
« Almost Forty » (« Presque quarante », littéralement, soit « Bientôt quarante ans ») est un poème d’Ada Limón, publié en 2018 dans son recueil The Carrying, (Milkweed Editions). Ce recueil, son cinquième, lui a valu d’obtenir un prix du National Book Critics Circle Award, dans la catégorie poésie. Entre 2022 et 2025, par ailleurs, Ada Limón est nommée « United States Poet Laureate », soit poétesse officielle des États-Unis, et c’est la première femme latino-américaine à ce poste. « Almost forty » peut ainsi être lu comme un exemple de l’œuvre d’Ada Limón, à une époque où celle-ci devient une figure incontournable de la poésie américaine. Elle évoque ici en particulier la crainte de vieillir, qui apparaît soudainement, dans un cadre familier, au moment du repas, et plus symboliquement en hiver : c’est une poésie du simple et de l’expérience commune.
Je propose ci-dessous une traduction personnelle du poème, suivie de quelques notes et de quelques vers du poème anglais (États-Unis), et d’un lien vers le texte complet.
Bientôt quarante ans
Les oiseaux se conduisaient si bizarrement aujourd’hui,
nous sommes restés statiques à les écouter, rendus cinglés
dans le choc hivernal du liquidambar et du frêne.
Nous ravalons ce que nous ne dirons pas : Peut-être
s’agit-il d’un avertissement. Peut-être nous crient-ils
de se mettre à couvert. À l’intérieur, ton père
paraît en colère, la soupe a refroidi
sur le poêle. Je n’ai jamais été du genre
à en vouloir trop, mais là je dis,
Je veux vivre longtemps. Tu lèves les yeux
de ton travail et acquiesces. Oui, mais
en bonne santé. Nous rallumons le poêle
et nous mangeons ce que nous avons préparé ensemble,
chaque bouchée une arme ordinaire que nous brandissons
contre l’affaissement des bouches.

Notes :
Je me bornerai à indiquer ici que lorsque « Almost Forty » est publié en 2018, Ada Limón a environ quarante-deux ans, et qu’on peut donc logiquement formuler l’hypothèse que le poème a été écrit un peu avant, autour de 2016.
Le poème paraît très accessible : on peut relever le choix du distique, incitant à une lecture dynamique grâce aux nombreux enjambements. Le distique rimé étant une forme traditionnelle de la poésie anglaise, on ne s’étonnera pas de la voir ici « modernisée » par l’absence de rimes, au profit notamment des allitérations. On peut également remarquer que le poème finit par un vers isolé et bref, qui renforce l’évocation du caractère inévitable du vieillissement.
Détail américain pittoresque : la mention du liquidambar (ou copalme d’Amérique), « sweet gum » en anglais, arbre présent en Amérique du nord et qui produit une résine sentant la cannelle. Cette douceur contraste ici avec le nom anglais du frêne, « ash », ce dernier terme pouvant également en français désigner la cendre.

Almost Forty
The birds were being so bizarre today,
we stood static and listened to them insane
in their winter shock of sweet gum and ash.
We swallow what we won’t say: Maybe
it’s a warning. Maybe they’re screaming
for us to take cover. [lire la suite sur le site de Poetry Fondation]