
« The Four Reformers » (« Les quatre réformateurs ») est un bref texte en prose de Robert Louis Stevenson, neuvième de son recueil de Fables écrit entre 1874 et 1894. Ce recueil est publié après la mort de l’auteur, entre août et septembre 1895, dans le Longman’s Magazine. Œuvre inachevée, ces fables ont eu une certaine influence, notamment sur Jorge Luis Borges, admirateur de Stevenson, dont il fut un traducteur.
« Les quatre réformateurs » est donc une fable selon les critères de Stevenson, qui joue avec les codes de la fable traditionnelle et les attentes des lecteurs. Le ton est satirique, l’auteur ironisant au sujet de la religion, de la politique, des idéologies de son temps qui, ainsi condensées, évoquent singulièrement les nôtres…
Je propose ci-dessous une traduction personnelle de la fable, suivie d’un bref commentaire et du texte anglais.
IX. Les quatre réformateurs.
Quatre réformateurs se réunirent sous un buisson de ronces. Ils étaient tous tombés d’accord que le monde devait changer.
« Nous devons abolir la propriété, dit l’un.
– Nous devons abolir le mariage, fit le second.
– Nous devons abolir Dieu, répliqua le troisième.
– Je souhaiterais que nous puissions abolir le travail, dit le quatrième.
– Ne nous écartons pas des questions de politique concrète, dit le premier. La première chose à faire est de ramener les hommes à un niveau commun.
– La première chose à faire, fit le second, est de donner la liberté aux sexes.
– La première chose à faire, répliqua le troisième, est de découvrir comment le faire.
– La première chose à faire, dit le premier, est d’abolir la Bible.
– La première chose à faire, fit le second, est d’abolir les lois.
– La première chose à faire, répliqua le troisième, est d’abolir l’humanité. »

Pour lire la fable suivante du recueil : « L’homme et son ami« .
Commentaire : les grands réformes anglaises
Le dix-neuvième siècle est sans doute celui des réformes pour la politique anglaise, tendance ouverte par le premier Reform Act de 1832 qui change le système électoral de l’Angleterre et du Pays de Galles, étendant le droit de vote pour les hommes (sont concernés notamment les petits propriétaires terriens, les agriculteurs, les commerçants) et en excluant les femmes.
En 1867, c’est une réforme du premier ministre Benjamin Disraeli (Second Reform Act) qui élargit encore le corps électoral, donnant plus de poids aux ouvriers, mais écartant les femmes. Il déclare ainsi devant la chambre des Lords (source) : « c’est la première tentative, et elle est fort considérable, de faire preuve de justice en ce qui concerne la représentation des comtés. » Disraeli, conservateur, fait un calcul politique, espérant que les ouvriers vont se montrer reconnaissants envers les conservateurs lors des prochaines élections. Cela s’avère, sans surprise, un mauvais calcul… S’il semble qu’on ne connaisse pas le point de vue exact de Stevenson sur ces sujets, on sait que Stevenson a voté au moins une fois pour Disraeli, mais dans le cadre d’un vote étudiant, et contre un conservateur réputé pour son intransigeance. On peut noter qu’à la même époque s’organise le mouvement des suffragettes, avec par exemple la Kensington Society qui réunit des femmes suffragistes pour discuter des droits des femmes.
Une troisième grande réforme, dite Representation of the People Act 1884, portée par les libéraux, élargit une nouvelle fois le corps électoral et concerne cette fois l’ensemble du Royaume-Uni, mais écartant encore les femmes.)
On a pu évoquer par ailleurs les sentiments de Stevenson concernant la religion (lire notamment sur cette question sa fable « Le pénitent » et son commentaire). Le buisson de ronces, cela dit, semble faire référence au buisson ardent de la Bible : Dieu s’adresse à Moïse par un buisson qui brûle sans se consumer. Nos quatre réformateurs ont sans doute reçu la « révélation » qu’un changement est nécessaire, sans savoir par quoi commencer ni comment s’y prendre… ou alors ils sont sourds à la voix divine !
Pour ce qui est du mariage, Stevenson écrit dans son livre d’essais Virginus Puerisque (1881) qu’il est « un champ de bataille, et non un lit de roses », ce qui ne l’empêche pas de le défendre par divers aspects, en faisant un acte de foi qui s’attend à l’échec mais choisit malgré cela l’action.
On constate donc que Stevenson, comme souvent, privilégie l’ambiguïté, ou du moins les subtilités, et que sa fable « Les quatre réformateurs », satirique, est ouverte à bien des interprétations… Mais on remarquera avec humour que le quatrième réformateur, qui veut abolir le travail, se voit bien vite écarté de la conversation, façon peut-être de souligner que le problème le plus essentiel est peut-être là (qu’en auraient dit les radicaux Percy Shelley ou William Morris !).

IX. THE FOUR REFORMERS.
FOUR reformers met under a bramble bush. They were all agreed the world must be changed. « We must abolish property, » said one.
« We must abolish marriage, » said the second.
« We must abolish God, » said the third.
« I wish we could abolish work, » said the fourth.
« Do not let us get beyond practical politics, » said the first. « The first thing is to reduce men to a common level. »
« The first thing, » said the second, « is to give freedom to the sexes. »
« The first thing, » said the third, « is to find out how to do it. »
« The first step, » said the first, « is to abolish the Bible. »
« The first thing, » said the second, « is to abolish the laws. »
« The first thing, » said the third, « is to abolish mankind. »