
La boîte à livres hors série n°1 !
On trouve de tout dans les boîtes à livres. Des vieilleries surtout qui ne demandent qu’à reposer en paix. Mais parfois, aussi, des pépites. Cette rubrique vous propose de jeter un coup d’œil sur ces bouquins abandonnés et glanés au hasard de déambulations livresques.
Par Yves-Daniel Crouzet (retrouvez-le sur Facebook !)

Détours du monde
[Boîte à livres d’Issy-les-Moulineaux (92)]
La découverte de ce Tour du monde en 80 jours de Jules Verne, dans une boîte à livres, m’a donné l’occasion de réaliser un très vieux souhait, puisqu’il remonte à mon adolescence : effectuer la lecture croisée du roman de Verne, l’un des pères fondateurs de la science-fiction, avec celui de Philip José Farmer, figure majeure de la SF des années 50 à 80, Chacun son tour. Cela vous intrigue ? Vous vous demandez certainement quel lien existe entre ces deux livres. Si je vous dis que le titre original anglais de l’ouvrage de Farmer est The Other Log Of Phileas Fogg, vous en aurez sans doute déjà une petite idée. C’est à ce double voyage, non pas au cœur de la terre, mais au cœur d’un secret bien caché, que je vous convie.

Un tour du monde mouvementé
On connaît tous les aventures de Phileas Fogg, cet excentrique gentleman anglais parti faire le tour du monde en 80 jours à la suite d’un pari avec ses collègues du Reform-Club de Londres. Séance tenante, il emporte avec lui un simple bagage à main, son nouveau domestique, le Français et souvent catastrophique Jean Passepartout, la rondelette somme de 20000 livres (500000 francs de l’époque) et, collé à ses basques, l’inspecteur Fix, convaincu que Fogg est le brigand qui a récemment dérobé à l’honorable Bank of England la somme de 55000 livres (je vous laisse le soin de faire la conversion).
Ainsi accompagné, il va parcourir les terres et les océans et braver tous les obstacles rencontrés sur son chemin avec opiniâtreté et une parfaite impassibilité. Il traversera les mers en paquebot, en goélette et en steamer, parcourra l’Inde en train et à dos d’éléphant, affrontera les adorateurs de Kali pour venir au secours d’une belle princesse indienne en détresse, empruntera les rail-roads qui traversent les États-Unis d’Amérique dans leur plus grande largeur, glissera à travers la plaine américaine glacée sur un traîneau à voile, sauvera son domestique des mains des Sioux, etc. Il dépensera sans ciller la quasi intégralité de son pécule pour parvenir à ses fins et finira, après un ultime coup de théâtre, par remporter son pari grâce à la « magie » des fuseaux horaires.
Le Tour du monde en 80 jours, gros succès public à sa sortie, possède, aujourd’hui encore, toutes les qualités requises pour être un classique du roman d’aventures et d’évasion : un enjeu dramatique, un héros et son faire-valoir, un traître, des rebondissements, de l’humour, de l’exotisme, de l’amour contrarié et suffisamment de style et de profondeur pour ne pas être qu’un simple divertissement.

Optimisme et humanisme
Écrit en 1872, Le Tour du monde en 80 jours est un récit de voyage où souffle non seulement le vent de l’aventure, mais aussi celui du modernisme triomphant et de l’optimisme en un monde meilleur. Là où autrefois il fallait des mois, voire des années pour effectuer le tour du globe, celui-ci devenait soudain possible grâce au miracle de la vapeur et de l’industrialisation. Les contrées les plus lointaines n’étaient plus inaccessibles. CQFD : ces régions reculées allaient enfin pouvoir bénéficier des bienfaits de la civilisation. Le monde deviendrait ce village global imaginé plus tard par certains. Quel visionnaire, ce Jules (même si nous le savions déjà) !

Jules Verne, dans ce roman pittoresque plutôt court et moins bavard que certaines de ses autres œuvres (ah, les descriptions sous-marines de 20000 lieues sous les mers !), nous édifie par la précision de ses descriptions, qu’elles soient géographiques ou techniques. Où diable est-il allé chercher tout ça ? S’était-il vraiment rendu dans tous ces lieux exotiques ? Si non, comment a-t-il pu accumuler autant d’informations et de détails ? Bon sang, Internet n’existait pas à l’époque ! Et l’IA encore moins. Quelle masse de documentation a-t-il dû compulser pour dépeindre avec une telle acuité et crédibilité les paysages traversés, les moyens de transports utilisés, les mœurs évoqués ?
Fogg, le routinier excentrique
Son personnage principal, l’énigmatique Phileas Fogg, dont on ne sait rien ni de ses antécédents ni de ses affaires, apparaît soumis (lorsqu’il vivait à Londres, tout au moins) à une immuable routine. Son lever, sa toilette, ses repas, ses déplacements, ses lectures, ses relations humaines, son coucher sont réglés comme du papier à musique. Même ses parties de whist, qu’il semble apprécier au plus haut point, n’éveillent en lui aucun écart de conduite ou de langage. Toute son excentricité tient, curieusement, à son mode de vie routinier.

Tout au long de ce périple mouvementé, malgré les incidents, les contretemps, les bévues de l’inénarrable Passepartout et les pièges tendus par Fix, jamais Fogg ne se départ de son flegme britannique. Ah si quand même, à deux occasions : lors d’une bagarre, dans un meeting politique à San Francisco, à laquelle il se trouve bien malgré lui mêlé, et lorsque, à la toute fin du roman, il déclare sa flamme à la belle Indienne qu’il a sauvée de la mort. Il n’est jamais surpris, pris de cours ou désappointé. Les imprévus (qui n’existent pas, selon lui), les rebondissements, ne le changent pas, ne l’affectent en aucune manière. Il reste stoïque jusqu’au bout de son chapeau.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il est passif ou amorphe. Non. Plein de ressources (et pas uniquement pécuniaires), il ne renonce jamais, il ne s’avoue jamais vaincu. Il réfléchit, anticipe, calcule froidement les probabilités, exploite les moindres chances qui lui sont offertes, déploie des trésors d’ingéniosité et sait faire preuve, lorsque c’est nécessaire, d’un réalisme froid et d’une détermination sans faille pour parvenir à ses fins. Comme lorsqu’il séquestre un capitaine et s’empare de son bateau parce qu’il ne veut pas aller dans la direction voulue.
Cette impavidité, affichée en toutes circonstances, est telle que le gentleman paraît parfois presque inhumain.
Inhumain ? Vous avez dit inhumain ?
De l’autre côté du miroir
Le Tour du monde en 80 jours a fait l’objet de nombreux essais, de multiples commentaires et éclairages érudits, comme le montre l’appendice qui figure à la fin de cette édition de l’ouvrage.
Dans celui-ci, il en manque toutefois un, sans doute le plus étonnant, le plus clairvoyant, le plus incroyable aussi. Celui proposé par Philip José Farmer, auteur éclectique, iconoclaste et passionnant, dont j’ai déjà parlé dans la présente rubrique à propos de son Hadon, fils de l’antique Opar. En voici l’idée : et si le roman de Jules Verne n’était en réalité pas un simple récit d’aventures échevelées, mais cachait une tout autre vérité, bien plus extraordinaire ? Et si Fogg, Passepartout, Fix, la princesse indienne et quelques autres personnages, étaient en réalité des… extra-terrestres ?

C’est ce que va chercher à démontrer Philip José Farmer dans Chacun son tour (piètre jeu de mots pour remplacer le titre original bien plus explicite de The Other Log Of Phileas Fogg).
Dans son avant-propos, Farmer indique qu’il a lu pour la première fois Le Tour du monde en 80 jours, en 1929, puis qu’il l’a lu quatre ou cinq fois au cours des neuf années suivantes, avant de le relire trente années plus tard. C’est à cette dernière occasion qu’il découvrit que le livre contenait en réalité deux histoires : l’une classique d’aventures et une autre plus « ésotérique », qui « se passe dans les coulisses et recèle des implications dangereuses pour l’humanité ». Une histoire que « Verne, le père de la science-fiction, n’a pas racontée. Et cela, soit parce qu’il n’osait pas la révéler, soit encore parce que les soupçons qu’il nourrissait ne lui ont permis de procéder que par allusion ».
C’est la découverte d’un carnet secret, « dans un creux entre deux murs », dans l’ancienne demeure londonienne de Fogg, qui donne corps à sa théorie. Un carnet dont l’écriture n’est ni codée, ni chiffrée, mais qui se révèle être une langue à part entière, inconnue jusqu’alors. Un carnet grâce auquel nous découvrons, enfin, la vérité cachée derrière le célèbre voyage autour du monde de Phileas Fogg et de ses compagnons.

L’autre journal de Phileas Fogg
Dans son roman-enquête, Philip José Farmer nous entraîne dans un Tour du monde en 80 jours parallèle, où tout n’est que faux-semblants, trompe-l’œil. Fogg n’est pas celui qu’il paraît être, Passepartout non plus. Tous deux sont en réalité des Eridanéens en guerre contre les Capelléens pour la possession d’un appareil, le « distorter », dont on ignore toutes les propriétés, mais dont on sait, au moins, qu’il permet la téléportation. Les deux races ennemies sont arrivées sur Terre il y a environ deux cents ans. Depuis, dans l’impossibilité de repartir chez elles, leurs vaisseaux ayant été détruits, elles s’affrontent. Chacune de son côté semble vouloir aider l’Humanité à progresser, mais est persuadée que l’autre ne cherche qu’à l’asservir.
Le pari qui lance Fogg et Passepartout autour du globe n’est qu’un subterfuge. Ils sont en mission secrète. Farmer éclaire d’un jour nouveau les péripéties narrées par Jules Verne. Mais il ne se contente pas de réécrire l’histoire et de nous l’expliquer, il y introduit de nouveaux éléments et de nouveaux personnages, comme ce mystérieux individu croisé au début du roman et qui se révèlera être, à notre très grande surprise, un familier de l’œuvre vernienne puisqu’il s’agit, ni plus ni moins, du capitaine Nemo, la mythique figure de 20000 lieues sous les mers et de L’Île mystérieuse. Sauf qu’il ne s’agit pas ici du Nemo idéaliste déçu et misanthrope dont nous gardons le souvenir. Non, nous avons ici affaire à un personnage bien plus sombre, dont on finira par découvrir qui n’est autre que… James Moriarty. Et ce n’est pas la seule surprise que nous réserve ce magicien littéraire. Ses clins d’œil sont multiples et il n’est guère douteux que certains ont dû pu m’échapper. Disons seulement que les ombres de Sir Artur Conan Doyle et Robert Louis Stevenson planent sur la fin du livre.
Farmer jubile et s’amuse, c’est évident, comme dans cet épisode où Fogg, Passepartout et Nemo sont téléportés sur la Mary Celeste, brick-goélette américain qu’on retrouva sans son équipage, abandonné au large des Açores le 4 décembre 1872 (la même année que la publication de Le Tour du monde en 80 jours ! Simple hasard ?). Le mystère entourant la disparition des marins n’a jamais été résolu et la Mary Celeste reste, aujourd’hui encore, l’un des exemples les plus connus de vaisseau fantôme. Sauf pour nous, lecteurs de Chacun son tour, grâce à Philip José Farmer qui nous révèle le fin mot de l’histoire ! (On voit que ce diable d’homme a potassé le sujet jusque dans les moindres détails !)

Alors oui, les explications données dans cet autre journal sont tirées par les cheveux, les digressions hasardeuses, les détours narratifs parfois peu convaincants et la fin particulièrement embrouillée et vaudevillesque. Il ne fait aucun doute que la lecture de Chacun son tour s’avérera fastidieuse, voire impossible, au lecteur qui n’a pas lu récemment Le tour du monde en 80 jours ou qui n’en a pas gardé un souvenir très précis. N’empêche ! Il est réjouissant de voir un auteur chevronné et reconnu s’amuser à faire de tels pas de côté dans sa production. À consacrer ainsi du temps à ce genre d’amusement quand d’autres sont tout entiers portés par leur ambition de « faire œuvre ».
C’est que Philip José Farmer n’était pas un auteur comme les autres, c’était aussi un fan !
Philip José Farmer, le premier geek ?
Je l’ai déjà écrit dans une précédente chronique, Philip José Farmer n’a jamais renié ses lectures d’enfance et d’adolescence, mieux il n’a eu de cesse de leur rendre hommage, de les prolonger. Ce génial garnement était un érudit fou. Il n’aimait rien tant que de faire se rencontrer des univers littéraires. The Other Log Of Phileas Fogg n’est qu’un exemple parmi tant d’autres de l’éclectisme de Farmer, de sa curiosité, de sa fougue et de sa jubilation à écrire et à inventer. Il l’a fait avec les personnages de Tarzan et de Doc Savage (dont il a, par ailleurs, rédigé les biographies détaillées autant que farfelues) dans son étonnant La jungle nue (1968). On croise l’homme singe mais aussi (de loin) Conan dans sa série consacrée à Opar, hommage à Edgar Rice Burroughs. Tout son magnifique cycle du Fleuve de l’éternité est également un formidable crossover où se côtoient (et parfois s’affrontent) Mark Twain, Sir Richard Francis Burton, Cyrano de Bergerac, Jésus, Göring, le Prince Jean Sans Terre, l’Alice du Pays des Merveilles et Farmer lui-même.
Dans le réjouissant addendum à Chacun son tour, attribué à un certain professeur H.W. Starr qui pourrait bien avoir réellement existé, Philip José Farmer nous livre ses sources. C’est là qu’on nous explique, preuves à l’appui, que Jules Verne s’est fourvoyé sur le compte du capitaine Nemo, puisqu’il s’agit en réalité de James Moriarty, le pire ennemi (et le frère) de Sherlock Holmes ! Un pirate sans foi ni loi, dont les agissements dans les célèbres 20000 lieues sous les mers et L’Île mystérieuse constituent les premiers pas de criminel ! Ça vous en bouche un coin, hein ? La démonstration est longuement étayée, nourrie par d’abondantes notes et des renvois aux ouvrages de Jules Verne et de Sir Arthur Conan Doyle. Un travail de dingue !

Philip José Farmer était fou, c’est clair. Mais d’une folie réjouissante, celle de l’enfance. Celle qui lance les fans, les geeks, brefs les passionnés, dans d’interminables discussions autour de questions aussi cruciales et existentielles que « Qui est le plus fort, Hulk ou Thor ? », « Batman, triompherait-il de Captain America ? », « Son Goku est-il plus puissant que Superman ? », « Naruto peut-il l’emporter sur Mewtwo ? », « Conan le Cimmérien est-il meilleur sabreur qu’Elric le Nécromancien ? ».
Ceux qui n’y ont jamais joué ne peuvent pas comprendre à quel point ce jeu est jouissif. Moi-même, aujourd’hui encore, je me demande si le Silver Surfer n’est pas le plus… mais je m’égare. Ce n’est ni le lieu ni l’heure pour un tel débat.
C’est pour toutes ces raisons, pour sa folie, son talent, son humour, que j’ai toujours adoré Farmer. Et c’est parce qu’il ne s’est jamais pris au sérieux ou, plutôt, parce qu’il a toujours pris très au sérieux ses facéties, que Philip José Farmer est un grand écrivain qui mérite toute notre tendresse et toute notre admiration. Chacun son tour en est la preuve éclatante.
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