugle » de légendes que se remémore le protagoniste, « Seigneur de Toutes Choses, encerclé par sa horde avachie de danseurs stupides et amorphes, bercé par le gazouillis ténu et monotone d’une flute daimôniaque serrée dans des pattes indescriptibles », mais chose étonnante le personnage-narrateur Robert Blake en vient à implorer la miséricorde d’Azathoth, ce qui tendrait à remettre en cause une vision diabolique de l’entité.
Au-delà des récits, Lovecraft s’amuse à inclure Azathoth dans ses lettres et donc dans un imaginaire ludique qu’il partage avec ses correspondants. Dans une lettre datée du 27 avril 1933, adressée à son ami James Ferdinand Morton Jr., auteur anarchiste, Lovecraft s’invente un arbre généalogique où Azathoth est son plus lointain ancêtre, avant Nyarlathotep et d’autres entités cosmiques telles que Yog-Sothoth, Shub-Niggurath, Cthulhu… Clark Asthon Smith, autre ami de Lovecraft, proposera également un arbre où Azathoth apparaît en première ligne.
Autre anecdote comique pour conclure : l’artiste Eric Piper conçut une plaque d’environ 270kgs qu’il déposa devant le Paseo Arts District d’Oklahoma City en août 2013. On peut lire sur cette plaque : « In the year of our Lord 2012 Creer Pipi claimed this land for Azathoth » [En l’an de grâce 2012 Creer Pipi revendiqua cette terre pour Azathoth]. Les créations littéraires ont leur façon d’échapper à leurs auteurs et de répandre le chaos…

manuscrit d'Azathoth
Le premier paragraphe manuscrit du roman inachevé Azathoth, mis en ligne par la Brown University. La première page du récit est écrite au dos d’une lettre, elle-même tapée sur du papier à en-tête d’un casino du Milwaukee. La deuxième page est écrite au dos et dans les marges d’un texte de campagne de communication pour quelqu’un qui cherchait à devenir président de l’Amateur Press Association, dont Lovecraft était membre.

Les textes originaux :

Azathoth

When age fell upon the world, and wonder went out of the minds of men; when grey cities reared to smoky skies tall towers grim and ugly, in whose shadow none might dream of the sun or of Spring’s flowering meads; when learning stripped earth of her mantle of beauty, and poets sang no more save of twisted phantoms seen with bleared and inward looking eyes; when these things had come to pass, and childish hopes had gone away forever, there was a man who traveled out of life on a quest into spaces whither the world’s dreams had fled.
Of the name and abode of this man but little is written, for they were of the waking world only; yet it is said that both were obscure. It is enough to know that he dwelt in a city of high walls where sterile twilight reigned, and that he toiled all day among shadow and turmoil, coming home at evening to a room whose one window opened not on the fields and groves but on to a dim court where other windows stared in dull despair. From that casement one might see only walls and windows, except sometimes when one leaned far out and peered aloft at the small stars that passed. And because mere walls and windows must soon drive to madness a man who dreams and reads much, the dweller in that room used night after night to lean out and peer aloft to glimpse some fragment of things beyond the waking world and the greyness of tall cities. After years he began to call the slow sailing stars by name, and to follow them in fancy when they glided regretfully out of sight; till at length his vision opened to many secret vistas whose existence no common eye suspects. And one night a mighty gulf was bridged, and the dream haunted skies swelled down to the lonely watcher’s window to merge with the close air of his room and make him a part of their fabulous wonder.
There came to that room wild streams of violet midnight glittering with dust of gold; vortices of dust and fire, swirling out of the ultimate spaces and heavy perfumes from beyond the worlds. Opiate oceans poured there, litten by suns that the eye may never behold and having in their whirlpools strange dolphins and sea-nymphs of unrememberable deeps. Noiseless infinity eddied around the dreamer and wafted him away without even touching the body that leaned stiffly from the lonely window; and for days not counted in men’s calendars the tides of far spheres bare him gently to join the dreams for which he longed; the dreams that men have lost. And in the course of many cycles that tenderly left him sleeping on a green sunrise shore; a green shore fragrant with lotus-blossoms and starred by red camalotes . . .

XXII Azathoth

Out in the mindless void the daemon bore me,
Past the bright clusters of dimensioned space,
Till neither time nor matter stretched before me,
But only Chaos, without form or place.
Here the vast Lord of All in darkness muttered
Things he had dreamed but could not understand,
While near him shapeless bat-things flopped and fluttered
In idiot vortices that ray-streams fanned.

They danced insanely to the high, thin whining
Of a cracked flute clutched in a moustrous paw,
Whence flow the aimless waves whose chance combining
Gives each frail cosmos its eternal law.
« I am His Messenger, » the daemon said,
As in contempt he struck his Master’s head.