Oréade H.D. Hilda Doolittle

« Oread » (« Oréade ») est un poème d’Hilda Doolittle (H. D. de son nom de plume) publié d’abord le 2 juillet 1914 dans Blast, magazine littéraire d’avant-garde, par lequel Ezra Pound et Wyndham Lewis cherchent à promouvoir leur courant, le vorticisme, associé à celui de l’imagisme. « Oread » est alors mis en avant comme un poème représentatif de l’imagisme, et il est d’ailleurs repris en 1915 dans l’anthologie Some Imagist Poets.
L’enjeu de cette anthologie est bel et bien de présenter l’imagisme, nouvelle école de jeunes poètes américains et anglais, comprenant Richard Aldington, F. S. Flint, D. H. Lawrence, John Gould Fletcher ou encore Amy Lowell qui en écrit la préface. Elle y liste quelques principes de la poésie imagiste : l’utilisation d’un langage courant, mais avec le souci du mot exact ; la création de rythmes nouveaux, valorisant le vers libre ; le libre choix des sujets, sans vaine prétention à la modernité ; donner une image précise, que le lecteur puisse se représenter ; l’importance du concret et de la clarté ; la densité.
« Oréade » est un des poèmes les plus célèbres de H. D., notamment pour sa concision. Je propose ci-dessous deux traductions personnelles du poème, suivies du texte anglais et d’un bref commentaire.

Oréade

Hausse ton tourbillon, mer —
fais tournoyer les pointes de tes pins,
que tes grands pins éclaboussent
nos rochers,
lance sur nous ton vert,
recouvre-nous de tes flaques de sapin.

Oréade

Rejaillis, mer —
ondule tes pins appointés,
gicle tes grands pins
sur nos rocs,
précipite ta verdure sur nous,
couvre-nous des mares de tes sapins.

Oread – H.D.

Whirl up, sea—
whirl your pointed pines,
splash your great pines
on our rocks,
hurl your green over us,
cover us with your pools of fir.

Hilda Doolittle poème traduit en français H. D.
« Les Oréades », 1902, peinture de William-Adolphe Bouguereau

Contexte

Dans les années 1910, H. D., américaine, est en Angleterre où elle s’efforce de faire carrière dans la littérature. Elle est alors proche de Pound (qui la surnomme d’ailleurs « Dryad », sorte de nymphe des forêts) et d’Aldington. Elle épouse ce dernier en 1913, mais la guerre les sépare bientôt.
Ces trois écrivains sont considérés comme le trio imagiste d’origine. Mais quand « Oréade » paraît dans le premier numéro du magazine Blast (daté du 20 juin 1914, mais paru le 2 juillet), Pound et son ami Wyndham Lewis y publient aussi le manifeste d’un nouveau mouvement, le vorticisme, en prolongement du cubisme. C’est donc une période d’effusion intellectuelle et de tension entre courants modernistes, Pound critiquant la démarche de Lowell, par exemple, et celle-ci l’écartant pour l’anthologie Some Imagist Poets.

Commentaire

« Oréade » se distingue des autres poèmes imagistes qui évoquent plutôt des cadres urbains modernes : on peut citer en particulier le métro, londonien chez Aldington (« In the Tube ») et Flint (« Tube »), parisien pour Pound (« In a Station of the Metro »).
H.D. quant à elle revient de façon étonnante, en apparence, à la mythologie antique : une oréade est ainsi une nymphe des montagnes, associée à leurs conifères (« fir tree »). Mais il faut préciser que H. D. avait un intérêt personnel très marqué pour la littérature grecque antique, dont elle traduit divers textes, et qu’elle y fait référence régulièrement toute sa vie (son plus long poème, Helen in Egypt, qui imagine la vie d’Hélène après la guerre de Troie, est écrit dans les années 1950 ; il est considéré comme une réponse féministe aux Cantos de Pound).
Si l’on considère que c’est une oréade qui s’exprime dans le poème, comme le suggère le titre, c’est donc bien une voix féminine (celle d’une déesse secondaire) qui s’exprime, avec une brièveté notable, et contraste ironiquement avec la longueur d’une épopée telle que l’Iliade (autre titre en -ade). On peut relever que l’Iliade commence d’ailleurs par une demande adressée à une déesse : « Chante, Déesse, du Pèlèiade Akhilleus la colère désastreuse » (Iliade, traduction Leconte de Lisle, 1866).

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« Les Néréides », 1902, peinture de Gaston Bussière.

Éléments d’analyse

Dès le premier vers l’oréade du titre paraît s’adresser directement à la mer, l’incitant à recouvrir les rochers. H. D. utilise ici l’apostrophe, de façon comparable aux premiers vers de l’Iliade. Or l’oréade est une nymphe des montagnes, ou des grottes, et non une naïade : la mer n’est pas son élément. Le tiret d’incise en fin de vers, juste après la première demande, crée un effet d’attente initial, comme si l’oréade donnait à la mer le temps de s’exécuter.
L’utilisation vers 2 de la métaphore des « grands pins » (« great pines ») pour désigner les vagues est donc logique de la part de l’oréade, mais surtout elle montre une sorte de confusion entre les éléments, de mélange qui peut aussi renvoyer à la fonction performative du langage : la parole de l’oréade accomplit ce qu’elle énonce. En anglais, la répétition des mots « whirl » (anaphore) et « pines » contribue à donner l’impression d’un effort et d’un changement à l’œuvre.
L’enjambement entre le vers 3 et 4, évoque un mouvement de vague que n’interrompt cette fois ni tiret, ni virgule, et que rend visible la brièveté manifeste du vers 4. « on our rocks » par ailleurs introduit un pronom possessif pluriel, ce qui peut suggérer la présence d’autres nymphes (on utilise plus souvent oréade au pluriel, les oréades désignant ainsi un groupe déterminé de nymphes, soit les cinq filles d’un titan et d’une mortelle). On peut également interpréter ce « nos », ou « nous » au vers 5 comme vague et général, les rochers devenant par métonymie le monde entier, appartenant à tous.

Oréade H.D. Hilda Doolittle
« Naïade » (?), entre 1898 et 1900, peinture de Kazimierz Alchimowicz.

Vers 5 également, la couleur verte renforce encore l’impression d’une mer et d’une forêt mélangées, cette dernière étant déjà, finalement, une part de l’eau. « pools of fir » montre de nouveau que la locutrice fond les deux champs lexicaux, celui de la mer et celui de l’arbre, en un seul.
De même, tout au long du poème, langage et rythme semblent faire écho au bruit des vagues, entre allitérations et assonances : « Whirl up », « Whirl », « Hurl », « pointed pines », « great pines », « over us », « cover us », jusqu’à l’amenuisement d' »over » en « of fir ». Les arbres et la mer se fondent les uns dans l’autre, joignant terre et mer par l’effet des images et des sons. Du moins est-ce là ce que demande l’oréade, le poème étant la formulation de cette demande, sans que son accomplissement soit avéré !
Considérant par ailleurs la bisexualité de H. D. (qui aura une longue relation avec Annie Winifred Ellerman, dite Bryher), on peut voir dans le poème des échos aux poèmes de la poétesse grecque Sappho (qui utilise l’apostrophe dans ses odes, citons par exemple l' »Ode à l’Aphrodita » telle que traduite par Renée Vivien en 1903 : « Toi dont le trône est d’arc-en-ciel, immortelle Aphrodita, fille de Zeus, tisseuse de ruses, je te supplie de ne point dompter mon âme » ), et interpréter l’union de la mer et du rivage comme un « écosystème érotique« .