
« The Man Who Made The World » (« L’homme qui fabriqua le monde ») est une nouvelle de Richard Matheson, publiée dans le magazine Imagination Stories of Science and Fantasy en février 1954. Dans la nouvelle, un nommé Smith, bizarrement accoutré, se rend chez le médecin à qui il déclare avoir fabriqué le monde…
Richard Matheson est un auteur américain de référence du fantastique, de la science-fiction et de l’horreur, qui n’hésite d’ailleurs pas à mélanger les genres. On le connaît notamment pour son roman I Am Legend (Je suis une légende) publié en août 1954 et adapté plusieurs fois depuis : 1954 est donc une année charnière pour la carrière de Matheson, qui a déjà une réputation dans le milieu américain de la science-fiction, et qui se fait alors un nom en tant que romancier.
Il ne cesse pas pour autant d’écrire des nouvelles qui contribuent à sa réputation… Mais « The Man Who Made The World » semble être considérée comme une nouvelle très mineure, y compris par l’auteur lui-même ! En effet, la nouvelle est reprise en anthologie dans Collected Stories: Volume 2 avec une postface de Matheson, qui la considère comme « quasiment une non-histoire », « quelque chose qu’un gamin de quinze ans écrirait » (source).
Cela n’a pas empêché le texte d’être republié plusieurs fois en anthologie, et d’être traduit en français par Daniel Riche, d’abord sous le titre « L’homme qui a fait le monde » (1981) dans Le Livre d’Or de la science-fiction consacré à Richard Matheson. Elle est depuis les années 2000 reprise sous le titre « L’Homme qui avait créé le monde« , dans la traduction de Riche révisée par Jacques Chambon : elle est d’ailleurs incluse dans l’intégrale des Nouvelles publiée par J’ai lu en janvier 2026 ! Beau parcours éditorial pour une « non-histoire » !
Au sujet du magazine Imagination, le lecteur curieux est invité à lire les notes de la nouvelle « Le retour de la horde » de Robert Silverberg.
Je propose ci-dessous une traduction personnelle de la nouvelle, suivie de brèves remarques et d’une partie du texte en anglais (États-Unis) avec un lien vers le texte intégral.
L’homme qui fabriqua le monde – Richard Matheson
Doctor Janishefsky se tenait assis dans son bureau. Il se renfonça dans un grand fauteuil de cuir, les mains jointes. Il avait un air pensif et un bouc bien taillé. Il fredonna quelques mesures de : « It Ain’t Whatcha Do, It’s The Way Thatcha Do It. » Il s’interrompit et, souriant avec bienveillance, leva les yeux vers l’infirmière qui entrait. Elle s’appelait Mudde.
MUDDE. Docteur, il y a un homme dans la salle d’attente qui dit qu’il a fabriqué le monde.
DOCTEUR J. Ah ?
MUDDE. Dois-je le faire entrer ?
DOCTOR J. Mais certainement, Mudde. Faites entrer ce monsieur.
L’infirmière Mudde s’en alla. Un petit homme entra. Il mesurait un mètre soixante-cinq et portait un costume taillé pour un homme d’un mètre quatre-vingt-quinze. Ses mains étaient presque dissimulées par le bout des manches, l’ourlet du pantalon formait un pli net au bout de la chaussure, faisant office de guêtre, sans attache. Les chaussures étaient pour ainsi dire invisibles. Il en était de même pour la bouche du monsieur, qui se dissimulait derrière une moustache proportionnelle à celle d’une souris.
DOCTEUR J. Prenez donc un siège, monsieur…
SMITH. Smith. (Il s’assoit.)
DOCTEUR J. Alors.
(Ils se regardent l’un l’autre.)
DOCTEUR J. L’infirmière me dit que vous avez fabriqué le monde.
SMITH. Oui. (Sur le ton de la confession.) C’est le cas.
DOCTEUR J. (Se carrant dans son fauteuil.) En entier ?
SMITH. Oui.
DOCTEUR J. Et tout ce qu’il y a dedans ?
SMITH. Grosso modo.
DOCTEUR J. Vous en êtes certain ?
SMITH. (Avec un air qui indique clairement — Je dis la vérité tout la vérité et rien que la vérité, je le jure.) Tout à fait.
DOCTEUR J. (Hoche la tête.) Et quand cela ?
SMITH. Il y a cinq ans.
DOCTEUR J. Quel âge avez-vous ?
SMITH. Quarante-sept ans.
DOCTEUR J. Où étiez-vous les quarante-deux autres années ?
SMITH. Je n’étais pas.
DOCTEUR J. Vous voulez dire que vous avez commencé à exister…
SMITH. À quarante-deux ans. C’est exact.
DOCTEUR J. Mais le monde est vieux de plusieurs millions d’années.
SMITH. (Secouant la tête.) Non. Pas du tout.
DOCTEUR J. Il a cinq ans.
SMITH. C’est exact.
DOCTEUR J. Qu’en est-il des fossiles? Qu’en est-il de la datation des pierres ? De l’uranium qui se transforme en plomb ? Qu’en est-il des diamants ?
SMITH. (Pas gêné pour si peu.) Illusions.
DOCTEUR J. Vous les avez fabriqués.
SMITH. C’est…
DOCTEUR J. (Interrompant.) Pourquoi ?
SMITH. Pour voir si je pouvais.
DOCTEUR J. Je ne…
SMITH. N’importe qui peut fabriquer un monde. Cela demande de l’ingéniosité pour en façonner un, et ensuite faire en sorte que les gens qui y sont croient qu’il a existé pendant des millions d’années.
DOCTEUR J. Combien de temps avez-vous mis pour tout ça ?
SMITH. Trois mois et demi. Selon le temps de ce monde.
DOCTEUR J. Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
SMITH. Avant de fabriquer le monde, je vivais au-delà du temps.
DOCTEUR J. Où est-ce donc ?
SMITH. Nulle part.
DOCTEUR J. Dans le cosmos?
SMITH. C’est exact.
DOCTEUR J. Vous ne vous plaisiez pas là-bas ?
SMITH. Non. C’était fastidieux.
DOCTEUR J. Et c’est pour cette raison…
SMITH. Que j’ai fabriqué le monde.
DOCTEUR J. D’accord. Mais… comment vous y êtes vous pris ?
SMITH. J’avais des livres.
DOCTEUR J. Des livres ?
SMITH. Des manuels.
DOCTEUR J. Où les avez-vous obtenus?
SMITH. Je les ai inventés.
DOCTEUR J. Vous voulez dire que vous les avez écrits ?
SMITH. Je… les ai inventés.
DOCTEUR J. Comment ?
SMITH. (La moustache hérissée férocement) Je les ai inventés.
DOCTEUR J. (Lèvres pincées.) Donc, vous étiez quelque part dans le cosmos avec une poignée de livres.
SMITH. C’est exact.
DOCTEUR J. Et si vous les aviez laissés tomber ?
SMITH. (Décide de ne pas répondre à ce qui est une absurdité manifeste.)
DOCTEUR J. Monsieur Smith.
SMITH. Oui ?
DOCTEUR J. Qui vous a fabriqué ?
SMITH. (Secoue la tête.) Je ne sais pas.
DOCTEUR J. Avez-vous toujours été ainsi ? (Il indique du doigt la stature modeste de M. Smith.)
SMITH. Je ne pense pas. Je crois que j’ai été puni.
DOCTEUR J. Pour quelle raison ?
SMITH. Pour avoir fait le monde si compliqué.
DOCTEUR J. J’aurais tendance à le croire.
SMITH. Ce n’est pas ma faute. Je n’ai fait que le fabriquer, je n’ai pas dit qu’il fonctionnerait bien.
DOCTEUR J. Vous avez simplement allumé votre machine, et puis vous vous êtes détourné.
SMITH. C’est…
DOCTEUR J. Alors que faites-vous ici ?
SMITH. Je vous l’ai dit. Je crois que j’ai été puni.
DOCTEUR J. Ah, oui. Pour l’avoir rendue trop compliquée. J’oubliais.
SMITH. C’est exact.
DOCTEUR J. Qui vous a puni ?
SMITH. Je ne me souviens pas.
DOCTEUR J. C’est opportun.
SMITH. (Prend un air morose.)
DOCTEUR J. Est-ce que ce pourrait être Dieu ?
SMITH. (Hausse les épaules.) Peut-être.
DOCTEUR J. Il se pourrait qu’il ait mis la main dans le reste de l’univers.
SMITH. Peut-être. Mais j’ai fabriqué le monde.
DOCTEUR J. Ça suffit, monsieur Smith, vous n’avez pas fabriqué le monde.
SMITH. (Offusqué.) Si, c’est moi. Na !
DOCTEUR J. Et vous m’avez créé ?
SMITH. (Conciliant.) De façon indirecte.
DOCTEUR J. Alors décréez-moi.
SMITH. Je ne peux pas.
DOCTEUR J. Pourquoi ?
SMITH. Je n’ai fait que mettre les choses en marche. Je ne les contrôle plus.
DOCTEUR J. (Soupire.) Alors qu’est-ce qui vous inquiète, M. Smith ?
SMITH. J’ai une intuition.
DOCTEUR J. À quel sujet ?
SMITH. Je vais mourir.
DOCTEUR J. Et donc ?…
SMITH. Quelqu’un doit prendre la relève. Ou alors.
DOCTEUR J. Ou alors ?…
SMITH. Le monde entier s’en ira.
DOCTEUR J. Où ça ?
SMITH. Nulle part. Disparaîtra, tout simplement.
DOCTEUR J. Comment peut-il disparaître s’il fonctionne indépendamment de vous ?
SMITH. On l’enlèvera pour me punir.
DOCTEUR J. Vous ?
SMITH. Oui.
DOCTEUR J. Vous voulez dire que si vous mourez, le monde entier disparaîtra ?
SMITH. C’est exact.
DOCTEUR J. Si je vous tirais dessus, le moment où vous mourriez, je disparaîtrais ?
SMITH. C’est…
DOCTEUR J. Voici ma recommandation.
SMITH. Oui ? Vous m’aiderez ?
DOCTEUR J. Allez voir un psychiatre de renom.
SMITH. (Se levant.) J’aurais dû m’en douter. Je n’ai rien à ajouter.
DOCTEUR J. (Hausse les épaules.) Comme vous voudrez.
SMITH. Je m’en vais, mais vous le regretterez.
DOCTEUR J. Je crois bien que c’est vous qui vous en mordez déjà les doigts, M. Smith.
SMITH. Au revoir. (M. Smith sort. Le doctor Janishefsky appelle l’infirmière par l’interphone. Mudde entre.)
MUDDE. Oui, docteur ?
DOCTEUR J. Mudde, placez-vous à la fenêtre et dites-moi ce que vous voyez.
MUDDE. Ce que je ?…
DOCTEUR J. Ce que vous voyez. Je veux que vous me disiez ce que M. Smith fera une fois qu’il sera sorti de l’immeuble.
MUDDE. (Hausse les épaules.) Oui, docteur. (Elle va à la fenêtre.)
DOCTEUR J. Est-il déjà sorti ?
MUDDE. Non.
DOCTEUR J. Continuez à regarder.
MUDDE. Le voilà. Il descend du trottoir. Il traverse la rue.
DOCTEUR J. Bien.
MUDDE. Il vient de s’arrêter au milieu de la rue. Il se retourne. Il lève la tête vers cette fenêtre. Il a l’air de quelqu’un qui… qui… prend conscience de quelque chose. Il fait demi-tour. (Elle pousse un cri.) Il a été heurté par une voiture. Il est étendu dans la rue…
DOCTEUR J. Qu’y a-t-il, Mudde ?
Mudde. (Chancelante.) Tout est en train de… de s’estomper ! Docteur Janishefsky, tout s’efface ! (Un autre cri.)
DOCTEUR J. Ne soyez pas absurde, Mudde. Regardez-moi. Pouvez-vous dire en toute franchise que… (Il arrête de parler. Elle ne peut rien dire en toute franchise. Elle n’est plus là. Le docteur Janishefsky, qui n’est pas réellement le docteur Janishefsky, flotte seul dans le cosmos et son fauteuil qui n’est pas vraiment un fauteuil. Il toise la chaise à côté de lui.) J’espère que tu as compris la leçon. Je vais remettre ton jouet à sa place, mais tu as intérêt à ne pas en approcher. Alors comme ça, tu t’ennuies ? Voyou ! Contente-toi d’être sage, ou je confisque aussi tes livres ! (Il ronchonne.) Alors comme ça, tu les as créés, hein ? (Il regarde alentour). Que dirais-tu de les ramasser, effronté !
SMITH. (Qui n’est pas réellement Smith.) Oui, père.

Commentaire
La chute de la nouvelle ne laisse pas planer de mystère : il s’agit d’un texte comique, voire satirique, qui prend le contre-pied des récits « paranoïaques » qu’a pu écrire Matheson par ailleurs, ou encore Dick (« Dans les yeux« ) et, pour un exemple français plus récent, Emmanuel Carrère (La moustache) : rien n’est moins sûr que le réel, dans ce genre de texte, et tout le jeu pour le lecteur est de s’efforcer de deviner qui est fou, qui a raison, qui cache quelque chose… surtout quand le narrateur n’est pas fiable.
Or, malgré le jugement sévère de Matheson, l’originalité de « The Man Who Made The World » est dans sa forme : celle d’une scène de théâtre, qui fait basculer la narration au passé dans le présent des didascalies. Le récit est ainsi épuré, l’effet d’attente et de tension se construisant dans le dialogue, même si l’auteur glisse çà et là des indices quant au peu de sérieux du fond. On peut ainsi relever le comique de répétition des « C’est exact » et les tournures suggérant que « M. Smith » (nom évidemment trop banal pour ne pas être suspect) est un grand enfant… qui traite mal ses jouets.
À Dieu le père donc de mettre en scène une leçon de morale, jusqu’au deus ex machina, bien entendu, qui tourne à la blague : des accessoires tels qu’une simple chaise ou des livres deviennent tout à coup des entités cosmiques, ayant plus d’importance que le monde, ce « jouet » aussi facile à confisquer qu’à remettre en place. « Le monde entier est un théâtre », selon la phrase célébrissime de Shakespeare, et Matheson s’amuse avec une mise en abîme montrant le créateur entre banalité, vanité et illusion.
Détail intéressant : Matheson utilise en anglais, de façon récurrente, le verbe « make » plutôt que « create », ce dernier étant généralement associé à Dieu dans les textes bibliques : Dieu est ainsi présenté comme un créateur, à partir de rien, plutôt qu’un artisan qui fabrique à partir d’un matériel existant, ou d’après un modèle comme ceux qu’on trouve dans un manuel (les années 1950 aux États-Unis sont aussi celles de l’essor du « Do it yourself » !)… Qui plus est Matheson insiste sur le fait que Smith n’est pas Dieu, façon de souligner que l’échelle de création n’est pas la même. Dans cette logique, Smith n’est donc pas un créateur, ou alors de façon indirecte, comme il le concède au faux médecin ! Ceci explique vraisemblablement la blague du costume trop grand : Smith n’est pas encore à la hauteur du père.
On peut relever au début du texte la référence musicale : le docteur fredonne « It Ain’t Whatcha Do, It’s The Way Thatcha Do It », chanson de jazz à succès de 1939, popularisée notamment par Ella Fitzgerald. On peut noter qu’une version à succès avait été chantée en 1953 par Ella Mae Morse, ce qui peut expliquer sa mention dans une nouvelle de 1954 ! Les paroles ont bien sûr un sens comique dans le contexte de la nouvelle, d’ailleurs le titre suffit, en gros : « ce n’est pas ce que tu fais qui compte, mais la façon dont tu le fais », qui donne l’image d’un dieu un peu leste… à une époque où, aux États-Unis, alors que la démographie est en croissance, et que la moitié des Américains vont à l’église (source). Un record !
Une petite touche de blasphème ou du moins de satire religieuse n’est donc pas anodine dans une nouvelle fantastique des années 1950, et même un peu audacieuse… de là à dire que Matheson avait gardé un mauvais esprit d’adolescent (il n’avait encore que vingt-huit ans en 1954 !) ?

The Man Who Made The World
By Richard Matheson
Doctor Janishefsky sat in his office. Leaning back in a great leather chair, hands folded. He had a reflective air and a well-trimmed goatee. He hummed a few bars of— »It Ain’t Whatcha Do, It’s The Way Thatcha Do It. » He broke off and looked up with a kindly smile as the nurse entered. Her name was Mudde.
NURSE MUDDE. Doctor, there is a man in the waiting room who says he made the world.
DOCTOR J. Oh?
NURSE MUDDE. Shall I let him in?
DOCTOR J. By all means, Nurse Mudde. Show the man in.
Nurse Mudde left. A small man entered. He was five foot five wearing a suit made for a man six foot five. His hands were near-hidden by the sleeve ends, his trouser leg bottoms creased sharply at the shoe tops, assuming the function of unattached spats. The shoes were virtually invisible. As was the gentleman’s mouth lurking behind a mustache of mouselike proportions.
DOCTOR J. Won’t you have a seat Mr….
SMITH. Smith. (He sits)
DOCTOR J. Now.
(They regard each other)
DOCTOR J. My nurse tells me you made the world.
SMITH. Yes. (In a confessional tone) I did.
DOCTOR J. (Settling back in his chair) All of it?
SMITH. Yes.
DOCTOR J. And everything in it?
SMITH. Take a little, give a little.
DOCTOR J. You’re sure of this?
SMITH. (With an expression that clearly says—I am telling the truth the whole truth and nothing but the truth so help me.) Quite sure.
DOCTOR J. (Nods once) When did you do this thing?
SMITH. Five years ago.
DOCTOR J. How old are you?
SMITH. Forty-seven.
DOCTOR J. Where were you the other forty-two years?
SMITH. I wasn’t.
DOCTOR J. You mean you started out….
SMITH. Forty-two years old. That’s correct.
DOCTOR J. But the world is millions of years old.
SMITH. (Shaking his head) No. It isn’t.
DOCTOR J. It’s five years old.
SMITH. That’s correct.
DOCTOR J. What about fossils? What about the age of rocks? Uranium into lead. What about diamonds?
SMITH. (Not to be bothered) Illusions.
DOCTOR J. You made them up.
SMITH. That’s….
DOCTOR J. (Breaking in) Why?
SMITH. To see if I could.
DOCTOR J. I don’t….
SMITH. Anyone can make a world. It takes ingenuity to make one and then make the people on it think that it’s existed for millions of years.
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